Le gym clandestin ne tait pas sa raison d’être; il se cache sous nos yeux, et seuls les membres en bonne et due forme peuvent y entrer. Ceux qui y pénètrent sont accueillis par les portraits de Friedrich Nietzsche, Julius Evola et Dominique Venner – trois penseurs des XIXe et XXe siècles dont les écrits sont dorénavant encensés par les nationalistes d’extrême droite. Au mur opposé est affiché le logo du gym, une image du Colisée au-dessus de laquelle trônent cinq lances, alors que sous celle-ci sont inscrits ces mots : La Phalange – Club De Boxe Identitaire.

En juin 2017, Atalante Québec a donné une entrevue sirupeuse à un média en ligne serbe, et c’est à ce moment qu’a été annoncé que le groupuscule avait l’intention d’ouvrir un « club de boxe identitaire » pour ses membres de la ville de Québec. Cette annonce a intéressé certains médias québécois qui ont soulevé des doutes quant au manque de transparence de ce groupuscule et à la possibilité que ce dernier se serve du gym pour diffuser une idéologie haineuse, tout en préparant ses jeunes membres ultranationalistes à des combats violents.

Le nom du gym, La Phalange, est un hommage au parti politique espagnol d’extrême droite qui, après la guerre civile d’Espagne, a intégré le fascisme à ses politiques. Le choix de ce nom suppose que le groupuscule a l’intention de promouvoir les idées qui se rattachent à sa dénomination et, d’ailleurs, c’est ce qu’Atalante Québec confirme au fil de l’entretien avec le média en ligne serbe.

Nous sommes persuadés que la démocratie est le pire régime politique que le monde n’a jamais connu, un régime qui a été construit et dirigé par la bourgeoisie qui n’a servi que l’élite et ses propres intérêts. Qu’est-ce qui nous différencie? On est présent dans la rue et on a déjà posé des gestes controversés pour attirer l’attention des médias… On est très actif dans les sports comme les arts martiaux

L’intégration des arts martiaux aux activités d’Atalante Québec soulève diverses préoccupations face à l’apparition d’une bande d’individus radicalisés entraînés pour combattre violemment, mais aussi pour reconnaître et cibler les minorités comme les immigrants en situation précaire, les Noirs, les musulmans et les Juifs, qui ne correspondent pas à l’idée que l’on s’y fait de son identité européenne.

Qu’est-ce qui fait que les arts martiaux représentent un outil de communication si efficace pour les groupes d’extrême droite? Pour comprendre l’essence de la relation entre le fascisme et le combat physique, il faut d’abord étudier la multiplication au cours de la dernière décennie de ces clubs de combat en Europe et en Amérique du Nord.

La prolifération de clubs de combat d’extrême droite

Plusieurs mois avant l’ouverture de La Phalange en juin 2017, L’Agogé, un autre gym privé exploité par un groupe d’extrême droite, a ouvert en grande pompe en France. Le gym d’arts martiaux lyonnais a été fondé par Génération identitaire, un groupe d’extrême droite qui affirme que le gym est pour « les patriotes et les identitaires à Lyon ». Les membres peuvent y faire de la musculation et s’entraîner aux arts martiaux et à la boxe.

Dans la vidéo suivante, un des représentants de Génération identitaire explique que « l’agogé est le nom donné à la formation dispensée aux jeunes guerriers spartiates en Grèce antique. Une part significative de cette formation consistant à enseigner aux jeunes hommes de Sparte l’art de la guerre afin de défendre leur famille, leur ville, leur peuple. » De plus, la vidéo invite les jeunes Français à grossir les rangs de Génération identitaire pour mieux défendre les valeurs de leur pays et de leur civilisation.

Une fois qu’Atalante Québec a fait part de son intention d’ouvrir un établissement similaire, certains ont avancé que L’Agogé de Lyon en était l’inspiration, bien que les deux clubs de combat ne soient pas affiliés. Cela souligne une tendance à la hausse de la création de clubs de combat formés par des groupes et groupuscules d’extrême droite qui peuvent très certainement servir de centres de recrutement et d’entraînement pour leurs jeunes membres.

Atalante Canada a des liens tissés serrés avec la Fédération des Québécois de souche, un groupuscule formé par un ancien néonazi qui, à un certain moment, complotait pour mener à bien des attaques terroristes et qui a été reconnu coupable d’incitation à la haine

avance Evan Balgord, journaliste et chercheur étudiant la montée de l’extrême droite nouveau genre au Canada[1]. Il ajoute qu’« ils recrutent sur l’ignoble forum néonazi Stormfront. Atalante affiche ouvertement ses affinités avec des groupes comme CasaPound Italia et d’autres groupes néonazis européens reconnus pour leur violence. »

Génération identitaire est un groupe européen de droite dont les croyances prennent racine dans les doctrines anti-immigration. Le groupe est bien connu pour ses manifestations de mauvais goût. Par exemple, en 2010, ils ont distribué du porc et du vin dans un quartier où vit une importante communauté musulmane. Ils ont aussi investi une mosquée de Poitiers pour demander qu’il y ait un référendum sur l’immigration et sur la construction d’établissements islamiques.

Au cours des six dernières années, Génération identitaire a tenu en France des camps d’entraînement ouverts à tous les jeunes Européens et Européennes. Les vidéos promotionnelles présentent des centaines de jeunes hommes et de jeunes femmes au pas de course, qui s’entraînent en portant des t-shirts au logo de Génération identitaire et en scandant des slogans comme « Défendre l’Europe ».

Il semblerait que Génération identitaire tente une percée au Canada, et ce, même si l’organisation ne semble être connue que des jeunes Européens et Européennes. Des pamphlets arborant des slogans comme « DÉFENDRE VOTRE IDENTITÉ » ou « DÉFENDRE VOTRE LIBERTÉ » et l’adresse URL du site Web canadien ont été distribués dans certaines universités. Selon les données colligées, la section canadienne de Génération identitaire vivotait, mais depuis un changement de direction, le groupe prend de l’ampleur au Canada et est comparé à d’autres groupes radicaux comme Atalante Québec.

Quant à Atalante Québec, voilà maintenant deux ans que le groupuscule placarde les rues de bannières anti-immigration, qu’il distribue des pamphlets haineux sur les campus de la ville et qu’il organise des manifestations à caractère raciste. Le groupe va même jusqu’à distribuer de la nourriture parmi les personnes itinérantes, afin de gagner la sympathie du public et de promouvoir leur idée de « remigration », qui vise à expulser les immigrants – la « remigration » est un concept très cher aux membres du groupe français Génération identitaire.

Des membres d’Atalante Québec lors d’une distribution de nourriture aux personnes en situation d’itinérance

Un porte-parole d’Atalante a affirmé à la revue en ligne serbe : « On voulait créer quelque chose qui nous ressemble, qui correspond à notre réalité géopolitique, à notre histoire, à notre identité et qui soit unique. En gros, on fait ce qu’on veut, ce qu’on aime, et des fois on s’inspire des idées qui viennent de l’Europe, mais on s’arrange pour les adapter à notre contexte et à notre réalité. On est inspiré par notre histoire, nos héros et notre culture unique. »

Un des leaders d’Atalante Québec est Raphaël Lévesque (alias Raf Stomper). Ce jeune homme de 33 ans est surtout connu parce qu’il est le chanteur du groupe musical controversé Légitime Violence qui, lors de ses concerts, chante avec véhémence la vengeance de l’extrême droite. Par ailleurs, il a été arrêté en 2015 avec en poche 250 comprimés d’amphétamine et 600 grammes de cannabis. Cinq chefs d’accusation pesaient contre lui : deux pour « trafic de stupéfiants », deux pour « possession pour trafic » et « complot en vue de contrebande ».

C’est Lévesque qui a annoncé en juin 2017 l’ouverture officielle de La Phalange – Club De Boxe Identitaire.

Lorsque l’ouverture d’un « club de boxe identitaire » dans la ville de Québec a été connue, des journalistes ont communiqué avec le service de police de la ville afin de savoir si les forces de l’ordre allaient s’intéresser à ce club de boxe secret. Selon Cindy Paré, porte-parole du service de police, « il n’y a aucun problème avec ce centre. Actuellement, il n’y a aucune plainte, donc on n’augmentera pas les patrouilles dans ce secteur. »

Atalante Québec n’a pas répondu à notre demande d’entrevue.

Fascisme canadien et arts martiaux

Compte tenu de la prolifération d’organisations radicales anti-islam en Europe et en Amérique du Nord, plusieurs experts sont préoccupés par ces groupes xénophobes qui se tournent vers l’enseignement des arts martiaux. Ces gyms peuvent très certainement servir de centres de recrutement pour les jeunes hommes et les jeunes femmes qui partagent les idées extrémistes de ces groupes, et qui désirent s’entraîner et faire de la musculation.

Certaines personnes jugent que ce type de gym peut aussi servir d’outil de propagande. « Un tel club de boxe sert à recruter de nouveaux membres, au financement et ça fait de la publicité », indique Maxime Fiset, un ex-skinhead qui travaille maintenant au Centre de prévention de la radicalisation. Il renchérit en soulignant que « si le club connaît du succès, les profits vont servir à financer des outils de propagande, du meilleur matériel et même à acheter de la publicité. »

L’Agogé, club de combat de Lyon

D’autres pensent que des groupuscules comme Atalante Québec peuvent se servir des gyms identitaires où sont enseignés les arts martiaux comme camps d’entraînement pour se préparer à de violents affrontements avec les activistes antifascistes.

Les groupes de la droite alternative et ceux qui gravitent dans leur orbite encouragent leurs membres à s’impliquer dans la vraie vie et à laisser tomber leur engagement virtuel, explique Evan Balgord, Ils veulent que leurs membres prennent part activement à la société, et ce, par tous les moyens nécessaires pour ultimement établir un État ethnocentrique, un État blanc. Dans le cas d’Atalante, probablement que l’ouverture de cette école d’arts martiaux est perçue comme une manière de se préparer à des batailles avec les activistes d’extrême gauche ou pour inciter ses milices à poser des gestes nécessaires à la création d’un État ethnocentrique blanc

Bien que les clubs de combat et les gyms d’arts martiaux aient graduellement pris de l’importance au cours des dernières années dans des endroits comme la Russie, les États-Unis et l’Europe de l’Ouest, peu de gens s’attendaient à ce que le Canada emboîte le pas. Même si on constate que le Québec, province canadienne d’expression française, cultive des idéologies identitaires de plus en plus xénophobes depuis une dizaine d’années, le problème s’étend bien au-delà des frontières de cette province.

C’est vrai que le Québec semble être le berceau de la soi-disant droite alternative et des activistes fascistes et néonazis, mais les membres de ces groupuscules participent à des évènements partout au Canada, et ils en profitent pour faire du réseautage. Ces groupes ont le vent en poupe, ils recrutent, radicalisent et encouragent leurs membres à s’impliquer dans la société. S’ils arrivent à leur fin, ce ne sont pas seulement des bannières et des affiches qu’on retrouvera dans les rues

Note

[1] Nota : Evan Balgord est un ami de l’auteur du présent article