Alors que nous voyions le groupe anti-islam La Meute se saborder publiquement, la période des étrennes nous amenait plus discrètement une nouvelle publication émanant de l’industrie de l’islamophobie, qui vise expressément le Canada. Le titre ne trompe pas[1] :

Soumission - Les dangers de l’islam politique au Canada (avec un avertissement pour les Etats-Unis)

Le livre offert en format électronique est édité par un obscur Centre canadien d’études sur l’extrémisme (Canadian Center for the Study of Extremism). La plupart des auteurs, dont le principal, Thomas Quiggin, sont rattachés au Gatestone Institute. Il s’agit d’un groupe de pression actif aux États-Unis d’Amérique, comme il s’en fait beaucoup, et financé par la multimillionnaire Nina Rosenwald.

Ce groupe nommé Hudson Institute New York, de 2008 à 2012, se rattache à ce que l’auteur Nathan Lean a appelé, dans un ouvrage éponyme qui en retrace l’histoire et en présente les principaux protagonistes, l’industrie de l’islamophobie. Cette industrie se compose de financiers autant que d’activistes. Un portrait d’ensemble en a également été brossé par le Center for American Progress dans Fear Inc. The Roots of the Islamophobia Networks in America. Ainsi que dans Fear inc. 2.0, accompagné d’un tableau accessible en ligne où on peut voir la relation entre les financiers, les groupes de pression et les principaux activistes.

Les financiers concernés ont été décrits par Jane Meyer dans Dark Money. The Hidden History of the Billionaires Behind the Radical Right. Cet ouvrage montre comment de riches libertariens opposés à toute action de l’État se sont radicalisés. Comment ils ont investi massivement depuis plus de dix ans dans des groupes racistes, sexistes et d’extrême droite. Lorsque l’action de l’État est dépeinte comme étant au service des femmes ou des minorités, elle s’en voit d’autant plus facilement conspuée que ces dernières sont méprisées.

Parmi ces ultrariches, Nina Rosenwald fut surnommée la Sugar Mama de la haine antimusulmans par le journaliste Max Blumenthal. Entre 2009 et 2012, ses bonnes œuvres ont investi plus de 2 millions dans les réseaux islamophobes. Elle se retrouve parmi ceux et celles qui ont facilité la venue du populiste néerlandais Geert Wilders aux États-Unis d’Amérique pour internationaliser sa croisade anti-islam, voire pour mieux la propager au sein de leur base nouvellement constituée à la droite du parti Républicain, le Tea Party.

Un des principaux fait d’armes de cette campagne populiste ciblant les musulmans est certainement d’avoir réussi à ancrer dans une partie de la population et au détriment des faits, l’idée qu’une élite complaisante pourrait laisser des islamistes instaurer la charia dans leur pays. Ce ne fut pas sans conséquences sur la vie politique, car les appareils législatifs de trente-deux États ont été accaparés par 120 initiatives de projets de loi anti-charia. Ces législatures durent ainsi consacrer une grande partie de leur temps à des angoisses construites de toutes pièces grâce à l’argent d’une poignée de milliardaires et au fiel de quelques scribouillards enragés, plutôt qu’à des problèmes sociaux ou économiques plus pressants.

Au-delà de son biais antimusulmans, le Gatestone Institute est également connu pour propager des fausses nouvelles, notamment au sujet d’éventuelles no-go zones en Europe, prétendument aux mains d’islamistes conquérants. Il se joint au mouvement des Breitbart News et autres qui entendent maintenant agir sur la politique européenne. Aussi s’est-il fait reprocher de vouloir influencer les dernières élections allemandes par de fausses nouvelles visant Angela Merkel, notamment en liant les réfugiés à la criminalité.

La présente publication semble fidèle à cette orientation. La thèse est que le Canada fait face à une tentative de prise de contrôle par des islamistes facilitée par des institutions aux mains d’élites ignorantes ou complaisantes face à cette menace. Les auteurs, malgré les glissements sémantiques qui jalonnent leur ouvrage, prétendent bien s’en prendre aux islamistes. Ils distinguent entre des islamistes politiques et des islamistes jihadistes, ceux qui sont prêts à recourir aux armes et à la violence.

Mais attention, pour les auteurs seuls les moyens diffèrent. L’objectif demeure de conquérir le monde pour instaurer la charia. De plus, les caractéristiques desdits islamistes sont attribuées directement à la religion musulmane. La particularité de l’Islam serait d’avoir été instituée par un personnage ayant joué un rôle politique – remarquez que le rôle de Jésus de Nazareth dans la vie politique de son époque est toujours discuté. Cependant, tant que l’Islam n’est pas unifié sous une réforme moderne le détachant de toutes considérations politiques, nous dit-on, le danger demeure que les musulmans dits modérés ne basculent dans un islam politique conquérant, puis violent.

On voit ici qu’une vision stéréotypée de l’islam fait peser le soupçon sur l’ensemble des musulmans, du moins, tant que ceux-ci n’ont pas prêté serment à un islam réformé et solidaire des valeurs modernes réaffirmées comme valeurs nationales.

La thèse de la prise de contrôle est construite sur quelques lieux communs propres à la rhétorique antimusulmane pseudo-savante. D’emblée, les auteurs dépeignent sans nuances les Frères musulmans comme une organisation paravent du terrorisme international. Une affirmation qui est loin de faire l’unanimité parmi les experts. Ceux-ci sont plus nuancés tant sur les positions du fondateur que sur le parti pris démocratique des dirigeants actuels de l’organisation et de ses membres. Si bien qu’aux États-Unis, Trump a reculé dans sa tentative de les inscrire sur la liste noire.

Les associations où se retrouvent des membres ou des sympathisants des Frères musulmans sont néanmoins jugées complices d’une entreprise conquérante. C’est le cas de l’association américaine Council of American Islam Relation (CAIR), à laquelle ils rattachent son équivalent CAIR-Canada. Ces groupes sont également associés au Hamas. Mais à partir d’éléments datant d’avant le premier attentat suicide commis par un membre de ce groupe et avant que l’organisation ne soit classé terroriste. Si les faits et les exemples relatés dans l’ouvrage sont souvent réels, les liens tissés entre eux ne sont pas toujours convaincants pour incriminer les organisations visées, ni pour étayer la thèse d’une tentative de prise de contrôle des institutions canadiennes. Mais peu importe, quand on veut tuer son chien, on l’accuse d’avoir la rage…

L’auteur principal poursuit donc sa narration. Les principales institutions canadiennes, des partis politiques, dont au premier chef le parti Libéral de Justin Trudeau, jusqu’aux services de sécurité et de renseignement, seraient leurrées par l’entrisme des islamistes. L’ouverture à la diversité et la politique multiculturaliste seraient en cause, mais aussi la crainte d’être accusé d’islamophobie. Une bonne partie de l’ouvrage est d’ailleurs consacré à discréditer le concept d’islamophobie, la recherche sur le sujet et la réalité du phénomène de rejet des musulmans.

Le déni est un phénomène humain. Toutefois, comme l’a constaté la chercheuse Ruth Wodak, le racisme, l’antisémitisme et les phénomènes similaires s’accompagnent souvent d’une rhétorique de déni qui contribue à leur amplification. Aussi, la théorisation simpliste à la base du discours antimusulmans développe une dénégation pseudo-savante du phénomène auquel il participe et que l’on appelle généralement islamophobie. Les auteurs prétendent à tort que l’islamophobie est mal définie, alors que plusieurs chercheurs et groupes de la société civile se sont attardés à définir et à mesurer ce phénomène de rejet de personnes, parfois à travers leurs institutions, en vertu de leur appartenance réelle ou alléguée à l’Islam; un phénomène auquel concourent des idéologies, mais qui exclut la critique de la religion[2][3].

Pire, l’ouvrage prétend que la dénonciation de l’islamophobie vise à camoufler des valeurs et des pratiques indéfendables prétendument prescrites par l’Islam, comme mutiler des femmes ou tuer tous les non-musulmans. Un chapitre entier s’applique à donner une image tronquée de ce qu’il convient d’entendre par islamophobie. L’auteur emploie un processus rhétorique grossier qui fait débouler les questions tendancieuses, de façon à laisser entendre, à tort, que la critique de l’islamophobie empêche de s’opposer, entre autres choses, aux exactions envers les femmes et les homosexuels. Cela est faux. Ce faisant, l’auteur assoit l’idée que les musulmans appartiennent à un ensemble culturel aux valeurs immuables et incompatibles avec les nôtres. C’est mal poser le problème. En plus de sous-entendre que les adhérents à l’Islam ont une volonté secrète de tuer tous les non-musulmans.

En démocratie, nous n’exigeons pas le partage de valeurs, mais le respect des lois et règlements s’appuyant sur des principes de droit. Alors que l’auteur veut nous faire croire que les musulmans partagent des valeurs opposées aux droits des femmes et des homosexuels, promues par la religion coranique, voire qu’ils menacent de tuer les non-musulmans, la question est plutôt de savoir si dans la pratique ils se conforment au droit et aux lois du pays. Or, c’est le cas de la plupart des musulmans. Alors que le confinement de personnes à une culture aux valeurs immuables n’amène que des préjugés le plus souvent discriminatoires[4].

L’ouvrage reprend également l’histoire popularisée par Caroline Fourest selon laquelle le terme islamophobie aurait été mis de l’avant par les mollahs iraniens. La fausseté de cette histoire a été démontrée à plusieurs reprises, alors que le terme n’existe même pas dans leur langue. L’idée est, encore une fois, d’associer l’étude et la dénonciation du phénomène de rejet des musulmans à une prétendue opération de soumission du monde qui fait l’objet de l’ouvrage. Cette association est de plus commode pour inoculer chez le lecteur un rejet de toute perspective critique face à l’ouvrage. Bref, c’est une bonne stratégie de propagande à laquelle il faut prendre garde de succomber.

Cette rhétorique de déni pseudo-savante est également dommageable pour la recherche académique. Elle a pour effet de jeter la suspicion sur une prise de contact avec les populations musulmanes que d’aucuns jugent essentielle à la recherche qui les prend pour objet. Une chercheuse comme Denise Helly se voit ainsi reprocher d’être en contact avec CAIR-Canada. Elle se trouve, ainsi que ses travaux, accusée de participer à la soumission du Canada aux réseaux islamistes, à l’instar des services de renseignement et des corps policiers canadiens, ou encore de ses politiciens et médias traditionnels. Du moins, pour qui veut bien croire ces auteurs qui paraissent souvent moins alarmistes que complotistes.

Que dire de la parution d’un tel ouvrage? D’abord, cible-t-il vraiment le public canadien? Avec des affirmations grossières et sans nuances, comme le fait que les propos sexistes et homophobes seraient aujourd’hui plus qu’hier normalisés dans la politique canadienne sous la pression islamiste, on peut douter qu’il perce au-delà d’un public complaisant ou en manque de théories du complot. Comme le laisse entendre son sous-titre, l’ouvrage peut aussi servir à dépeindre le Canada comme un repoussoir pour le public américain.

Dans quel sens vont les solutions proposées par cet ouvrage? Elles vont dans le sens d’une suspicion voire d’une stigmatisation généralisée des musulmans et musulmanes, du déploiement accru de moyens sécuritaires, ce qui comprend la surveillance de ces populations musulmanes, d’une mise à l’écart de leurs institutions et de leurs membres actifs dans la société, ainsi que d’une réforme de l’Islam pour le détacher de toute charge politique et le conformer à des valeurs affirmées comme nationales au sein d’une institution inféodée à l’État, ici, canadien. Une solution, les auteurs le soulignent bien, qui va à l’encontre des principes de laïcité.

Bref, alors que ce livre veut nous mettre en garde contre un complot islamiste visant à changer la face de nos institutions, nous avons devant nous le produit d’un riche lobby étasunien donnant dans la fausse nouvelle, qui met de l’avant des vues complotistes pour susciter la méfiance à l’endroit de la minorité musulmane du Canada et inciter les Canadiens à revenir sur leurs principes de laïcité. Des principes qui, au Canada, émanent du fait que les libertés de conscience et de religion sont des acquis juridiques fondamentaux, qui contribuent à définir la vie politique canadienne. Une telle réforme nécessiterait par conséquent une réorientation politique et un réaménagement de nos droits fondamentaux. Le lecteur jugera où se situe la menace à notre mode de vie.

Notes

[1] nous traduisons ici de l’anglais américain

[2] Pour différentes définitions en usage chez les groupes de défense des droits, voir l’annexe 1 de Muslim Rights Belgium (2013). Livre blanc sur l’état de l’islamophobie en Belgique francophone, rapport 2012 (premier rapport annuel), publié en mars 2013. Bruxelles, p. 62 à 69

[3] Pour les définitions en cours dans les milieux scientifiques, voir Houda Asal, Islamophobie : la fabrique d’un nouveau concept, Sociologie (En ligne), n°1, vol. 5 | 2014, mis en ligne le 10 décembre 2014, consulté le 2 janvier 2018

[4] que l’on qualifie parfois de néoracistes ou de racistes différentialistes; voir sur ce blog : L’ethno-différentialisme, ou le néo-racisme comme nouvelle mouvance portée par l’extrême-droite : le cas de La Meute