Voilà donc le débat relancé. Le Journal de Montréal mène la charge. Le hidjab dans la police, mon Dieu quelle affaire! Comme dans la France déchristianisée, mais qui, à bien des égards, est encore catholique, nous avons ici, nous aussi, des laïcistes qui font bon ménage avec des catholaïques de service pour entretenir les préjugés face à la vue de la différence musulmane ou sikhe, face à la seule présence de foulards ou de turbans qui marqueraient, selon eux, le retour en force malvenu du religieux. En stigmatisant ceux qui ne font qu’afficher leurs croyances religieuses, les preux chevaliers d’une laïcité stricte ne voient pas qu’ils risquent ainsi d’attiser la haine de l’autre et qu’en semant le vent, ils récolteront la tempête. Je trouve pénible et dommage que toute cette intolérance puisse se draper dans une fausse verve comme celle de Mathieu Bock-Côté. On a beau s’exprimer avec élégance, l’intolérance présente en arrière-fond n’est quand même pas belle à voir.

Loïc Tassé intervient lui aussi dans les mêmes pages du Journal. Il déclare que le hidjab est le symbole de l’islam politique fondamentaliste. C’est comme si on disait que la kippa est le signe du sionisme colonisateur d’Israël. Il y aurait une signification unique, objective et décidée de l’extérieur, par des personnes qui, comme lui, savent. Nous ne sommes toutefois pas obligés de contrer cet argument en faisant de la religion une affaire strictement subjective. Le fait est que dans la vaste majorité des cas, il y a plusieurs significations objectives à un signe religieux et que le choix d’une signification objective particulière dépend subjectivement de la personne. Certaines femmes musulmanes peuvent s’appuyer sur des coutumes existantes de leur communauté religieuse d’appartenance et non sur le texte coranique. D’autres femmes musulmanes sans affiliation communautaire religieuse peuvent choisir de s’appuyer plutôt sur une certaine culture de la pudeur féminine au sein de leur communauté culturelle. D’autres encore voudront peut-être le faire en s’inscrivant dans la mouvance d’une contestation partagée contre un pouvoir catholaïque biaisé. Ce n’est en tout cas pas Loïc Tassé qui va déterminer quelle est la signification objective du signe religieux à laquelle elles choisissent de se rapporter. Autrement dit, l’expérience religieuse a un caractère hybride, à la fois subjectif et objectif.

À voir la stigmatisation dont font l’objet Haroun Bouazzi et Dalila Awada dans le discours de Joseph Facal, il est à craindre que lui aussi emboîtera le pas. Le Journal de Montréal peut-il faire entendre d’autres voix?

À l’époque du débat autour de la charte des valeurs, je m’étais rangé du côté de Québec solidaire et de son projet de loi 398. Celui-ci s’en tenait aux recommandations de Bouchard-Taylor concernant le port de signes religieux. J’avais beaucoup d’hésitations à l’égard d’un interdit que l’on aurait voulu appliquer à certaines catégories d’employés de l’État et pas à d’autres. J’ai exprimé ces hésitations dans le mémoire que j’ai déposé et présenté en commission parlementaire portant sur le projet de loi 60 du PQ. Nous étions en 2014. Ces hésitations sont inscrites noir sur blanc dans mon mémoire. Si mon souvenir est bon, elles furent aussi exprimées lors de ma comparution en commission, reproduite sur YouTube. Depuis cette époque, ma pensée a évolué.

On peut réagir de différentes façons à l’inclusion relativement récente sur le marché du travail et, en particulier, au sein de la fonction publique, de plusieurs femmes d’origine arabe portant le foulard (puisque la majorité des musulmans au Québec est d’origine arabe). On peut être tenté de légiférer et de demander à ces femmes de rejoindre un « consensus social » voulant que les personnes en position d’autorité en général œuvrant au sein de la fonction publique soient dépouillées de tout signe religieux ostentatoire, et ce, même si ce consensus ne fut jamais atteint par une directive, une loi ou un règlement imposé par l’État.

On peut aussi, et c’est la position que je défends maintenant, faire la paix avec notre passé religieux, admettre qu’on puisse encore être religieux et découvrir que certains vivent leur religion en communauté, cette dernière pouvant être religieuse ou simplement culturelle. On peut l’admettre pour tous les travailleurs œuvrant sous l’autorité de l’État, y compris les employés de l’État.

Il y avait certes une très bonne intuition derrière l’idée du rapport Bouchard-Taylor, idée sur laquelle je reviendrai plus loin, mais dans le contexte présent, les interdits que d’aucuns veulent imposer à certains types de fonctionnaires m’apparaissent mal motivés. Certes, Julie Latour a parfaitement raison de distinguer le vivre-ensemble et le bien commun. La laïcité institutionnelle, si elle est républicaine, ne cherche pas seulement à aménager le vivre-ensemble. Elle commande aussi des limitations aux droits et libertés individuelles, mais il m’apparaît maintenant que la limite est mal tracée lorsqu’elle s’impose à des gens qui ne sont que des employés de l’État, même lorsque ceux-ci sont juges, gardiens de prison ou policiers.

Qu’est-ce qui explique cette évolution de ma réflexion? Il y a tout d’abord le fait que l’on se doit d’être de plus en plus sensible au discours que l’on tient au sujet non seulement du foulard, mais aussi de l’islam. Des réseaux sociaux s’enflamment, des groupes d’extrême droite prennent forme, les crimes haineux se multiplient et des chroniqueurs populistes attisent réellement les braises de l’intolérance en adoptant, sur un ton démagogique, une posture qui reconduit les préjugés et entretient les craintes. On devient ainsi sensible à la distinction entre un discours d’ouverture et un discours de fermeture. Sans en faire une affaire de génération, on peut prendre conscience du fait que l’ouverture à l’autre est d’une évidente nécessité pour la vaste majorité des jeunes. Les personnes plus âgées qui, au Québec, ont vécu l’oppression de l’Église catholique pendant leur enfance ou leur jeunesse peuvent être enclines à adopter d’emblée une posture de méfiance, mais elles ne doivent pas régler leurs comptes avec le passé en se servant des femmes musulmanes ou des hommes sikhs comme repoussoirs. Leur aversion pour la religion vécue au sein d’une communauté tissée serrée est certes compréhensible, mais elles doivent aussi comprendre que la citoyenneté commune n’est possible que dans le respect de l’expérience religieuse des autres. En rouspétant comme elles le font contre le foulard et le turban, elles se racontent leur propre histoire et ne vont pas vraiment à la rencontre de l’autre.

On peut aussi être amené à respecter davantage le fait religieux, et à mieux comprendre que le signe religieux peut faire partie de l’identité profonde de certaines personnes. On ne peut la comparer à l’adhésion à un parti politique. La religion, contrairement à l’adhésion à une simple association prenant la forme d’un parti politique, est depuis des millénaires un phénomène qui a une portée identitaire. Nous vivons bien sûr à une époque où cette dimension identitaire n’est qu’une option parmi d’autres, comme le genre, l’orientation sexuelle, la culture, l’ethnicité, la nation ou la patrie. On peut alors reconnaître la portée identitaire de la religion, admettre son expression individuelle et collective, sans avoir à craindre qu’elle envahisse toutes les sphères de la société. Comme Charles Taylor l’a brillamment montré, nous vivons un âge séculier où la religion, tout en pouvant encore faire partie de l’identité, doit composer avec le fait désormais incontournable de nos identités multiples.

Les corps de police peuvent imposer des règles relativement anodines concernant la coupe de cheveux, leur couleur ou le port de favoris. Ces interdits ne briment pas des libertés fondamentales. En revanche, l’expression de la religion fait partie de la liberté religieuse. On devrait alors tenir compte des articles des Nations unies qui vont en ce sens. On peut alors constater que l’interdit appliqué à certaines catégories de membres de la fonction publique, mais autorisé pour d’autres catégories, constitue une discrimination qui ne passerait pas le test des tribunaux.

On peut ensuite se rendre compte du fait que les seuls interdits qui seraient acceptables visant certains employés de la fonction publique, comme les policiers, seraient ceux qui sont justifiés par des motifs de sécurité ou par d’autres motifs issus d’une société libre et démocratique. On peut ainsi comprendre que le port d’une chaîne au cou ne doive pas être autorisé pour des motifs liés à la sécurité du policier et, par voie de conséquence, aussi pour la sécurité du public. Autrement, il apparaît problématique de restreindre l’expression de la liberté religieuse.

On peut toutefois retenir de Bouchard et Taylor leur idée essentielle, mais l’appliquer seulement à un président de république, un président d’assemblée nationale ou un juge de la cour suprême. En effet, il ne s’agit pas ici de simples employés de l’État. Il ne s’agit pas seulement de personnes en position d’autorité exerçant un certain pouvoir coercitif. Il s’agit d’une catégorie tout à fait spéciale de personnes. Il serait à ce niveau beaucoup plus difficile de prétendre qu’il y a discrimination à l’égard de certaines catégories d’employés de l’État, car ces personnes ne sont plus simplement des employés de l’État : elles incarnent l’État.

Les députés, ministres et le premier ministre défendent une idéologie particulière et ne cherchent pas à être neutres. Les juges, les enseignants et les moniteurs exercent une certaine autorité, mais il ne s’agit pas de l’autorité ultime de l’État. Les policiers, les gardiens de prison, les juges de première instance et les soldats d’une armée exercent un certain pouvoir coercitif, mais il ne s’agit pas d’une incarnation de l’État. Seuls les présidents de république ou d’assemblée nationale et les juges d’une cour suprême ont le dernier mot, prennent une décision ultime au nom de l’État, manifestent une volonté de neutralité et incarnent symboliquement la présence de l’État.

Telle est la position que je défends maintenant. Elle préconise la tolérance à l’égard de ceux qui manifestent passivement et symboliquement leur affiliation religieuse communautaire. Pour parvenir à cette conclusion, il faut éviter de commettre certaines erreurs. Il ne faut pas confondre le fait de vivre sa religion en communauté et le fait de s’engager dans l’islam politique. Pour prendre un exemple extrême, les juifs hassidiques vivent leur religion en communauté et sont contre le sionisme. L’autre erreur est de penser que parce que la personne nait dans une communauté de religion X et acquiert donc sa religion sous la forme d’un legs communautaire, son adhésion ou consentement ne sont assurément pas vraiment authentiques, pas véritablement libres, et ce, même si la personne prétend vouloir choisir cette religion. La dernière erreur est de penser que lorsque le symbole a une charge identitaire, alors il ne peut pas en même temps être possible pour la personne de changer et d’être libre. Or, on peut changer d’identité. Pour certains, quand Saül de Tarse rencontre Jésus, il devient l’apôtre Paul et est alors une autre personne.

Il faut seulement bien comprendre quelles sont les exigences de la tolérance. Il faut tolérer les croyants, les athées et les agnostiques. Il faut aussi tolérer les différentes religions. Mais ce que l’on voit moins, c’est la nécessité de respecter aussi différentes façons de vivre la religion : en privé et en communauté. Or, sur ce dernier point, certains sont, sans s’en rendre compte, influencés largement par la France. Il y a là-bas une intolérance ouvertement affichée à l’égard du « communautarisme », de la religion vécue en communauté. Le prétexte est qu’il faut protéger les femmes contre l’influence exogène toxique de leur communauté, mais ce faisant, c’est l’État qui, de façon paternaliste, impose sa propre influence exogène sur les femmes.

Quand on déclare que la religion se vit en privé, il faut savoir que l’on heurte ceux qui la vivent en communauté.

Il faut aussi accepter que l’on peut être partie prenante d’une communauté tout en étant en même temps membre d’une société. Une policière arborant un signe religieux tout en portant le costume de la police permet l’apprentissage du vivre-ensemble dans le respect des différences affichées (son foulard), tout en se portant à la défense du bien commun (son uniforme). C’est une personne qui nous démontre par sa tenue vestimentaire qu’il est possible d’être à la fois membre d’une communauté et partie prenante de la société.

La personne religieuse qui occupe une position d’autorité, qui porte à la fois un costume laïque et un signe religieux démontre qu’on peut être les deux : religieux et civique. La vraie citoyenneté n’est pas celle qui contourne, camoufle, oblitère les différences. C’est celle qui se vit malgré nos différences et en présence de celles-ci. C’est à travers l’expérience de nos différences que nous accédons à la citoyenneté. Nous sommes tous et toutes différent·e·s et, en même temps, nous partageons une même citoyenneté. Une personne portant un signe religieux mais qui, en tant qu’employée de l’État, occupe une fonction requérant un costume démontre sa compréhension de la différence entre les deux niveaux. Cela est bien plus rassurant que le point de vue de celui ou celle qui se croit à l’abri de tout préjugé hérité de sa communauté. Ce sont d’ailleurs très souvent de tels préjugés qui s’expriment dans le refus d’admettre certaines différences affichées.

Il faut certes être en principe sensible à des arguments qui font état d’un problème de sécurité pour justifier une atteinte raisonnable à une liberté fondamentale. Ce genre d’argument doit être pris au sérieux et peut justifier un interdit de porter un signe religieux pour les forces de l’ordre. Il est toutefois problématique d’affirmer sans preuve que le foulard ou le turban pose des problèmes de sécurité. Une femme musulmane portant le foulard et un homme sikh portant le turban ne renoncent pas à l’uniforme de la police. Pour que l’argumentation rationnelle se poursuive, il faut toutefois que l’on démontre qu’un foulard peut entrer en conflit avec l’exercice sécuritaire de la profession.

Quoi qu’il en soit, dans tous les cas, il faut faire preuve de la plus grande vigilance à l’égard de l’instrumentalisation politique que d’aucuns veulent faire de ces enjeux et qui les incitent à capitaliser sur la peur de l’autre, la haine de la religion et la méfiance à l’égard des « immigrants ».

Ceux et celles qui ne pensent pas comme moi sont-ils intolérant·e·s? Bien sûr que non. Les personnes qui ont des convictions religieuses et qui les manifestent ne sont d’ailleurs pas comme moi. Je ne suis pas croyant, mais je respecte de telles différences. Or, ce sont ceux et celles qui n’acceptent pas l’expression de la religion qui sont en cause relativement à leur capacité de tolérance, car ce sont eux et elles qui n’acceptent pas que les signes religieux soient montrés. Quel danger court la policière portant le foulard? En quoi son travail est-il compromis? On ne le sait pas. On croit comprendre que certains ne feraient pas confiance à une policière portant le hidjab et que c’est la raison pour laquelle il faut l’interdire. Mais pourquoi ne pas lui faire confiance? Cela n’est-il pas révélateur d’un problème de tolérance?

Je comprends que Bouchard et Taylor n’arguaient pas de cette façon, et je comprends que l’on puisse défendre l’interdit de manière rationnelle. Mais quand on voit la déferlante qui se déploie dans le Journal de Montréal sous la plume de MBC, de Joseph Facal et de Loïc Tassé, on doit avec vigilance dénoncer ce qui se présente comme de l’intolérance. L’intolérance apparaît lorsque l’on s’empresse de donner au foulard une signification univoque, objective et politique. Elle apparaît quand on stigmatise des personnes que l’on n’a jamais rencontrées. Elle apparaît quand, par repli identitaire, on se sert de la France comme d’un modèle, alors que notre expérience historique est tout autre. Elle apparait quand on veut remplacer une influence exogène que l’on juge toxique par l’influence exogène prétendument bénéfique d’un État paternaliste. Laissons cela aux républicains jacobins, voulez-vous?