Première partie

Djemila Benhabib est depuis plus d’une décennie une personnalité publique connue au Québec. La notoriété qu’elle a pu se bâtir ici au fil des ans est avant tout une pure fabrication des médias et des responsables politiques, quoique son aura a quelque peu diminué ces derniers temps. Un nombre non négligeable de personnes ont dû prendre leurs distances en raison de sa forte propension à voir des complots partout, après avoir démasqué son acharnement envers les Québécoises de confession musulmane portant le hidjab et son islamopsychose généralisée.

On l’a trop souvent érigée en digne représentante des communautés musulmanes d’ici, alors qu’elles sont très peu nombreuses à entretenir un rapport avec elle et, dans plusieurs cas, rejettent ses postures, et ce, même chez les musulmanes ne portant pas le hidjab, tellement son discours est devenu toxique pour la paix sociale.

Il n’est guère étonnant que les médias lui aient accordé cette importance. Leur tendance à inventer des représentants qui ne représentent qu’eux-mêmes est trop souvent la norme plutôt que l’exception. La fabrication médiatique de cette activiste est en déphasage avec le journalisme rigoureux qui exige de préciser les approximations, de vérifier les fausses informations et d’éviter les raccourcis intellectuels. Le cas Benhabib est un exemple patent de cette complaisance et de ce journalisme « paresseux » qui laisse polluer le climat social par des individus qui ne répondent qu’à leur propre agenda personnel. Celui de cette « féministe » délétère repose en tout premier lieu sur une campagne de règlement de comptes avec l’Islam en général - et non l’islam politique - qu’elle utilise comme un leurre, en l’accusant sans le dire d’être responsable du déracinement de l’Algérie de son enfance.

Un nombre considérable de Québécois d’origine kabyle d’ailleurs adoptent cette posture. Sa haine viscérale du hidjab, qu’elle qualifie d’« outil de l’islam politique », est une démonstration claire de la façon dont elle tente de pervertir le débat sur la question de l’Islam et de l’islamisme. Elle va même jusqu’à faire de ce symbole vestimentaire une arme de combat dans son ouvrage Les soldats d’Allah à l’assaut de l’Occident, paru en 2011.

Le présent billet est le premier d’une série de trois. Je le consacre entièrement aux postures conspirationnistes qui habitent Mme Benhabib. Une deuxième partie vous sera présentée dans les semaines à venir, qui elle portera sur son islamopsychose, qu’elle répand sur fond de mensonges, de demi-vérités, de raccourcis intellectuels et d’« islamalgames », le tout agrémenté de ses habituelles diatribes contre l’islam. Enfin, le troisième et dernier billet, suivra vers le mois de mai.

Plainte dans une histoire de plagiat : la classe politique comploterait-elle contre Djemila Benhabib?

En février 2016, l’autrice maghrébine reçoit un blâme du Conseil de presse du Québec (CPQ) pour plagiat. Une plainte sera déposée par la journaliste indépendante Odile Jouanneau concernant neuf articles publiés entre octobre 2014 et avril 2015. Dans les cas faisant l’objet de remarques, elle a reproduit soit mot à mot, soit en les reformulant cinq articles retenus par le CPQ à partir de diverses sources(auteurs, chercheurs ou quotidiens) sur le site Sympatico.ca. Dans tous les cas, les passages n’étaient pas entre guillemets et les sources pas plus identifiées.

La plagiaire réagit comme elle seule en a l’habitude - on en verra d’autres exemples plus loin - en imaginant un complot contre elle qu’elle surnomme « commande politique afin de la discréditer ». La plaignante, Mme Jouanneau, lui répond : « (…) c’est de la victimisation. Moi, ce que je lui réponds, c’est que je le fais bénévolement sur mon année sabbatique, et que mon seul intérêt, c’est l’intérêt public[1]. » Elle semble ici transposer la surveillance dont auraient été victimes ses parents par le pouvoir algérien à sa propre personne.

Les journalistes conspirent-ils contre elle?

Dans une courte entrevue accordée à Pierre Bruneau de TVA le quinzième jour de la campagne électorale de 2012, alors qu’elle était candidate pour le Parti Québécois, D. Benhabib est placée sur la défensive par l’animateur en niant ses propres citations provenant de cinq journalistes de différents médias. Une véritable pièce d’anthologie de mauvaise foi et de non-respect envers la profession et l’auditoire. Veuillez également remarquer dans la vidéo ci-dessous qu’elle se « crucifie » elle-même dans son louvoiement sur la présence du symbole religieux en question à l’Assemblée nationale, alors qu’elle pratique un acharnement sans réserve sur la présence du hidjab dans les institutions publiques.

Djemila et ses « alliés » de la fachosphère

L’activiste a particulièrement été présente dans le débat qui a suivi l’attentat terroriste - qui ne porte pas son nom - perpétré à la mosquée de Québec en janvier 2017. Elle remet en doute, sept mois plus tard, en août de la même année, les motifs de l’accusé Alexandre Bissonnette et la version officielle d’un seul tireur ce soir-là; doutes circulant abondamment sur la fachosphère. Alors que la version venue de nulle part sur la théorie des deux tireurs n’a circulé qu’à peine 24 heures et que les services d’enquête ont clairement prouvé que le tireur fréquentait des sites comme le Front national français, voici ce qu’elle déclare sur une capture d’écran publiée sur le site du professeur de philosophie Xavier Camus.

La dresseuse d’épouvantails

Dans les théories du complot qui l’habitent depuis de nombreuses années, celle du péril islamiste au Québec revient en permanence; elle imagine des organisations islamistes infiltrées dans les officines du pouvoir politique, mais ce, sans jamais avoir le courage de les nommer. Les « islamalgames » issus de sa réalité vécue en Algérie dans les années 1990 lui servent de motifs pour mener chez nous une campagne d’angoisse, de peur et de suspicion, afin de disqualifier l’ensemble des communautés musulmanes d’ici qui pratiquent leur foi.

Les autres, les femmes cheveux au vent et les hommes qui picolent dans les bars, sont ses alliés. L’imposture intellectuelle de cette activiste n’a aucune limite lorsqu’on y regarde de plus près. Aux abris tout le monde, une théocratie de type iranien ou saoudien serait à nos portes pour bientôt, même si nous vivons dans une des sociétés les plus modernes et dans la démocratie la plus vieille d’Amérique. Malgré nos nombreux garde-fous juridiques, comme notre Code civil et notre Charte des droits et libertés, qui nous préservent de toute dérive fondamentaliste religieuse généralisée, sans oublier le Code criminel canadien, Mme Benhabib persiste et signe.

Quelques quartiers des banlieues de Toronto où l’islam rigoriste provenant d’une immigration indo-pakistanaise serait plus visible semblent lui suffire pour intoxiquer les esprits avec la vision d’une invasion imminente, qui ne peut être inspirée que de la théorie du « choc des civilisations » de Samuel Huntington, une théorie qui s’est finalement avérée paranoïde avec le temps. Elle lutte contre le hidjab imposé aux fillettes de 8 ans et avec raison. Il y a une doctrine fondamentaliste ici qui peut en indisposer un grand nombre. Elle surveille le cursus pédagogique des écoles musulmanes autorisées par le ministère de l’Éducation, afin d’identifier le type d’islam enseigné. La vigilance est légitime dans de tels cas, mais pourquoi n’applique-t-elle pas cette même vigilance aux écoles catholiques, juives, sikhs ou hindoues?

Y a-t-il présence au Québec d’organisations, de mosquées ou de discours faisant la promotion d’un islam rigoriste ou politique, comme ressassé jusqu’à l’indigestion par l’ex-candidate du Parti Québécois? Très peu selon les travaux de Frédéric Castel, seul spécialiste de terrain sur la vie en islam au Québec et professeur au département de sciences religieuses de l’UQÀM. Selon lui « ce qui se dit dans les mosquées est un discours banalement religieux que tiennent toutes les religions du monde ailleurs ». Selon Ray Boisvert, ex-haut gradé du Service canadien du renseignement et de sécurité, « la radicalisation des discours se passe à l’extérieur des mosquées. Ceux qui veulent communiquer la haine sont souvent expulsés des mosquées[2] ».

Il est aussi pertinent de rappeler que les groupuscules à caractère islamiste ont une organisation déficiente et n’ont à peu près pas de relais et de rayonnement dans les communautés d’ici. Le professeur F. Castel souligne que « 60 % de l’ensemble des Québécois.e.s de confession musulmane ne fréquentent pas les mosquées », ce qui relève donc d’une pratique plutôt modérée, et « 10 % à peine des femmes portent le hidjab » sur une population de musulmanes qui forme à peine la moitié des 3 % de la population totale qui sont de confession musulmane[3]. Le « danger islamiste » frappe tellement à nos portes que l’Association des étudiant.e.s musulmans de l’Université McGill a dû se tourner vers l’Europe en septembre 2013 pour inviter trois imams à tendance salafiste, et ce, à prix fort pour défrayer de leurs dépenses malgré un budget limité. Il semble que McGill n’avait pas trouvé d’imams rigoristes dans le « Montréalistan » de Fatima Houda-Pépin et de Djemila Benhabib.

Le Front islamiste du salut algérien virtuellement présent au Québec ?

Engoncée dans ces postures paranoïdes habituelles, tout en s’appuyant sur un « islamalgame » aussi indigne provenant d’une personne se qualifiant d’intellectuelle, l’autrice de cinq essais avoue dans le magazine Jeune Afrique, en 2010, avoir entrepris de débattre de l’islam politique au Québec « parce qu’elle a le sentiment de revivre, aujourd’hui, le cauchemar algérien des années 1990. J’imaginais que ce genre de débat sur les accommodements raisonnables était déjà tranché[4] ». La demande d’une salle de prières dans une entreprise de transformation du poisson de Laval et les exactions commises par centaines dans les rues d’Alger envers des femmes trop légèrement vêtues seraient-elles à mettre sur un pied d’égalité? Comment des médias et des politiciens en arrivent-ils ensuite à accorder des tribunes à des personnes qui insultent autant notre intelligence?

Le Québec s’est-il « islamisé » au début du mois de février 2017 ?

Dans la foulée des cérémonies funéraires tenues à la suite de l’attentat de la mosquée de Québec, « la fouteuse de merde[5] », comme l’a déjà surnommée le célèbre chroniqueur de La Presse Pierre Foglia, qualifie ces cérémonies de rien de moins que « rare moment d’islamisation de la démocratie en direct. Qu’il aurait fallu profiter de cette occasion pour expliquer à ces religieux le sens de la démocratie, le profond respect des femmes, notre attachement à la liberté d’expression, notre rejet viscéral de la violence[6] ». La donneuse de leçons, tentant de pervertir le débat sur les causes de cet attentat, fait délibérément l’économie du fait que tous ces thèmes ont été abondamment soulignés par nos élus politiques depuis 2007. Son obsession anti-Islam, que d’autres pourraient voir comme une campagne de haine savamment orchestrée, lui a fait perdre toute prise avec la réalité de la nécessité du respect et du deuil pour les victimes. Comment aurait réagi D. Benhabib face à pareilles cérémonies après un attentat commis dans une synagogue ou dans un temple hindou? Aurait-elle alors parlé de judaïsation ou d’hindouïsation du Québec? Aurait-elle formulé les mêmes recommandations si elle avait conscience de l’islamopsychose qui imprègne son quotidien?

« La guerre des civilisations » de la vendeuse d’angoisse

Le 13 janvier 2016, sur TV5 Monde, l’islamophobe reprend la thèse que Samuel Huntington avance dans Le Choc des civilisations, un ouvrage paru en 1996, en déclarant en entrevue, avec la touche d’enflure verbale complotiste qui envahit sa posture intellectuelle, que « la guerre qui nous est déclarée est civilisationnelle, multidimensionnelle. On attaque autant les gens sur les terrasses, que les enseignants et l’école républicaine ».

La « guerre » s’étend jusque dans les écoles! Est-il nécessaire ici de rappeler que S. Huntington a emprunté cette thèse au néoconservateur Bernard Lewis, thèse qui cherchait d’abord à consolider la stratégie du complexe militaro-industriel étatsunien qui a pris forme au début des années 1990. De nos jours, hormis chez les groupuscules islamistes nihilistes en perte de terrain, tout démontre que même les pays occidentaux parmi les mieux armés signent des alliances avec des États forts où l’islam est fortement intégré aux institutions, comme l’Arabie saoudite et le Koweït, dans une alliance qui sème le chaos au Yémen. Des alliances conjoncturelles avec le Mali ont pour but de faire la guerre aux groupes djihadistes de la région, alors que les liens avec le Pakistan visent à freiner les mêmes mouvances. Tout en appliquant une nécessaire vigilance envers tout lobby religieux à caractère fondamentaliste, y a-t-il lieu ici d’apeurer les gens avec des complots théoriques morts-nés qui ne circulent plus que dans la fachosphère?

L’arroseuse arrosée

En 2010, Djemila Benhabib admet à Radio-Canada « devenir un peu parano » en raison d’une enquête du SCRS (Service canadien de renseignements et de sécurité) concernant son dossier de crédit. Si on peut se demander s’il y a eu là une forme de profilage sous le règne de Stephen Harper, compte tenu de l’attitude de ce gouvernement envers les arabo-musulmans, il y a lieu de croire dans ce dossier touchant la polémiste, que ce type de vérification n’a rien de catastrophique. On n’a pas mis son domicile sous écoute, on ne l’a pas perquisitionné, on n’a porté aucune accusation. Alors pourquoi autant exagérer en affirmant « se sentir traquée »? Tout cela pour une vérification à laquelle doivent se soumettre de nombreux citoyen.ne.s et qui avait pris place au cours de l’exercice financier 2007. Et pourquoi en faire une sortie publique en 2010 seulement, trois ans plus tard, alors qu’elle a été mise au fait de ces vérifications en 2007? Cherchait-elle encore la lumière des projecteurs pour vendre ses essais[7] ?

Le complot du « djihad juridique »

Terme inventé qui est entré dans le vocabulaire des intégristes laïcs islamophobes à la suite de quelques procès intentés pour diffamation ou non-respect de la vie privée (en particulier, Philippe Magnan, Louise Mailloux, Djemila Benhabib, Mihai Claudiu Christea), la polémiste le fait sien en situant ces procès au cœur touffu de la charia. Pour elle, « on veut nous affaiblir, nous ruiner, nous effacer, nous empêcher d’écrire, de parler, de participer au débat public, de diffuser nos idées[8] ». Employer le mot djihad pour décrire des procès légitimement intentés dans un État de droit reposant sur une société démocratique moderne dotée de chartes des droits et libertés relève de l’imposture intellectuelle.

La théologie musulmane distingue seulement deux formes de djihad : le grand et le petit. Le premier doit être mené par le ou la croyant-e en vue d’une purification spirituelle, alors que le deuxième est le combat « saint » et guerrier que les musulmans doivent mener pour se défendre[9]. Cette invention ne semble qu’avoir un seul but : disqualifier l’ensemble des Québécois.e.s de confession musulmane souhaitant défendre leur réputation devant les charges répétées des islamophobes et donner la perception qu’ils font partie de groupes salafistes ou djihadistes qui n’ont pas bonne presse, et ce, en dépit d’une pratique des plus modérée. Nous inventeront-ils pour la prochaine fois un « djihad halal » pour quiconque réclame des repas de ce type pour ses enfants à la garderie ou à l’école? À moins que ce ne soit un « djihad gélatinophobe » à la suite d’une demande déposée auprès d’un gérant de supermarché, afin de commander des friandises sans gélatine, si possible?

En conclusion, on doit souligner que les luttes à caractère féministe de Djemila Benhabib resteront pertinentes en autant qu’elles ne se fassent pas sur le dos de ces femmes qu’elle cible depuis plus de dix ans. Ces Québécoises de confession musulmane qui, pour une partie d’entre elles, ont pu établir des rapports de pouvoir au quotidien avec leurs collègues de travail, leur conjoint, leurs frères, etc. Des femmes qui ont su développer leurs propres outils d’émancipation sous le hidjab en acquérant un bon niveau de scolarité, en tirant profit de leurs relations dans le secteur communautaire où sont actifs les groupes féministes qui répondent à leurs aspirations, en misant sur les références culturelles et modernes du Québec et ainsi de suite. Il est cependant déplorable qu’elle ne puisse pas voir cela, parce qu’elle nie le pouvoir et l’autonomie de ces femmes ayant décidé de les renier depuis toutes ces années.

Notes

[1] Radio-Canada 26-02-2016

[2] Émission Enquêtes, Radio-Canada, 27-11-2014

[3] Journal de Montréal, 04-02-2017

[4] Jeune Afrique, 24-05-2010

[5] La Presse, 10-10-2011

[6] Journal de Montréal, 05-02-2017

[7] Radio-Canada, 25-03-2010

[8] Magazine Marianne, 23-09-2016

[9] Aujourd’hui l’Islam: Fracture, intégrisme et modernité, Sami Aoun, Éditions Mediaspaul, 2007, p. 119 et 120