Les évènements publics

Le 12 décembre, TVA Nouvelles, et sa journaliste, Marie-Pier Cloutier, diffusent un reportage qui déclenche l'affaire. Selon eux, dans le quartier Côte-Des-Neiges à Montréal, deux mosquées auraient exercé des pressions afin d'exclure les femmes qui travaillent sur un chantier à proximité.

Marie-Pier Cloutier et TVA, tant dans leur reportage télévisé que dans l'article publié sur le site, affirment détenir des preuves écrites de cette demande. Deux travailleurs du chantier témoignent également : M. Perreault, patron de MAP Signalisation, et M. Samson, Contremaitre chez G-Tech, deux entreprises qui participent au chantier. Leur témoignage est accablant, et ils semblent formels.

Rapidement, la classe politique s'empare de l'affaire, pour condamner pareils agissements. En particulier, Catherine Fournier, la porte-parole du PQ à la condition féminine, monte au créneau pour dénoncer les discriminations faites aux femmes au nom de la religion.

Plusieurs groupes d'extrême-droite se saisissent également de l'affaire. La Meute, en particulier, pointe la responsabilité des musulmans, et appelle à manifester le vendredi devant les mosquées.

Cependant, rapidement, des incohérences apparaissent. Tandis que les responsables des mosquées nient publiquement et vigoureusement avoir fait quelques pressions que ce soit, les réseaux sociaux s'emparent de l'affaire et soulignent que TVA n'a pas produit les preuves qu'il prétend avoir. D'autres médias, tels que Radio-Canada et La Presse, évoquent l'affaire avec plus de prudence.

Rapidement, le discours de TVA se modifie : la clause écrite noir sur blanc dans un contrat devient un simple témoignage de travailleurs anonymes, la demande n'émane plus de la mosquée mais peut-être de quelqu'un du voisinage… Le rétro-pédalage est enclenché, et on commence à parler de fake news.

Peu de temps après, le jeudi 14 décembre, la Commission de la construction du Québec (CCQ) conclut son enquête, et par la bouche de Diane Lemieux, affirme qu'aucune clause concernant la présence de femmes sur le chantier n'existe, ni d'ailleurs aucune trace ou aucune déclaration dans ce sens. L'affaire semble montée de toute pièces.

Le soir même, TVA présente ses excuses à mots couverts, et la Meute suspend sa manifestation. Après un temps d'hésitation, le reste des médias qualifie unanimement le travail de TVA de fake news.

Voilà pour ce qui a eu lieu publiquement. Mais en réalité, ça n'est pas fini.

La meute enquête

Le vendredi 15 décembre, sur le groupe privé de la Meute, deux messages intéressant sont publiés :

On y apprend plusieurs choses. En particulier, le fait que La Meute dispose des moyens de mener une enquête rapide auprès des personnes concernées, et d'obtenir des réponses qu'ils jugent suffisamment fiables pour publier un démenti bien plus ferme que ceux, non seulement de TVA Nouvelles, mais également que de toute la presse québécoise.

Dans la conversation sous ces publications, Sylvain Maikan Brouillette, le chef de la Meute, s'implique personnellement pour convaincre ses troupes, et semble particulièrement formel. Aucun Musulman n'est impliqué dans cette affaire, quelqu'un a lancé une rumeur, aucune discrimination n'est en jeu, tout le monde s'est fait rouler dans la farine par quelqu'un qui a inventé quelque chose de gros...

Les loups semblent avoir du mal à y croire. Il faut dire que l'affaire valide largement leurs croyances, et que les reportages de TVA Nouvelles leur donne un poids important. Alors, Maikan, ainsi que d'autres cadres de la Meute (sur les illustrations, Jo Caya et Sébastien Chabot, tout les deux membres de La garde[1]) donnent quelques informations supplémentaires et exigent allégeance.

De ces captures d'écran, on peut tirer quelques certitudes :

  • La Meute a accès à des sources qu'elle juge fiables au sein du chantier,
  • Elle considère que le montage du début à la fin vient directement d'une personne du chantier,
  • En s'appuyant sur ces sources, elle est en mesure d'affirmer qu'aucun musulman n'est impliqué,
  • Toujours en s'appuyant sur ces sources, La Meute juge important que sa version des faits ne soit pas contestée, et que personne, en son nom, ne tienne un autre discours

Les zones d'ombre

Soyons clairs : ce que j'avance dans la suite de ce billet n'est pas formellement prouvé. Cependant, le faisceau d'indices dont je dispose, et que je vous présente, me semble suffisamment convaincant pour que l'on se pose publiquement quelques questions.

Tout laisse penser qu'une personne proche de la Meute et qui travaille sur le chantier a monté de toutes pièces une histoire qui valide les préjugés de la Meute et de l'extrême droite envers les Musulmans, et qu'elle a contacté TVA, qui a diffusé la nouvelle sans faire plus de vérification que cela.

Il semble également que la Meute, au moment où l'affaire à commencé à apparaitre pour ce qu'elle est (fausse), a dépêché ses enquêteurs pour, au minimum, contrôler le message et éviter que la séquence ne se retourne contre elle.

S'il est difficile pour nous d'identifier de qui part la rumeur, le fait que la Meute y parvienne sans difficulté, si rapidement, indique sans laisser trop de doute que des membres, ou au moins des sympathisants de sa cause, sont impliqués. Certains loups semblent même brûler d'envie de faire savoir qu'ils connaissent cette personne, et ses raisons d'agir.

Par ailleurs, selon les explications données par Sébastien Chabot, un cadre de la Meute qui affirme être sûr de lui et avoir eu les preuves sous les yeux, un voisin non identifié (mais dont on sait qu'il n'est pas musulman, grâce à Maikan), serait à l'origine de l'imbroglio.

Il me semble qu'on est en droit de s'interroger sur la réalité de ce voisin. En effet, qui irait véritablement prendre au sérieux un voisin du chantier, à propos d'une chose aussi grave que l'exclusion des femmes de leur lieu de travail ?

S'il existe réellement, cela pose au moins deux questions majeures :

  • Qui l'a pris au sérieux au point de convoquer une chaine de télévision ?
  • Comment se fait-il qu'aucun média n'ait évoqué ce voisin, et encore moins essayé de le retrouver et de l'interroger ? Face à l'ampleur qu'a pris cette histoire, on se serait attendu à ce que de telles questions soient explorées sérieusement.

Dans le cas contraire, si ce voisin n'existe pas, on est en droit de se demander si l'affaire n'est pas entièrement un coup monté par un membre ou un proche de la Meute, afin de faire des gains politiques dans la stigmatisation des musulmans.

De plus on peut voir sur la capture d'écran suivante que lorsque cette hypothèse est évoquée dans les commentaires, Sébastien Chabot[2], membre de la garde, des renseignements internes et qui aurait eu les preuves sous les yeux, ne la trouve pas farfelue et semble plutôt la valider.

Une situation gravissime

Il me semble que les indices qui étayent cette hypothèse sont tout de même très sérieux, et que la question mériterait d'être sérieusement investiguée.

Nous sommes possiblement face à un groupe d'extrême droite qui couvre les traces d'une manipulation médiatique visant à attiser la haine contre les Musulmans. Manipulation qui, du fait de l'indigence de TVA Nouvelles, a été été prise pour argent comptant par l'ensemble de la classe politique, et par le PQ en particulier, au travers de sa porte-parole à la condition féminine. Le tout à quelques jours de l'anniversaire du terrible attentat à la mosquée de Québec.

J'espère que dans les jours qui viennent, toute la lumière sera faite sur cette affaire, que nos médias et notre classe politique en tireront les leçons qui s'imposent, et que cette triste séquence ne donnera pas le ton de l'année électorale qui s'ouvre.

Notes

[1] Les modérateurs du groupe.

[2] On ne le voit pas sur la capture d’écran, mais les like sur ces commentaires sont ceux d'un autre cadre de la Meute, Matt Vee