illu.jpgAvec une agitation renouvelée, plusieurs groupes dits d’extrême droite émergent au Québec depuis les débats sur les accommodements raisonnables et la charte des valeurs. Ce phénomène s’inscrit dans un contexte de progression des partis d’extrême droite en Europe et d’appui de l’extrême droite américaine à Donald Trump, après qu’elle ait participé de façon diffuse au Tea Party, au mouvement des « birthers » et au précédent regain de popularité des milices dans les années 1990. Cette tourmente est devenue incontournable en Europe comme ici avec la récente affluence de demandeurs d’asile, demandeurs auxquels on reproche souvent d’être musulmans. Cette résurgence d’activisme a culminé récemment dans la manifestation « Unite the Right » à Charlottesville. La semaine suivante, le groupe La Meute manifestait à Québec, alors que les démonstrations de force de divers groupes opposés à l’accueil de réfugiés, qualifiés d’immigrants « illégaux », se succédaient depuis l’automne ​précédent.

Il n’est donc pas étonnant que les questionnements autour des extrêmes droites regagnent eux aussi en intérêt. D’autant qu’au Québec, une telle visibilité de leur part n’avait pas été observée depuis plusieurs années. Mais qu’est-ce que l’extrême droite, se demande-t-on? Les principaux groupes concernés rejettent souvent cette appellation. Ils y voient un anathème caractéristique du régime qu’ils dénoncent et de la rectitude politique sur laquelle il s’appuierait. Là où nous voyons une progression de l’extrême droite, ceux-ci préfèrent parler d’un « réveil patriotique ». L’utilisation du terme d’extrême droite, que ce soit pour décrire, informer ou sensibiliser, devient alors une occasion pour les principaux intéressés de redémarrer leur cassette de rhétorique victimaire, afin de se lancer dans une énième charge antisystème.

Marine Le Pen est exemplaire à cet égard. Elle ne cesse de rejeter cette appellation pour son parti. Lorsque interrogée récemment sur les résultats de La Ligue lors des élections italiennes, elle rétorqua à son interlocutrice de RTL : « Pourquoi dites-vous que c’est un parti d’extrême droite? » . Bien sûr, dans la dynamique médiatique, l’animatrice ne peut que rappeler que c’est la désignation usuellement acceptée et reconnue. Elle ne peut élaborer - ce n’est pas son rôle d’ailleurs - quant aux raisons qui amènent les experts à désigner ainsi ces partis.

L’intéressée définit alors le terme à sa place. L’extrême droite se limiterait, selon elle, aux groupes qui rejettent la démocratie et le parlementarisme et se livrent à la violence. Elle se dégage ainsi de cette appellation pour mieux cultiver l’impression d’être victime d’anathème. Toutefois, pour le profane, la question demeure : qu’entend-on par extrême droite?

Nous ne sommes pas nous-mêmes insensibles à la question. Sans prétendre en connaître tous les aspects, celle-ci nous a quelque peu préoccupés. Nous nous proposons ici de poursuivre le travail amorcé par Jeff Ray sur On Jase. Plus précisément, en partageant quelques pistes pour favoriser la réflexion citoyenne sur ce qu’est l’extrême droite, voire pour participer modestement à la compréhension du phénomène et au débat public qui l’entoure.

Le terme d’extrême droite renvoie à la formation de l’hémicycle français où était positionnés, vers 1793, les adversaires de l’abolition du véto royal. Dans le contexte français, non sans influence sur l’aire francophone que nous habitons, l’extrême droite serait héritière d’une droite dite « légitimiste », favorable aux privilèges de l’ancien régime et opposée au rêve d’égalité que voulaient réaliser les révolutionnaires. Dans le contexte américain, les groupes d’extrême droite renvoient également aux héritiers des antiabolitionnistes, les perdants de la Guerre civile, aux responsables de l’échec du mouvement de « reconstruction » qui s’ensuivit, entre autres choses, par l’élaboration du « Code noir » et de lois ségrégationnistes dans lesquelles on vit apparaitre, sur le nouveau continent, la notion de « race blanche », ainsi que par la formation du Ku Klux Klan et autres opposants violents à l’égalité promue par le mouvement pour les droits civiques ou par les féministes, notamment en ce qui concerne l’avortement. Dans le contexte allemand, c’est un esprit romantique dit Völkish qui, au tournant du XXe siècle, adopta le néopaganisme comme contre-modèle à l’égalitarisme chrétien dont est issue la culture politique moderne.

Membres de Ku Klux Klan brûlant une croix à Knoxville, Tennessee. 4 septembre 1948. (Library of Congress)

Encore aujourd’hui, l’extrême droite renverra dos à dos le libéralisme et le socialisme comme deux régimes issus de la révolution et des Lumières, trop centrés sur la satisfaction égalitaire d’une quête de plaisirs individuels aux prétentions universelles. Ceci, bien sûr, au détriment de l’ordre hiérarchique traditionnel, ou d’un ordre inscrit dans une conception mythifiée de la nature et de la culture, ainsi que de l’esprit de sacrifice pour le collectif d’appartenance (race, nation, civilisation, patrie) que prône et préconise l’extrême droite.

Dès ses débuts, l’extrême droite s’organise tantôt en « ligues », tantôt en partis. Le terme désigne des groupes ou groupuscules de la société civile tout autant que des partis politiques établis. Ces partis comme ces groupes connaissent des divisions idéologiques, en plus d’avoir leurs propres référents nationaux. Si bien que l’extrême droite est diverse.

Depuis 1945, l’extrême droite désigne en premier lieu les partisans et nostalgiques des régimes nazis, fascistes ou collabos en Europe, alors qu’aux États-Unis, on pense aux partisans des lois racistes et ségrégationnistes. Le racisme cultivé et consciemment élevé au niveau politique, le refus de la démocratie, ou de la participation de tous à cette démocratie, et le recours à la violence sont des marqueurs de l’extrême droite. La visibilité de la frange néonazie du mouvement skinhead dans les années 1980 et 1990, avec les boneheads, est venue renforcer cette image.

« Right wing extremism in western Europe »Toutefois, certains pays empêchent la formation de groupes politiques engagés contre la démocratie. Ils sont plus nombreux à s’être dotés de législations contre les propos racistes et les autres formes de propagande haineuse. L’extrême droite, pour ne pas rester en marge, fut donc contrainte de cacher son visage antiparlementaire et d’encoder son racisme. Ce qui ne fut pas sans répercussions sur l’évolution de son discours.

Certains, à l’instar de Klaus von Beyme[1], considèrent que l’extrême droite a connu trois ou quatre phases de mobilisation depuis 1945. Une première phase liée à la formation de groupes nostalgiques du fascisme ou du nazisme historique, comme le mouvement social italien. Une seconde phase qui a vu l’émergence de mouvements populistes, de type poujadiste, mobilisés contre les taxes et les impôts. Une troisième phase coïncidant avec l’avènement au parlement de partis comme le Front national français (FN) ou le parti autrichien de la liberté (FPÖ). Enfin, une quatrième phase se dessinerait autour de l’émergence d’un type de néopopulisme marqué par le rejet des musulmans et qui s’incarne notamment dans la personne du Néerlandais Geert Wilders.

« Reconnaître le fascisme »De nos jours, la question de la définition de l’extrême droite est compliquée par le caractère éclaté et polymorphe qu’elle revêt. Plusieurs préfèrent conjuguer le terme au pluriel. Bien sûr, la situation serait plus simple si nous n’avions à faire qu’à des racistes et des fascistes déclarés, mais ce n’est pas le cas. Si bien que lorsqu’on tente de dresser une liste des caractéristiques de l’extrême droite qui engloberait le phénomène, il se trouve toujours des familles de groupes qui dérogent à l’une ou l’autre d’entre elles. Ce qui rend la définition quelque peu élastique.

Prenons, par exemple, la proposition d’Umberto Eco qui jouit d’une large diffusion. Eco propose une liste de quatorze critères caractéristiques d’un archétype de l’extrême droite qu’il appelle, en référence à son caractère autoritaire, « l’Ur-fascisme »[2].

Nous reproduisons la liste ci-dessous. Or, nous dit Eco, un seul de ces critères suffit pour faire « coaguler une nébuleuse fasciste[3] ». Sans que ces critères soient dénués de sens, la définition a le malencontreux défaut de permettre la libre disposition des critères, ou le « cherry picking », pour subsumer toute la diversité de l’extrême droite.

Les quatorze critères de l’« Ur-fascisme » selon Umberto Eco
  • Le culte de la tradition
  • Le refus du modernisme, - sang et terre, irrationalisme
  • L’action pour elle-même
  • L’exigence de la pleine adhésion, « le désaccord est trahison »
  • L’exacerbation de la peur de la différence
  • L’appel aux classes moyennes frustrées
  • La défense de « privilèges » pour les nationaux; un nationalisme teinté de théorie du complot et versant dans la xénophobie
  • L’humiliation par un ennemi trop fort et trop faible à la fois
  • L’état de guerre permanente et la dénonciation du pacifisme comme collusion avec l’ennemi
  • Le mépris pour les faibles
  • Le culte de de l’héroïsme
  • Le machisme
  • Le populisme qualitatif (l’appel au peuple, qui prend souvent la partie pour le tout et en fait un cas exemplaire)
  • L’usage d’une novlangue

Eco n’est ni le seul, ni le premier, à rencontrer ce problème. Le spécialiste de l’extrême droite Cas Mudde a répertorié 26 définitions comprenant près de 58 critères différents, avant d’y aller de sa propre synthèse avec une liste de dix critères idéologiques. Bien que Mudde affiche parfois un certain scepticisme face à une telle tentative de définition[4], cette synthèse est reprise dans la littérature comme chez divers groupes militants. Nous reprenons les éléments de cette liste-synthèse ci-dessous, dans leur traduction française par Lebourg et Camus.

Les critères de Cas Mudde

Cas Mudde in « The Extreme Right Party Family. An ideological approach » (1998). Traduction de J.-Y. Camus et N. Lebourg.

  • Le nationalisme (étatique ou ethnique)
  • l’exclusivisme (donc le racisme, l’antisémitisme, l’ethnocentrisme ou l’ethnodifférentialisme)
  • la xénophobie
  • des traits antidémocratiques (culte du chef, élitisme, monisme, vision organiciste de l’État)
  • le populisme
  • l’esprit anti-partis
  • la défense de la loi et de l’ordre
  • le souci de l’écologie
  • une éthique de valeurs qui insiste sur la perte des repères traditionnels (famille, communauté, religion)
  • un projet socio-économique qui mélange corporatisme, contrôle étatique sur certains secteurs et croyance forte dans le jeu naturel du marché

Cas MuddeDans sa recension, Mudde a pu dégager trois prétentions différentes de ces listes. Certains auteurs pensent que plus l’on coche de critères, plus on est en présence d’un mouvement d’extrême droite. D’autres pensent que certains critères sont plus fondamentaux et doivent obligatoirement être présents pour pouvoir parler d’extrême droite. D’autres encore proposent une combinaison de ces deux options. Mudde, pour sa part, préfère étudier l’extrême droite empiriquement avant de la définir. Une solution qui nous laisse sur notre faim, car elle nous renseigne peu sur ce qui circonscrit cet objet étudié empiriquement. Or, à défaut de délimiter a priori sur quoi doit porter ce regard empirique, on ne sait pas plus vers quoi regarder exactement.

Ainsi, non seulement ces critères idéologiques peuvent-ils apparaitre trop larges, mais une telle liste peut encore paraître désincarnée ou, du moins, statique. Car si elle rend compte de certains lieux communs de l’extrême droite, plus ou moins variables, elle ne permet pas vraiment de comprendre la dynamique de la pensée d’extrême droite qui ressort incessamment de ces lieux communs dans divers contextes historiques ou nationaux. Nous y viendrons.

« Le nouveau national-populisme »Pour un autre chercheur comme P.-A. Taguieff[5], l’évolution notamment du FN et d’autres partis apparentés en Europe, rend carrément obsolète le terme d’extrême droite. Celui-ci serait essentiellement polémique et grossirait indûment le danger que ces partis représentent pour la démocratie, alors qu’ils n’en seraient que la « normalité pathologique » (selon l’expression de Mudde) en radicalisant des valeurs majoritaires dans une Europe qui vire à droite[6]. Il remarque plutôt chez ces partis une acceptation du jeu parlementaire et de plusieurs procédés démocratiques.

Ces mutations se traduisent par l’adoption d’une forme de populisme qui, historiquement, n’est pas exclusif à la droite. Car ce populisme est surtout un « style », visible notamment dans la rhétorique et la structure argumentative du discours, voire dans une certaine théâtralité qui se greffe aux idéologies. Taguieff insiste par ailleurs sur le passage du racisme traditionnel fondé sur la biologie au racisme différentialiste fondé sur la culture qui s’opère chez ces mêmes partis. Ce passage entraine une emphase sur le thème de l’identité, voire une réarticulation des nationalismes. Une emphase qui démarque le populisme de droite dit « identitaire » du populisme de gauche quant à lui « contestataire ». Taguieff préfère alors les termes de « nationaux-populistes » ou de « populismes identitaires » à celui d’extrême droite.

La liste de Pierre-André Taguieff :

Cinq critères du national-populisme lepéniste. Les quatre premiers sont partagés avec le populisme de type contestataire, le dernier distingue le populisme identitaire. Le populisme de droite accentue les menaces que celui de gauche nie ou minimise.

  • Appel personnel au peuple
  • Appel au peuple dans son entièreté
  • Appel au peuple « authentique »
  • Changement, rupture purificatrice
  • Appel à « nettoyer » le pays des « inassimilables »

Ces particularités du national-populisme contemporain, pour Taguieff, rendent caduc le terme d’extrême droite. Par conséquent, et sans prêter d’intention à l’auteur, cette caducité permet effectivement aux partis du type du FN, que von Beyme jugeait pourtant représentatifs d’une troisième vague de mobilisation de l’extrême droite, de rejeter cette appellation avec une certaine légitimité argumentative. Ainsi, dans sa rhétorique bien rodée, Marine Le Pen peut faire valoir qu’elle ne s’oppose pas à la démocratie, pour ensuite engager le débat sur la légitimité actuelle de la défense des « nationaux » et des cultures nationales de la civilisation occidentale. Cependant, au-delà du jeu politique, la question demeure malgré tout : cette évolution du discours marque-t-elle vraiment une rupture qui fait de l’extrême droite une catégorie d’analyse périmée? À moins qu’elle ne s’inscrive dans la continuité, ce qui rendrait cette catégorie d’analyse d’autant plus pertinente pour comprendre les particularités de cette « troisième vague » de mobilisation,​ voire de l’​actuelle « quatrième vague » de mobilisation.

L-actualite-d-un-archaisme.jpgPour poser la question de la continuité historique malgré un renouvellement idéologique, il nous faut des critères de démarcation de l’extrême droite qui ne reposent pas eux-mêmes sur l’idéologie. À défaut de quoi, il faudrait sans cesse rajouter des critères ou les rendre plus englobants pour couvrir le phénomène, ce qui laisserait toujours planer un doute sur la possible unité du phénomène sociologique que sous-tend le terme d’extrême droite.

Ce problème se résout, pensons-nous, par une définition qui prend en compte la structure et la dynamique interne de la pensée d’extrême droite. Ce type de stratégie définitoire, que nous trouvons chez Alain Bihr[7], nous semble se retrouver également dans la définition de l’historien François Lebourg qui inspire plusieurs chercheurs autour de l’observatoire des radicalités. Nous laissons soin au lecteur de consulter cette définition de Lebourg qui s’étend sur quelques paragraphes. Pour résumer, l’extrême droite entretiendrait une conception organiciste de la société, assortie d’un rejet de la modernité libérale et de son « idéal de société ouverte »; un idéal déclaré en rupture avec un ordre naturel à restaurer et, de ce fait, tenu responsable de la décadence des sociétés européennes.

Cependant, Alain Bihr répondait déjà ainsi à l’idée que le terme d’extrême droite serait réductible à un simple anathème, donc, qu’il serait à abandonner :

Je me propose de montrer ici qu’il n’en est rien et qu’il existe bien une structure permanente de la pensée d’extrême droite, par laquelle celle-ci peut se définir rigoureusement, tant dans ses composantes idéologiques que dans ses aspects plus proprement politiques, par-delà la diversité de ses modes singuliers d’affirmation. Cette structure articule trois concepts, thèmes et valeurs essentiels : l’identité, l’inégalité et la pugnacité. Plus précisément, elle se dispose autour de trois opérations clefs : le fétichisme d’une identité collective; l’érection de l’inégalité en catégorie ontologique et axiologique fondamentale; enfin, l’affirmation d’une conception eupolémologique de l’existence, c’est-à-dire la glorification de la lutte comme vertu suprême de l’existence[8].

Le terme « eu-polémo-logique » renvoie par ses racines grecques à une glorification du discours guerrier, autrement dit, à la pugnacité.

« Varieties of Right Wing Extremism in Europe »Un auteur plus récent, Jérôme Jamin[9], amène une spécification supplémentaire. Pour l’​extrême droite, le fétichisme de l’identité collective vient, chez l’extrême droite, appuyer le parti pris pour un ordre moral et politique foncièrement inégalitaire. En effet, dans cette sous-culture politique, la vitalité de la nation, perçue comme étant en déclin avant d’être assiégée de l’extérieur et corrompue de l’intérieur, repose sur un ordre hiérarchique fondé sur des valeurs imprégnant vigoureusement la société. Cette matrice permettrait de comprendre la dynamique interne de l’extrême droite sous-jacente à ses mutations et à sa variété de manifestations idéologiques à différent moments historiques ou dans divers contextes nationaux. Il s’agit toujours d’imprégner la société d’un ordre foncièrement inégalitaire.

En ce sens, l’analyse de Taguieff ​conserve une certaine pertinence. Elle ne doit toutefois pas nous faire oublier que les partis nationaux-populistes comme le FN en France, ou ses émules au Québec, se réclament toujours d’une image mythifiée de la nation pour promouvoir un projet inégalitaire. Certes, le national-populisme, comme certains néofascismes d’ailleurs, mise sur un différentialisme culturel proposant des formes de solidarité nationale. On dira que tous les peuples y ont droit… dans leurs pays respectifs.

Mais derrière ces faux-semblants d’égalité, souvent accompagnés d’un renversement et d’une instrumentalisation des valeurs modernes, se cache toujours, pour chaque pays, le projet d’un traitement inégalitaire des minorités culturelles ou religieuses. C’est aujourd’hui l’idée d’incompatibilité entre les cultures qui légitime un traitement différencié favorable à un « entre-soi » identitaire. La conception mythifiée de l’identité nationale vient toujours au renfort de cet ordre aux relents contre-révolutionnaires. Aussi peut-on penser, à l’instar de Jérôme Jamin, que le terme d’extrême droite demeure pertinent, alors que le populisme contemporain recoupe, par ses thèmes et par son ennemi principal, « l’inassimilable » et ces élites mondialistes qui le favorisent, le discours actuel de l’extrême droite. Bref, derrière les avancées du populisme identitaire contemporain se défile toujours l’ombre de l’extrême droite.

Une analyse de l’extrême droite, ou le regard citoyen, peut maintenant se demander si les différents groupes ou partis qu’il prend pour objet répondent à ces trois critères d’inégalité, d’identité et de pugnacité. L’​analyse pourra également reprendre les listes de critères idéologiques d’Eco, de Mudde ou d’autres afin, souhaitons-le, de mieux comprendre comment ils peuvent se conjuguer, ensemble ou séparément, dans une même dynamique socioculturelle et politique. Mais surtout, le regard citoyen pourra cerner le projet politique de l’extrême droite.

Car, fort de cette définition, il faut bien voir que la conception mythifiée de l’identité collective, accompagnée d’un amour fétichisé engendrant son lot de stéréotypes hostiles et racistes sur l’Autre, vient en appui au véritable objectif de l’extrême droite. Cet objectif est la construction d’un ordre inégalitaire. Sans vouloir minimiser les enjeux liés au racisme, c’est ultimement la forme libérale de la démocratie, fondée sur le respect des droits humains fondamentaux, que vient ébranler l’extrême droite contemporaine. Ce n’est pas innocemment que l’on flatte le peuple ni que l’on pointe vers des boucs émissaires. Loin de n’être qu’une vulgaire distraction, le fétichisme identitaire de l’extrême droite, avec son racisme sous-jacent, est plutôt l’instrument stratégique d’un projet politique. Un projet qui cache mal ses velléités liberticides et inégalitaires, ainsi que son opposition à la fraternité entre êtres humains.

Notes

[1] Beyme (von), K., 1988, « Right‐wing extremism in post‐war Europe », West European Politics, vol. 11, no 2, p. 1 à 18.

[2] Eco, U., 2017, Reconnaitre le fascisme, traduit par M. Mouzaher, Paris, Bernard Grasset, p. 34 à 48

[3] p. 34

[4] Mudde, C., 1996, « The war of words defining the extreme right party family », West European Politics, vol. 19, no 2, p. 225 à 248

[5] Taguieff, P.-A., 2012, Le nouveau national-populisme, Paris, CNRS, p. 62

[6] Ibidem, p. 15 à 21

[7] Bihr, A., 1999, L’actualité d’un archaïsme. La pensée d’extrême droite et la crise de la modernité, 2e édition, Lausane, Éditions Page deux

[8] Bihr, p. 16

[9] Jamin, J., 2013, « Two different realities: notes on populism and the extreme right », in Mammone, A., Godin, E. et B. Jenking, Varieties of Right Wing Extremism in Europe, p. 38 à 52, New York, Routledge