Elles s’excluent elles-mêmes !

D’abord, il importe de préciser de quelles femmes parle-t-on. Il ne s’agit pas de millions de femmes vivant en Afghanistan, en Arabie Saoudite, dans le Golfe persique ou en Algérie. Il s’agit selon les spécialistes de moins d'une centaine de femmes vivant au Québec. Alors, cette idée résiste-t-elle aux faits ?

Au Québec, les données montrent que les femmes musulmanes qui portent le foulard pour des raisons religieuses le font par choix et pour différents motifs[1] [2]. Le voile intégral apparaît pourtant comme un comportement plus rare. Mais il est quand même possible de parler à ces femmes et de les écouter et de les lire sur le sujet[3].

Auto-exclue - libre droit.png Lorsqu’on prend la peine de le faire, on se rend compte que ces femmes sont tout à fait capables d’exprimer leurs motivations pour se voiler le visage. Ces raisons relèvent le plus souvent de choix religieux concernant la pudeur qu’elles conçoivent comme une exigence nécessaire à leur foi. Mais elles ne montrent pas une volonté de s’exclure de la société.

Encore faut-il prendre le temps d’écouter. Car certains jugeront que, parce que l’adoption d’une pratique religieuse relève de la conscience, il s’agit d’entêtement. Seulement, placer des concitoyennes dans la position de devoir choisir entre les services publics et leurs droits fondamentaux, alors que ces droits sont garantis à tous les autres citoyens, c’est déjà une forme d’exclusion. Une exclusion de la protection garantie à toutes et tous.

Certains insisteront, disant que de demander à quelqu’un de renoncer à ses croyances n’est pas une exclusion. Car, contrairement à la couleur de peau par exemple, il est possible d’en changer à loisir. Nous croyons plutôt que ces croyances intimes sont essentielles au bien-être de cette personne. C’est pourquoi il est difficile pour elle d’en changer.

Mais quiconque considère que ce n’est pas une exclusion doit reconsidérer un point important de l’histoire du Québec et de la laïcité canadienne : le serment du test – allégeance à la couronne britannique, sa succession, contre le Pape et contre le dogme de la transsubstantiation exigée des canadiens français après la conquête[4]

Peut-on décemment soutenir que refuser de prêter ce serment relevait de l’auto-exclusion? Est-on prêt à accepter cette logique dans la narration de l’histoire de notre propre histoire? Peut-on comprendre qu’elle soit aussi choquante appliquée aux autres qu’à nous?

Puis, de quoi pense-t-on que ces femmes voilées veuillent s’exclure au juste? Certes, elles se soustraient aux regards, aux exigences de la mode, voire à une norme sociale implicite traversant la plupart des façons de se vêtir en public au Québec. Non seulement ce type de dérogation est légal, il est même anodin tant il existe de styles vestimentaires différents. Mais ces femmes ne s’excluent pas pour autant des services publics ni même du transport en commun.

Au contraire, elles veulent embarquer dans l’autobus avec nous!

On parle alors d’un besoin d’identification. Mais si celui-ci est réel, ces femmes accepteront de se dévoiler le temps de l’identification. Elles le disent. Elles ne refusent donc pas de s’identifier. Seulement, s’il s’agit d’exiger qu’elles se dévoilent plus longtemps que nécessaire, alors l’argument de l’identification semble surfait.

On parle aussi d’un besoin de communication. Pourtant, non seulement plus personne ne se parle dans les autobus, mais nous sommes capables communiquer avec un foulard sur le nez et des lunettes de skis. Nous avons encore des téléphones uniquement audios. Et même des radios. Encore là, cet argument semble un faux prétexte.

Finalement, si ces femmes voilées s’excluaient déjà elles-mêmes des services publics, cette loi n’aurait pas d’objet. Mais là, on consacre une exclusion qui relève moins de la volonté de ces femmes, que du préjugé d’une partie de la population. Une exclusion qui, par ailleurs, ne peut que renforcer ce préjugé plutôt que d’amener à écouter celles qui sont aussi nos concitoyennes et à les accepter comme elles sont.

Pourtant, ce préjugé se répand et s’impose dans la société tout en se substituant à la voix des femmes concernées. Cette voix est de facto réduite au silence. Elle n’est plus considérée comme celle de citoyennes à part entière. Avec pour conséquence de vouloir déchoir ces femmes de leurs droits, de les priver de service public et de leur refuser l’entrée dans l’autobus … tout en leur faisant porter le blâme.

Il s’agit là d’un préjugé déshumanisant qui se traduit par un déni de droit.

Il s’agit bien en ce sens d’un préjugé raciste. Non que les gens qui l’énoncent soient mal intentionnés. Mais parce qu’il déshumanise des personnes humaines, soutient des mesures d’exclusion envers celles-ci, quand il n’alimente la haine et les groupes qui la promeuvent, laissant ainsi planer le risque que des gens plus influençables ne commettent des incivilités ou des agressions contre ces femmes.

Il appartient à qui souhaite un Québec exempt de racisme de dénoncer ce préjugé.

Notes

[1] À ce sujet, voir sur Radio Canada

[2] Dans Le Devoir

[3] Entre autres, en entrevue à Denis Lévesque, ou sur le blog de Warda Naili ou encore en contexte britannique

[4] Pour plus de détails, voir sur le site de l'Assemblée Nationale