Ça s’est passé à Washington, D.C., par un après-midi morose de janvier, entre deux ondées de bruine froide et parmi les manifestants éparpillés dans les rues de la capitale : Richard Spencer a reçu un coup de poing en plein visage.

Ce matin-là, Donald Trump a amorcé sa présidence en tenant un discours nationaliste aux accents hargneux. En cette journée d’inauguration, les policiers ont arrêté et écroué plus de 200 contre-manifestants. Les contestataires, qui prenaient part au « bloc antifasciste et anticapitaliste » au sein duquel j’avais aussi marché, se voyaient écrasés sous une pléthore de fausses accusations et de peines d’emprisonnement potentielles se comptant en décennies. Dès l’après-midi du 20 janvier, les manifestations avaient été dispersées, de jeunes hommes bruyants portant des casquettes rouges « Make America Great Again » déambulaient dans les avenues mornes du District of Columbia, et Donald Trump était président.

Les points positifs de cette journée allaient être rares. Toutefois, il y en avait un, et il était éblouissant : un sublime crochet du droit sur la gueule de Richard Spencer.

Je ne l’ai pas vu en direct, mais plutôt dans un clip sur YouTube qui, à ce jour, a été visionné plus de trois millions de fois.

Spencer, un néonazi qui croit que l’Amérique appartient aux hommes blancs, affirmait lors d’une entrevue à une télé australienne qu’il n’était pas un néonazi, tout en pointant son épinglette à l’effigie de la mascotte des nationalistes blancs, Pépé la Grenouille. Une silhouette tout de noir vêtue et au visage masqué (l’uniforme non officiel de la contre-manifestation) a alors surgi dans le cadre de la caméra, sortie de nulle part, et son poing est venu frapper Spencer à la mâchoire, sur sa gauche. Le beau gosse de la droite alternative trébuche pendant que le pugiliste anonyme s’éclipse aussi rapidement qu’il est apparu.

En un rien de temps, cette image est devenue un mème ayant pour trame sonore des refrains de Springsteen, New Order, Beyoncé et plusieurs autres. Ce coup de poing, véritable merveille cinétique, avait tout ce qu’il faut pour illustrer un hymne. Ce crochet du droit devait être largement partagé!

Et moi qui croyais que nous serions tous d’accord. Une figure néonazie importante venait d’être frappée au visage. Pour moi, c’était quelque chose de bien.

J’avais mal évalué l’ampleur de ce « nous ».

Deux hommes viennent en aide à un fasciste blessé

Trump, fasciste?

Pendant les mois et les semaines précédant l’inauguration de Trump, les médias nous ont bombardés de reportages et de chroniques qui avaient pour but de déterminer si oui ou non le prochain président est un fasciste, et si nous étions à l’aube d’un régime fasciste. Selon certains, le populisme, le nationalisme, le racisme, le traditionalisme, l’emploi d’une certaine novlangue et le mépris de la raison étaient des caractéristiques qui dénotaient les tendances fascisantes du phénomène Trump, et quelques-uns y voyaient littéralement du fascisme.

Imprégnés du mythe de l’inexorable progrès, tous ces articles témoignaient d’un véritable état de panique, comme si l’histoire déviait de sa trajectoire pour emprunter un sentier cahoteux qui nous ramènerait vers le climat politique de l’Europe du début du XXe siècle. Les journalistes oubliaient commodément que le fascisme fait partie de la modernité et inversement. Que les commentateurs aient ou non conclu que Trump était un vrai fasciste, ils s’entendaient tous pour dire que le fascisme, c’est le Mal incarné. Dans cette surenchère de commentaires, on traitait le fascisme comme une chose qui n’a existé que dans le passé des livres d’histoire. Est-ce que Donald Trump allait importer le fascisme en Amérique?

On aurait dit que les médias faisaient tout à coup l’impasse sur des décennies de recherches sur le fascisme comme idéologie, comme tendance, comme pratique, comme phénomène persistant. Un peu comme si tout ce qui comptait vraiment était de déterminer si Trump ressemblait plus à Hitler ou à Mussolini.

À ce moment-là, je n’avais pas remarqué que la plupart des commentateurs qui se penchaient sur l’absence ou sur la présence de fascisme chez Trump croyaient que leur position était résolument antifasciste. De fait, tous leurs arguments reposaient sur la prémisse qui, à la suite de la Seconde Guerre mondiale, voulait que le fascisme soit un mal auquel nous nous opposons a priori. Ils présentaient le fascisme comme une déviance ou une aberration par rapport au statu quo sociopolitique, une invention sans rapport avec nos vies. Ce n’est pas par hasard que les médias libéraux se concentraient sur une version précise de la chose, le fascisme d’État, qu’une vision réductrice de l’histoire montre comme ayant été vaincu par la démocratie libérale, alors qu’il s’est effondré au terme d’une guerre prolongée. Il n’y a rien de plus facile ou de plus dérisoire que de s’opposer au fascisme quand il est dépeint comme une erreur historique incongrue qui pourrait se reproduire.

J’étais persuadée que toutes les inquiétudes que suscitait le spectre d’un fascisme trumpien étaient sincères, et que nous allions voir émerger un large consensus entre libéraux et tenants de la gauche favorable à la prise de mesures énergiques par les groupes antifascistes. De fait, j’ai plaidé et je continue de plaider pour que nous répondions au fascisme ambiant, celui-là même qui a connu un certain succès tout au long du XXe siècle et au début du présent siècle. Je pense ici à l’antifascisme, peut-être mieux connu sous l’abréviation « antifa » ― une approche militante qui ne tolère rien du nationalisme raciste de l’extrême droite, un type de stratégie déjà connu mais qui vient en quelque sorte d’être validé et qui est désormais envisageable. Vous aurez compris que je parle de cette notion imprécise, instable et toujours abordée de façon simpliste qu’est la violence, ou plutôt, telle que je la conçois, de la contre-violence.

Sans vergogne, je me suis régalée publiquement de ce coup à la figure qu’a reçu Richard Spencer.

L’aversion libérale pour la violence

L’antifascisme n’est pas un regroupement ou un mouvement, ni même une identité. Après 1945, se dire antifasciste est passablement insignifiant en soi, et je dirais même que cette affirmation est, d’une certaine façon, fondamentalement fausse pour quiconque. Toutefois, en tant que stratégie adoptée par l’extrême gauche (tant par les anarchistes que les socialistes), l’antifascisme est un processus qui n’a rien de libéral, qui ne dépend pas de l’État, du système judiciaire ou de n’importe quelle autre institution libérale, pour tenir tête au fascisme. L’antifascisme prend racine partout où se trouve le fascisme : sur le Web, dans la rue, sur les campus, etc.

Comme j’ai passé une grande partie de ma carrière d’autrice à décrier la vieille rengaine de la supposée opposition entre violence et non-violence, je savais que l’aversion libérale pour la violence politique ne disparaîtrait pas de sitôt. Cependant, je me disais que dans le climat de peur engendré par la montée du fascisme, conjugué aux appels à l’union de la résistance, nous conviendrions au moins que c’est « correct », sans aller jusqu’à « bien », de frapper un néonazi. Qu’est-ce que j’avais tort!

Ce clip largement partagé avec enthousiasme sur les médias sociaux a été censuré par ceux-là mêmes que le fascisme hier encore rendait nerveux et fébriles. Même le geste antifasciste le plus simple, un coup de poing asséné à un néonazi pour le faire taire, ne trouverait pas d’écho au sein de la soi-disant résistance.

Deandre Harris, 22 ans, est pourchassé et battu par des suprémacistes blancs armés de barres de fer et autres objets contondants.

Voilà un an que Trump est président, et j’ai l’étrange impression d’être passée, comme Alice, de l’autre côté du miroir. L’apparente panique qu’avait causée la montée du fascisme trumpien a fait place à une peur paranoïaque et à une condamnation de l’antifascisme.

J’ai cru que Charlottesville marquerait l’Histoire. J’ai cru que Charlottesville serait un tournant, un évènement qui ferait charnière entre un « avant » et un « après ». Un néonazi au volant de sa Dodge Charger a foncé dans une foule de contre-manifestants antifascistes. Il a tué une manifestante, et il en a blessé plusieurs autres. Dans un stationnement situé près du poste de police, un jeune homme noir a été sauvagement battu par des racistes armés de barres de fer. Les suprémacistes blancs ont parcouru les rues de la ville avec des torches allumées à la manière du Ku Klux Klan. Ils ont fait des saluts nazis devant la statue du général confédéré Robert E. Lee tout en scandant « les juifs ne nous remplaceront pas! » — atroce pastiche de la haine raciste de l’Europe du XXe siècle actualisée dans les États-Unis du XXIe siècle, cette haine qui n’a jamais vraiment été vaincue et qui profite des récents encouragements de Trump. Le lendemain du rassemblement, le président distribuait le blâme « de tous les côtés ». Selon lui, la violence émanait de la gauche, et il encensait la réaction des suprémacistes blancs à la suite de cet évènement : « Il y a un autre côté, vous pouvez les appeler la gauche, qui est venu attaquer violemment l’autre groupe », et Trump d’ajouter qu’« il y avait d’honnêtes gens des deux côtés ».

Quelques jours plus tard, Trump, lors de l’un de ces rassemblements partisans qu’il continue de tenir malgré que la campagne présidentielle soit terminée depuis de longs mois, a laissé échapper comme un satrape d’opérette un inquiétant rugissement : « Antiiiifa! »

À Charlottesville, on venait d’arracher le voile qui couvrait déjà mal le déni plausible du fascisme de l’alt-right. J’espérais que les commentateurs libéraux, qui, dans leurs poncifs, comparaient la menace que représente l’extrême gauche à celle de l’extrême droite, y penseraient à deux fois avant de tenir de tels propos après le spectacle de Charlottesville.

Après avoir entendu l’argument des « deux côtés » sortir de la bouche grimaçante du président, j’étais certaine que le discours dominant assimilant la violence d’extrême gauche à celle de l’extrême droite changerait. Au lieu de cela, on en a remis une couche : en août, un mois après les grotesques évènements de Charlottesville, en Virginie, les six plus grands journaux américains ont publié 28 éditoriaux condamnant l’action antifasciste, alors que seulement 27 éditoriaux avaient fustigé les néonazis, les suprémacistes blancs et Trump pour ne pas avoir désavoué l’extrême droite.

Pendant ce temps-là, les magazines et les médias d’information ― qui mettaient en garde contre la « banalisation » de la haine à peine un an auparavant ― ont publié une série de profils mettant en scène des suprémacistes blancs et des néonazis comme faisant désormais partie intégrante du tissu social (les transformant du même coup en interlocuteurs valables). Pensons à l’admirateur « poli » d’Hitler, originaire du Midwest, arborant un tatouage de Twin Peaks, et dont les manières « plairaient à n’importe quelle mère », ainsi qu’au « nationaliste blanc tiré à quatre épingles ». Des rassemblements d’extrême droite drapés dans les nouveaux oripeaux implicites du fascisme, et facilement identifiables sous leur symbolisme néonazi, sont présentés comme de simples réunions « pro-Trump », voire pire, comme des rassemblements pour la liberté d’expression.

Qu’est-ce qui avait changé? Dans les faits, rien. Nous observons un phénomène que Martin Luther King Jr. avait bien décrit en 1963 dans sa Letter from Birmingham Jail. Nous avons à faire au « blanc modéré, plus dévoué à l’ordre qu’à la justice, qui préfère une paix négative, qui est l’absence de tension, à une paix positive, qui est l’existence de la justice; qui dit constamment : « Je suis d’accord avec vous, avec le but que vous visez, mais je ne peux pas être d’accord avec vos méthodes d’action directe ». Il faut alors comprendre à quel point il est ironique d’entendre de nos jours des blancs modérés invoquer MLK pour décrier les tactiques antifas comme violentes, alors qu’ils auraient sans doute critiqué sa non-violence radicale, puisqu’elle débouchait sur des scènes violentes, pour faire dans la projection historique. C’est une grande tradition libérale que de se tenir du mauvais côté de l’histoire jusqu’à ce que cette histoire appartienne confortablement au passé.

Ce que nous observons, c’est une aversion libérale pour la violence, qui échoue à situer la source de la violence au bon endroit.

Le déséquilibre de la violence

Toute discussion sur la violence et l’antifascisme doit d’abord tenir compte du fait que depuis 1990, 450 décès ont été causés par la violence des suprémacistes blancs, alors qu’une seule mort a été attribuée à l’extrême gauche aux États-Unis.

Alors que des dégâts matériels, des affrontements mineurs et quelques yeux néonazis au beurre noir ont fait pousser des hauts cris contre l’extrémisme de gauche l’année dernière, un suprémaciste blanc s’est rendu à New York dans le but d’assassiner des hommes noirs. Il a réussi à poignarder et tuer un sans-abri. Un autre suprémaciste blanc, à Portland, a tué deux hommes qui défendaient deux femmes musulmanes dans un train. Un fan de Milo Yiannopolous, portant une casquette Make America Great Again, a tiré et blessé à l’estomac un contre-manifestant antifasciste à l’extérieur du lieu où une conférence de Milo était prévue à Seattle. Pour ne parler que de ces évènements. Au cours seulement des dix jours qui ont suivi l’élection de Trump, le Southern Poverty Law Center a rapporté 900 incidents distincts de discrimination et de violence contre les immigrants, les Latinos, les Afro-Américains, les femmes, les membres des communautés LGBT, les musulmans et les juifs.

Les militants antifas sont critiqués pour avoir répliqué par la contre-violence. Les libéraux centristes nous exhortent à suivre la voie courtoise de Michelle Obama : « Quand ils s’abaissent, nous nous élevons. » Ils appellent au débat avec les fascistes et critiquent l’intervention violente ou conflictuelle.

Exposer ou riposter

Certains voient une valeur tactique et morale à permettre à des gens comme Richard Spencer de s’exprimer publiquement et d’organiser des rassemblements, considérant qu’il vaut mieux laisser s’exposer l’absurdité haineuse de leur pensée pour ainsi annihiler la haine par le débat et la raison. L’idée étant ici que la meilleure façon de vaincre les discours haineux, comme les arguments ignobles en faveur de l’existence des races, serait de les écouter; leurs contradictions internes et leur idiotie les conduisant alors inexorablement vers l’implosion.

Ce sont des vœux pieux, qui n’ont pas résisté à l’épreuve des faits. Autant expliquer à un patient atteint d’une plaie purulente que la lumière du soleil est le meilleur désinfectant. L’extrême droite est bien sûr un grossier fatras d’idées sans queue ni tête, et les suprémacistes blancs qui occupent la Maison-Blanche s’étalent dans toute leur ridicule bouffonnerie. Qu’à cela ne tienne, cela n’affecte en rien le soutien à l’idéologie raciste et n’en freine pas le processus de normalisation, bien au contraire. Il ne s’agit pas d’un groupe marginal dont le racisme irrationnel, s’il est dénoncé et contesté avec force, perdra de son attrait et s’autodétruira.

Dans une vidéo récente, qui s’est méritée beaucoup d’éloges de la part des libéraux, on voit le journaliste du Guardian, Gary Younge, interviewer Richard Spencer.

« Au cours de notre échange, il affirme que les Africains n’ont rien apporté à la civilisation (ils l’ont inventée), que les Africains ont bénéficié de la suprématie blanche (c’est évidemment faux) et que, puisque je suis noir, je ne peux pas être britannique (je le suis). »

Tout cela est juste, mais sans importance. Dans la vidéo, un Younge nerveux dit à Spencer: « Tu es vraiment fier de ton racisme, n’est-ce pas? Tu dis n’importe quoi. » Spencer est impassible et continue : « Tu ne seras jamais un Anglais. » Un raciste convaincu des principes fondateurs de la suprématie blanche ne se laissera pas émouvoir par la justesse des propos d’une personne comme Younge. Il ne s’agissait pas d’un échange, ni de la démonstration particulièrement révélatrice des vues déjà bien connues de Spencer; ce n’était que de la tolérance à l’égard de l’insondable Weltanschauung suprémaciste, et ce, sans même la confronter aux faits.

Les exhortations à la vérité des libéraux ne parviendront pas à ébranler l’épistémologie fasciste du pouvoir et de la domination ― ce sont les principes premiers de Spencer et des gens de son acabit. C’est cet aspect du fascisme qu’il faut saisir pour comprendre la nécessité des tactiques d’affrontement antifas.

Il n’y a pas une idéologie commune à tous ceux et celles qui, dans des espaces et des moments distincts, voient les stratégies antifas comme le meilleur moyen de combattre certaines manifestations du fascisme. Je dis « certaines » parce que les néonazis, les groupes suprémacistes blancs, les personnalités publiques et, dans notre cas, les présidents, n’épuisent pas la totalité du fascisme. Même leur anéantissement ne nous débarrasserait pas du fascisme.

Le fascisme comme mode de vie

Ils ne sont qu’un des dangereux foyers de ce qu’il convient selon moi d’appeler le mode de vie fasciste, constitué du désir de dominer, d’opprimer et d’anéantir l’autre. (Je n’utilise pas mode de vie à la légère; je n’entends rien de moins que les modalités de nos existences). Ce fascisme n’est pas une étrange perversion du mode de vie habituel de notre société, mais il en est directement issu.

Je ne parlerai pas plus d’un « néofascisme » que d’un « néo-antifascisme ». Le fascisme n’est pas disparu pour être ensuite réanimé. Il se renouvelle simplement, parfois avec plus de force. La vision antifa, telle que je la conçois, constitue un volet d’un vaste projet abolitionniste qui a pour but de faire disparaître tous les aspects du maintien de l’ordre raciste, carcéral et oppressif. Comme l’écrivait Bertolt Brecht en 1935 : « Comment quelqu’un peut-il prétendre dire la vérité sur le fascisme, sans se prononcer contre le capitalisme qui l’a fait naître? »

Écrivant en 1933 en Allemagne, un disciple de Freud, Wilhelm Reich, a tenté de comprendre comment une société choisit le fascisme. Il a voulu savoir comment les masses peuvent choisir d’être opprimées par un système autoritaire. Il a rejeté les argumentaires voulant que des masses ignorantes soient dupées pour les amener à soutenir un système dont elles ne veulent pas vraiment. Au lieu de cela, il a insisté sur le fait que pour expliquer la montée du fascisme, nous devons admettre que les gens, massivement, peuvent choisir et désirer le fascisme, et nous devons reconnaître ce désir comme sincère. Le diagnostic de Reich ― le sujet fasciste comme produit d’une répression sexuelle imposée par la société et donc traitable par la psychanalyse ― est biologiquement essentialiste, trop général et largement dépassé. Cependant, sa reconnaissance du désir fasciste manque cruellement à notre époque, celle du trumpisme et de la lutte contre le fascisme renouvelé qu’il favorise.

Certains passages de La Psychologie de masse du fascisme de Reich se relisent mieux que d’autres à une époque comme la nôtre, alors que les grands médias cherchent à définir le fascisme pour savoir si nous y sommes ou non confrontés : « La mentalité fasciste est la mentalité du ‘petit homme’ dominé qui a soif d’autorité tout en se rebellant contre l’autorité ». C’est une définition répandue et pertinente, comme l’est aussi l’idée qui en découle et selon laquelle « il ne faut pas voir un hasard dans le fait que tous les dictateurs fascistes sont issus de milieux réactionnaires modestes ».

Le fasciste en chacun de nous

La perspicacité de Reich ne se limite pas à l’Allemagne du temps de l’ascension d’Hitler. Le problème des fascismes quotidiens, des micro-fascismes avec et par lesquels nous vivons, est réel et complique la dichotomie fasciste-antifasciste. Il y a une certaine impossibilité à l’identité « antifasciste ». Des philosophes et des penseurs, notamment Gilles Deleuze et Felix Guatarri, se sont appuyés sur l’idée reichienne du désir pervers du fascisme. Ils ont écrit qu’il est « facile d’être antifasciste au niveau molaire, et de ne même pas voir le fasciste qu’on est soi-même ».

Dans la célèbre introduction à leur texte L’Anti-Œdipe, Michel Foucault a décrit « le fascisme en nous tous, dans notre tête et dans notre comportement quotidien, le fascisme qui nous fait aimer le pouvoir, désirer la chose même qui nous domine et nous exploite ». Pour Deleuze et Guattari, le fascisme se manifeste dans les divers « assemblages » répressifs et paranoïaques de la société et de la politique.

Donc, si nous sommes tous en quelque sorte possédés par le fascisme en ce sens, comment pouvons-nous parler d’antifascisme, et comment pouvons-nous nommer et circonscrire les fascistes de notre ciblage politique? C’est précisément grâce à cette distinction. Le fascisme dont parlent Deleuze et Guattari n’est pas une maladie innée ou une pathologie que nous ne pouvons pas combattre, c’est plutôt une perversion du désir produite par les modes de vie propres au capitalisme et à la modernité : des pratiques fondées sur l’autoritarisme, la domination et l’exploitation dont nous sommes partie prenante, de sorte que nous ne pouvons pas simplement « décider » comment nous en sortir. Il reste que nous ne devenons pas tous des néonazis. Cela aussi exige une pratique fasciste, un mode de vie fasciste; une réaffirmation nourrie et constante de ce désir fasciste d’opprimer et de vivre dans un monde oppressif. Et, bien sûr, le monde tel qu’il est autorise cette perverse confirmation. Donald Trump est président après tout.

Comment se défaire d’un mode de vie? Parfois, par la pensée, la thérapie, la raison. Parfois. Il y a de rares, très rares histoires de néonazis qui ont quitté le mouvement de cette manière. Le plus souvent, les habitudes, si elles ne sont pas cassées et réorientées après avoir fait l’objet de lourdes conséquences, les activités liées au mode de vie ne peuvent que se poursuivre, car le mode de vie les alimente et les maintient. Si on entend par « lourdes conséquences » l’application de la justice pénale et une possible incarcération, on ne fait qu’ajouter à la recette des pratiques fascistes sanctionnées par l’État (sans parler du fait qu’il est peu probable que le système pénal américain voit un ennemi dans le suprémacisme blanc). C’est là que se situe aussi l’antifascisme, à la jonction de la pratique et du mode de vie; si désirer le fascisme n’est pas une volonté raisonnée, nous ne pouvons pas le contrer par la seule raison. Nos interventions doivent donc rendre intolérables la poursuite et le maintien du mode de vie fasciste. Le désir de fascisme ne sera donc pas défait : il est de par sa nature autodestructeur. À tout le moins, cependant, les espaces où il est alimenté et normalisé peuvent lui être retirés.

Et qu’en est-il des fascismes en chacun de nous qui voulons être antifascistes? « Tue le flic dans ta tête! », dit l’adage anarchiste. Le théoricien John Protevi a écrit, après Deleuze et Guattari, qu’« un millier de policiers indépendants et autoproclamés ne font pas une Gestapo, bien qu’ils puissent être une condition nécessaire pour une Gestapo ». Comment pouvons-nous nous affranchir d’une telle condition? Nous ne pouvons pas nous contenter d’être antifascistes. Nous devons nous entraîner et prendre de meilleures habitudes, adopter de meilleurs modes de vie. Quand on envisage l’« antifascisme » comme un verbe à l’indicatif, pas comme un nom ou un adjectif, on peut y voir un effort constant d‘antifascismer contre les fascismes mêmes que nous soutenons, un travail constant pour créer des modes de vie non hiérarchiques, en œuvrant à défaire nos propres privilèges et désirs de pouvoir. Le moi individualisé et indifférent, les surcodages de la normativité de l’unité familiale, la tendance autoritaire du carriérisme, tout cela dans les lieux paranoïaques du micro-fascisme, nécessitent une attention antifasciste. Encore une fois, c’est plus facile à dire qu’à faire. C’est toutefois mieux qu’une approche erronée de l’antifascisme qui le définit comme une position pure, alors qu’il ne l’est pas. Nous agissons contre les ur-fascistes en sachant que nous devons aussi agir contre nous-mêmes. La stratégie doit toujours imposer des conséquences au mode de vie fasciste et chercher de nouvelles voies antifascistes.

Mais cet effort, dont on ne voit pas la fin, est contrecarré par la montée en flèche d’un discours qui refuse les conséquences antifascistes, même quand celles-ci sont provoquées par des néonazis.

On ne peut pas bannir le fascisme. L’été dernier, j’étais à Berlin lorsque des néonazis allemands ont planifié une marche autorisée dans l’ouest de la ville. « Savez-vous quelque chose au sujet de cette marche à Spandau samedi? », me demande par courriel un ami américain, récemment déménagé à Berlin. « Je croyais que les manifestations néonazies n’étaient même pas autorisées ici? » Elles ne le sont pas, et elles le sont.

L’État au service des fascistes

Grâce à des lois qui ont rendu le discours allemand non moins libre que le nôtre, l’affichage ou la reproduction de symboles de l’époque hitlérienne, comme la croix gammée ou le salut nazi, sont interdits. Le concept juridique de Volksverhetzung ― littéralement, l’« incitation des masses », mais de façon plus juste, l’« incitation à la haine » ― criminalise le déni de l’Holocauste et tout un éventail de discours haineux. Mais le 17 août, plus de 500 néonazis dans leur uniforme officieux, t-shirt blanc et pantalon kaki, ont tenté de défiler pour marquer l’anniversaire de la mort du haut fonctionnaire nazi Rudolf Hess. Cela se passait cinq jours après Charlottesville. Je suis allée à la contre-manifestation avec mon compagnon, un Berlinois d’origine, et quelques amis, dans l’espoir de voir le rallye perturbé, mais sans expérience ni liens étroits avec les antifas de Berlin.

Avant qu’ils ne puissent se rassembler, les nazis ― amas de chair rosée et de bile enveloppés de coton blanc ― passaient par les tentes de la police pour y être fouillés, afin de vérifier s’ils avaient des armes ou arboraient des symboles prohibés. Certains en ont émergé leurs tatouages interdits masqués sous du ruban adhésif noir. Ils se sont ensuite formés en phalange, certains agitant le drapeau noir, blanc et rouge de l’Empire allemand, du début du régime de Weimar et du régime nazi jusqu’en 1935. On avait ici à faire à une frange particulière de l’extrême droite allemande, pas les voyous islamophobes de Pegida ou la si polie Alternative pour l’Allemagne[1] qui venait de remporter des sièges au parlement, mais bien une de ces traditionnelles marches de néonazis berlinois nostalgiques du Troisième Reich (tous des monstres). Des rangées et des rangées de flics en tenue antiémeute à la Robocop les protégeaient pendant qu’ils se préparaient à marcher. La police protège les marches nazies aux États-Unis avec le même déploiement de forces. Pendant ce temps, la dernière marche de Black Lives Matter à laquelle j’ai assisté a été étouffée avant qu’elle ne puisse quitter Union Square à New York.

Nous étions quelques centaines de contre-manifestants, et comme nous n’avons jamais pu nous approcher, nous nous sommes assis dans la rue pour bloquer la marche prévue jusqu’à la prison où Hess avait été détenu autrefois. La police est intervenue, traînant les antifas assis sur la chaussée un à un hors de la rue, et ce, avec un sadisme évident : doigts pressés sur les orbites oculaires, visages poussés contre le gravier, jeunes corps frêles traînés par le cou. Comme nous étions de plus en plus nombreux, la police a fini par renoncer à nous déloger. Nous sommes donc restés là, et les nazis aussi. Ils ont finalement fait demi-tour, ont brièvement marché dans l’autre direction, puis se sont dispersés.

Ma famille n’a pas été l’une de ces familles juives décimées lors de l’Holocauste. Mes ancêtres ont quitté la Russie pour l’Angleterre dans les années 1890. Je suis une blanche qui jouit du privilège blanc. Je ne me suis jamais sentie juive avant mon séjour à Berlin. Je n’y avais jamais pensé avant que de me retrouver à Berlin, où les petites Stolpersteine[2] (pierres du souvenir) de laiton portant les noms et les dates des trop courtes vies des victimes juives des nazis parsèment les trottoirs devant les endroits où elles ont vécu et travaillé. Vous les remarquez, puis vous ne les voyez plus. Vous ne pouvez pas trébucher sur ces pierres. Je ne me suis jamais sentie plus juive que lorsque je me suis tenue debout, hors de portée de ces nazis au visage cramoisi qui rendaient hommage à Rudolf Hess. Ça m’a aussi rendue malade. Ils méritent des conséquences plus graves qu’une rue bloquée et un tatouage de croix gammée masqué par du ruban adhésif.

L’année dernière, l’Allemagne a connu près de 22 000 attaques commises sous l’impulsion de mobiles d’extrême droite, soit une augmentation de 42 p. 100 par rapport à 2015. C’est à cela que ressemble une interdiction d’État contre les néonazis.

Le Groupe 43

Après mon départ de Berlin, j’ai rendu visite à mon grand-père de 82 ans dans le sud de l’Espagne. C’est un expatrié britannique qui a un vaste répertoire d’anecdotes qu’il aime enjoliver, un bronzage pourpre et un penchant réactionnaire occasionnel. Un midi, je lui ai demandé : « Trouves-tu que c’est bien de frapper des néonazis? »

Je lui ai posé la question notamment parce que je cherchais une certaine réponse d’une certaine génération à une certaine distance. J’espérais entendre un « oui » incrédule et lire sur son visage l’étonnement face à une telle évidence, comme si je lui avais demandé si le feu brûle ou s’il veut un autre verre. C’est le genre d’homme qui voit le monde comme si les faits moraux étaient des réalités tangibles, aussi incontournables et immuables que les montagnes. Il ne se retrouve pas dans cette remise en question éthique constante, indispensable, propre à l’antifascisme. Mais je voulais que mon grand-père vieillissant, dont je ne partage pas la vision politique, place le néonazi dans une catégorie claire dans sa taxonomie simple, celle du bien et du mal. Je voulais lui soumettre mon questionnement personnel.

Il a répondu sans hésiter : « Qui pourrait avoir un problème avec ça? »

Il m’a dit que son père, mon arrière-grand-père, s’était joint au Groupe 43[3], le réseau des anciens combattants juifs et de leurs alliés, qui ont livré des batailles sanglantes contre les partisans fascistes d’Oswald Mosley dans les rues de l’Angleterre de l’après-guerre. La participation de mon arrière-grand-père à ce groupe est un élément non vérifié du folklore familial, mais que j’ai choisi de croire. C’est plausible : c’était un juif londonien qui a servi dans l’armée britannique, et à son apogée, environ mille personnes prenaient part aux activités du Groupe 43. Grand-père ne m’a toutefois pas fourni plus de détails. Nous avons terminé notre repas, et il a quitté la véranda pour faire la sieste. Je présume qu’il estimait suffisant d’avoir rappelé l’adhésion de son père à ce combat, comme si le Groupe 43 n’était pas seulement un point de référence historique, mais un fait moral, de sorte qu’il suffisait d’invoquer ce nom pour affirmer qu’il était du côté du bien.

Le Groupe 43 était une organisation antifasciste qui a fait de la violence sa principale tactique. Ses membres fondateurs étaient revenus de la guerre convaincus que leur lutte contre le fascisme avait pris fin avec la chute d’Hitler. Il semblait impensable que le mouvement fasciste d’avant-guerre, autrefois florissant sous la direction de l’aristocrate et antisémite Mosley, puisse être ranimé. Que faut-il comprendre de ce désir d‘ur-fascisme quand le monde ne pouvait ignorer le spectacle des camps de la mort? Quoi qu’il en soit, les anciens combattants qui ont fondé le Groupe 43 sont revenus de la guerre pour trouver Mosley et ses fascistes en train de se regrouper, se rallier et s’organiser en nombre croissant. Ils péroraient en parlant de la « menace étrangère ». Des synagogues et des cimetières juifs de l’est de Londres ont été vandalisés. « Ils n’en ont pas assez brûlé à Belsen » ― voilà ce qu’on entendait dans ces mobilisations fascistes.

Face à cela, les antifascistes du Groupe 43 se sont fait un devoir d’identifier, de surveiller et d’affronter physiquement, de perturber et de bloquer les membres de l’organisation fasciste à Londres et dans toute la Grande-Bretagne. Ils utilisaient des couteaux, des coups-de-poing américains et des pieds-de-biche. « Nous ne sommes pas ici pour tuer. Nous sommes ici pour mutiler », disaient-ils. Le groupe a perturbé plus de 2 000 réunions en cinq ans d’activité et est largement reconnu pour avoir neutralisé le mouvement fasciste britannique de l’après-guerre. « Nous avons défendu la communauté en empêchant les fascistes de nous terroriser », a déclaré un membre, Jules Konopinski, au Guardian en 2009, alors qu’il était âgé de 79 ans. Le militantisme du groupe, avec le recul du temps, a été balayé sous le tapis par certains segments de l’establishment juif britannique contemporain, mais pour l’essentiel, sa place dans l’histoire est soit omise, soit célébrée par les historiens, les institutions commémoratives de l’Holocauste et les groupes antiracistes. Le célèbre coiffeur Vidal Sassoon était un combattant actif du groupe, et lorsqu’il est mort en 2012, les médias l’ont décrit comme un « combattant antifasciste » qui « luttait contre l’oppression fasciste ».

L’impossible non-violence

Et voilà qu’en 2017, on m’a publiquement reproché de m’être réjouie du judicieux coup de poing antifa asséné à Richard Spencer, capté sur une vidéo qui avait tout pour devenir un mème. Ça me semble être un cas exemplaire de NIMBYisme[4] historique, repris à la fois par les libéraux et les conservateurs, et selon lequel c’est seulement dans le passé ou dans d’autres pays que le militantisme contre le suprémacisme blanc peut être une résistance légitime.

Les paramètres, selon le raisonnement NIMBY, d’une violence radicale acceptable ou justifiée s’élargissent à mesure que les luttes s’éloignent du sol américain ou que l’événement est éloigné dans le temps. Nous emprisonnons les manifestants d’aujourd’hui et canonisons les insurgés d’hier. On se convainc qu’il est juste d’agir de la sorte en se fondant sur la conviction (même tacite) que le contexte actuel n’est pas si mauvais, mais que la dissidence, le militantisme et la violence le sont à une certaine époque ou à un certain endroit.

Nous devons déconstruire ce NIMBYisme et souligner le contexte dans lequel s’inscrit notre violence. Aucun antifasciste ne pouvait s’approcher d’assez près pour s’en prendre physiquement à quelqu’un, ce jour où j’ai vu les néonazis marcher à Berlin, mais c’était un événement violent, avant même que la police ne commence à agresser les manifestants assis dans la rue. Souvent, les défenseurs du militantisme antifa affirment que les tactiques violentes qu’ils emploient relèvent de l’autodéfense ― une action préventive destinée à protéger la collectivité de la violence inhérente à l’organisation fasciste. Lorsque les manifestant·e·s antifas ont agressivement empêché Milo Yiannopoulos de prendre la parole à Berkeley, de nombreux·ses participant·e·s ont parlé de sa propension à utiliser sa visibilité pour exposer les étudiant·e·s transgenres.

Après Charlottesville, le Dr Cornel West, qui a marché ce jour-là avec le clergé local, a dit des antifas : « À dire vrai, ils nous ont sauvé la vie. Nous aurions été complètement écrasés. » Il a dit des suprémacistes blancs : « Je n’ai jamais vu une telle haine de ma vie. »

Je ne crois pas qu’une vitrine de banque brisée ou une poubelle incendiée sur le campus de Berkeley, lors d’un discours de Milo Yiannopolous, soient des victimes de violence ou causent des victimes. On ne doit pas non plus faire une distinction absolue entre êtres vivants et objets inanimés ― une fenêtre de mosquée brisée et une croix gammée peinte sur une tombe juive sont, à mon avis, des violences qui créent de vraies victimes. Ces dernières, et non les précédentes, sont avilies par une idéologie, le suprémacisme blanc, dont la violence est une composante intrinsèque. Il importe de savoir si la destruction causée est un dommage collatéral (par exemple, dans le but de perturber un rassemblement néonazi) ou un principe essentiel (volonté génocidaire).

Il y a cependant un fil directeur que je préfère à celui de la légitime défense (quoique celui-ci soit valable). Les médias ont tendance à utiliser ou du moins utilisent abondamment une formule consacrée quand les manifestations donnent lieu à des bagarres ou causent des dommages matériels : « la violence a éclaté ». Cela s’applique autant aux protestations de Black Lives Matter, à celles de la mouvance Occupy, à la mobilisation de Standing Rock et à tout autre mouvement, dont les actions antifas. Je conteste cette notion de virage violent. L’idée implicite qu’il y a d’abord une situation de non-violence, ou de paix, qui brusquement dégénère est simplement fausse. Soyons clairs : toute situation dans laquelle les flics tuent impunément une personne noire, tout contexte dans lequel il est encore nécessaire d’affirmer que les vies noires comptent, ou que les vies trans comptent, toute autre agression envers la vie et les terres des peuples autochtones, et toute situation dans laquelle les fascistes peuvent se rassembler pour prêcher la haine et chanter « sang et terre », témoignent d’un climat de violence permanent.

Les antifas ne produisent pas la violence; cette dernière est dans l’ADN du fascisme, et celui de notre monde en est imprégné. Notre violence est la contre-violence dans la dialectique ininterrompue de l’histoire de la violence et de la contre-violence. Briser le cercle de la violence? Je répète ici les paroles de feu le philosophe Bernard Williams, qui a écrit que « dire paix quand il n’y a pas de paix, c’est ne rien dire ». Il ne s’agit pas d’une violence nécessaire, mais d’une impossible non-violence.

Les cibles de l’antifascisme

La question qui est alors souvent posée concerne les cibles. Où tracer la ligne pour délimiter les groupes ou les orateurs qui méritent une dénonciation et une confrontation antifasciste? Il est assez facile de s’entendre au sujet des Richard Spencer et Nathan Damigos de ce monde, mais qu’en est-il de quelqu’un comme le pseudo-scientifique raciste Charles Murray, ou des membres de la soi-disant « alt-lite » qui prétendent ne pas être racistes, mais qui pataugent dans les mêmes cercles? Il n’y a pas de comité ou de conseil antifasciste qui déterminerait des règles précises quant à savoir qui est assez fasciste pour être combattu. Chaque groupe qui mène des actions antifascistes doit cerner ses cibles et décider des tactiques appropriées. C’est une pratique éthique, pas un code moral. Soulignons qu’il s’agit là d’une préoccupation largement hypothétique : on ne voit pas d’activistes antifas se lancer à la poursuite des partisans « ordinaires » de Trump. Certains Républicains du milieu universitaire se sont peut-être fait enlever leur casquette MAGA sans cérémonie à Berkeley, mais ils organisaient et soutenaient une conférence de Milo Yiannopoulos. C’est précisément l’objectif des antifas : faire en sorte qu’il y ait des conséquences à s’organiser avec ou aux côtés des suprémacistes blancs et des fanatiques haineux. L’argument de la pente glissante n’est qu’une diversion quand il y a autant de fascistes qui s’organisent et qui peuvent être la cible de notre antifascisme.

Fascisme et ur-fascisme

Le fascisme n’est pas seulement un type de régime, ni une idéologie pour un régime à venir. Les micro-fascismes traversent la vie quotidienne, à l’instar du désir pervers de fascisme. Il n’en demeure pas moins que la question concrète de savoir où tracer la ligne lorsqu’il s’agit de déployer des contre-manifestations violentes n’a pas reçu de réponse. (Nous n‘antifascismons pas contre nous-mêmes, par exemple, en nous frappant quotidiennement au visage ― du moins, je ne le fais pas ― mais nous ne cherchons pas non plus à nous organiser avec des racistes fascistes proactifs dans notre mode de vie). En empruntant le terme à Umberto Eco, nous pourrions vouloir utiliser le terme « ur-fascistes » pour désigner ceux envers qui l’intervention violente est une possibilité éthique.

Je ne peux pas vous donner une définition de l’ur-fascisme qui tiendrait compte de chaque itération de ce que nous pourrions nommer « ur-fascisme » dans le monde. Ce n’est pas un échec conceptuel ou une incapacité à nommer les choses. Je ne peux pas non plus vous donner une définition du mot « jeu » qui engloberait chaque occurrence de que nous appelons justement un jeu. C’est ce que Wittgenstein entendait par le concept d‘air de famille. Il n’y a pas une caractéristique commune essentielle que partagent toutes les choses que nous appelons « jeu »; nous voyons plutôt « un réseau complexe de similitudes qui se chevauchent et s’entrecroisent ». Je ne suis pas la première à appliquer l’idée au fascisme. Eco a écrit dans le New York Review of Books que « le fascisme n’est pas sans rappeler la notion de jeu de Wittgenstein », en précisant que « le fascisme est devenu un terme universel parce qu’on peut éliminer d’un régime fasciste une ou plusieurs caractéristiques, mais il restera reconnaissable comme fasciste ». On pourrait désigner ainsi un réseau de similitudes entrelacées, dont le populisme, le nationalisme, le racisme, le traditionalisme et le mépris du débat raisonné, et bien que l’une ou plusieurs d’entre elles puissent manquer, le terme « ur-fascisme » continuerait de s’appliquer (Eco propose une liste non limitative de quatorze caractéristiques possibles).

Je proposerais cependant qu’on approfondisse la notion d‘air de famille mise de l’avant par Wittgenstein pour savoir s’il est possible de définir ce qu’est un ur-fasciste. Wittgenstein parle du problème qu’il y a à tracer les limites d’un terme ou d’un concept :

Je peux attribuer au concept de « nombre » des limites rigides… c’est-à-dire utiliser le mot « nombre » comme un concept rigoureusement limité, mais je peux aussi l’utiliser pour que l’extension du concept ne soit pas fermée par une limite. Et c’est ainsi que nous utilisons le mot « jeu ». Car comment le concept d’un jeu est-il délimité? Qu’est-ce qui peut être considéré comme un jeu et qu’est-ce qui ne peut plus l’être? Pouvez-vous situer la démarcation? Non. Vous pouvez en tracer une, puisque cela n’a jamais été fait auparavant. (Mais jamais jusqu’à maintenant cela ne vous a troublé en utilisant le mot « jeu »).

Je ne peux donc pas vous dessiner les contours de l’ur-fascisme ou en définir la droite ligne à partir du fascisme. Nous devons tracer ces limites au fur et à mesure que nous avançons. Naturellement, c’est plus perturbant que lorsqu’il s’agit du mot « jeu ». C’est toutefois là qu’intervient l’éthique : la prise de décision collective, l’inclusion communautaire et la délibération prudente mais énergique afin de savoir en quoi quelque chose ou quelqu’un représente une menace, alors même qu’ils s’emparent de tribunes et s’organisent parmi nous. À défaut de pouvoir être antifascistes, pratiquons l’antifascisme!


Initialement publié dans Evergreen Review - photographies par Ian Reid.
Traduction collective de l’équipe d‘On Jase

Notes

[1] Alternative für Deutschland, AfD

[2] https://fr.wikipedia.org/wiki/Stolpersteine

[3] https://en.wikipedia.org/wiki/43_Group

[4] NIMBY ou Nimby est l’acronyme de l’expression « Not In My BackYard » ― « pas dans ma cour ».