L’initiative du conseiller municipal Marvin Rortrand de demander au Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) d’autoriser le port du hijab et du turban dans ses rangs a relancé le débat national sur la laïcité. Aussitôt, des voix se sont élevées pour dire à quel point cela est inacceptable. Nous nous devons toutefois d’y regarder de plus près pour distinguer plusieurs aspects du débat qui n’occupent pas la même place et n’ont pas le même sens.

Nota

Le présent article constitue une version remaniée d’un texte paru à l’origine dans la revue virtuelle Le République en décembre 2013 (le texte n’est plus accessible en ligne). Nous le republions ici en vue d’une suite : Le renouveau identitaire québécois. Nos remerciements vont à l’équipe d’alors pour leur travail de correction et d’édition initial. Nous remercions également et très vivement Johanne Heppell pour les améliorations apportées à la présentation de nos arguments et la lisibilité du texte.

En avant-plan de ce débat, on prétend que les symboles religieux seraient incompatibles avec la fonction de policière ou policier. Ils porteraient atteinte à l’apparence de neutralité de l’institution. Mais, en arrière-plan du débat, on remet en cause la capacité des personnes qui arborent ces symboles de prendre des décisions impartiales en dehors du cadre religieux, ainsi que le système qui leur assure l’égalité de traitement garantie à tous les citoyen·ne·s, peu importe leur pratique religieuse.

Les éléments qui s’articulent ici en arrière-plan ne sont pas sans importance ni sans conséquence. Depuis les débats sur les accommodements raisonnables, le climat social s’est détérioré. Notamment, par l’augmentation du racisme antimusulman et la formation d’une kyrielle de groupes d’extrême droite. Mais, de l’avis général, il faudrait prendre garde de ne pas lier le débat actuel à ces phénomènes.

Pour notre part, nous pensons plutôt qu’il y a dans ce débat sur la laïcité deux tabous qu’il est plus que temps d’abattre.

Il y a d’abord l’origine du discours qui entoure l’interdiction des signes religieux que le ministre Lisée qualifiait en 2007 de « populiste ou d’extrême droite »[1].

Ensuite, il y a ce que le ministre Gaudreault qualifiait en 2005 de « racisme sous-jacent » à la laïcité qui se profile depuis les premiers cas d’accommodements raisonnables[2].

Ce sont là les origines et les conséquences d’une laïcité falsifiée.

La « victoire idéologique de l’extrême droite »

Marine Le Pen et son père, Jean-Marie Le Pen

Le premier tabou concerne l’extrême droite.

Mise en évidence par le spécialiste J.-Y. Camus, la « victoire idéologique de l’extrême droite » désigne la contamination des partis centristes européens par le nouveau discours d’une extrême droite revue et améliorée depuis 2004[3].

Ce discours néo-populiste venu de Scandinavie rompt avec le racisme traditionnel. Il ne recourt plus à des prétentions de supériorité fondées dans la biologie. Il exacerbe plutôt les différences culturelles nationales. Il exploite et radicalise ainsi l’idée de « choc des civilisations », voulant que l’humanité soit séparée en blocs civilisationnels aux valeurs incompatibles entre elles. Il recherche donc une homogénéité culturelle qu’il associe à un ordre naturel.

Jörg Haider, dirigeant du FPÖ, parti lié à d'anciens nazis et entré au gouvernement autrichien en 2000

Ce discours néo-populiste rompt également avec le fascisme. Il se réclame du peuple qu’il prétend incarner par sa conception de l’identité culturelle fondée sur des valeurs immuables[4]. Il vise les élites et dénonce un système politico-médiatique dans lesquelles ses dernières trahiraient les peuples nationaux en édulcorant leurs cultures. Entre autres, en favorisant l’immigration et les politiques d’intégration ou d’accès à l’égalité.

Depuis le Danemark, ce discours néo-populiste a traversé aux Pays-Bas d’abord, puis en Autriche et en Suisse, ensuite en France, avant d’atteindre la Suède, la Belgique et l’Allemagne.

Geert Wilders, dirigeant populiste du PVV néerlandais, déclaré ici « l'homme le plus puissant des Pays-Bas »On retrouve dans ce discours deux éléments caractéristiques selon le spécialiste J.-Y. Camus[5] : une conception stéréotypée de l’islam, d’une part, et une conception radicalisée du « choc des civilisations » qui rend les cultures incompatibles entre elles, d’autre part.

Le bouc émissaire du discours néopopuliste est le musulman (en général), voire la femme musulmane. Il reprend à son compte le scénario des suprémacistes américains d’un « zionist occupation government »[6] à la solde des minorités. Il conspue ainsi le pluralisme, son ancrage dans les droits fondamentaux et leurs défenseurs.

Cette trame narrative s’immisce dans le discours des partis centristes depuis près d’une décennie, comme l’ont également observé le Réseau européen contre le racisme(ENAR)[7] et Amnistie Internationale.

De gauche à droite : Matteo Salvini, La Ligue (Italie); Harald Vilimsky, FPÖ (Autriche); Marine Le Pen, FN (France); Geert Wilders, PVV (Pays-Bas)

Une laïcité « falsifiée »

Il importe de bien cerner le discours qui entoure le regain d’intérêt pour la laïcité.

Il ne s’agit plus, comme ce fut le cas historiquement, de préserver les conditions du pluralisme et de la liberté de religion, mais bien plutôt d’un retournement contre ce pluralisme, en faveur de la limitation de cette liberté.

Ouvrage de Jean Baubérot, sociologue de la laïcitéLe spécialiste français Jean Baubérot parle alors de « laïcité falsifiée »[8]. Il remarque que celle-ci, même au Québec, confond laïcité de l’État et sécularisation de la société. La première concerne la séparation de l’église et de l’État et la neutralité de se dernier afin de garantir la liberté de religion (ou celle de ne pas croire) et l’égalité de traitement. La seconde concerne l’abandon des pratiques religieuses dans la société. Dans ces conditions, la nouvelle laïcité, elle, sert plutôt de « cache-sexe » à l’islamophobie ambiante[9]. Elle cherche à rendre invisible la présence de certaines minorités religieuses.

La professeure Micheline Dumont, féministe québécoise, remarque une seconde confusion entre laïcité ou sécularisation et droits des femmes. Il n’est pas historiquement exact de dire que l’abandon des pratiques religieuses a coïncidé avec l’avancement du droit des femmes. La situation étant beaucoup plus nuancée.[10].

Fort de ces confusions, l’antagonisme culturel se creuse.

Plusieurs organismes de défense des droits remarquent que la laïcité sert trop souvent à exprimer une conception de la nation fondée sur l’homogénéité culturelle, qui se nourrit de préjugés à l’égard de l’islam, au premier chef, pour préconiser la ségrégation des différentes cultures dans des espaces géographiques distincts.

Aujourd’hui, à gauche comme à droite, on craint que le fait religieux en général, et l’islam en particulier, ne soit pas compatible avec la société québécoise. Il minerait ses acquis, comme l’égalité des sexes, voire sa « cohésion » même.

Pour se protéger, on propose de limiter des droits.

La victoire idéologique de l’extrême droite a atteint le Québec.

La cyber-haine contre l’islam

La Toile permet de diffuser les stéréotypes et l’idée de guerre des civilisations.

Une rumeur sur deux serait dirigée contre l’islam dans Internet[11].

Le Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples (MRAP)[12], entre autres acteurs antiracistes, souligne le rôle joué par Internet dans la progression de l’islamophobie.

Les sites islamophobes prolifèrent. Ils sont le fruit d’une véritable industrie.

Aux États-Unis, Fairness and Accuracy in Reporting (FAIR) a identifié les professionnels de l’islamophobie[13]. Le rapport Fear Inc. a identifié ses sources de financement[14]. Le Council on American-Islamic Relations (CAIR) a recensé un noyau dur de 37 groupes activement islamophobes, qui ont eu accès à 119 662 719 $ entre 2008 et 2011[15].

Manifestation et campagne contre un projet de centre culturel islamique jugé trop près de « Ground Zero » à New York, aux États-Unis, en 2010

L’American Enterprise Institute (AEI|), par exemple, a financé l’importation de la « recette Wilder », ce politicien néerlandais qui veut interdire le Coran. Plusieurs néoconservateurs se sont rapprochés de Robert Spencer et Pamela Geller de Stop Islamisation of America (SIOA), sur le modèle de Stop Islamisation of Europe (SIOE), lui-même calqué sur une initiative danoise.

Ces groupes répandent ainsi des idées paléoconservatrices et d’extrême droite, ainsi que des images, slogans et vidéos qui illustrent leurs préjugés contre les musulmans.

Le Québec n’y échappe plus. Leur propagande et leur iconographie s’adaptent. L’actualité politique sert de vecteur à leur entreprise.

La spirale islamophobe

Ceci nous amène au second tabou : le racisme sous-jacent à la laïcité falsifiée.

Depuis des années, les lois laïcistes donnent prise à l’expression d’un racisme décomplexé à l’endroit des musulmans.

Apéro et saucisson : la recette des rassemblements anti-islam en France depuis 2010

En France, l’islamophobie s’est multipliée par 28 au cours des cinq dernières années (2008 à 2012 - ndla). Si bien qu’en 2012, une personne par jour et une institution par semaine sont touchées par un crime islamophobe selon le Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF)[16].

La même progression se remarque en Belgique depuis que le débat sur la laïcité s’y est invité, selon le rapport de Muslims Rights Belgium[17].

La discrimination passe du secteur public, où la neutralité est mal interprétée, au secteur privé et associatif. La cyber-haine progresse au gré des événements politiques et médiatiques. Et les violences contre les institutions et les personnes suivent.

Pour le CCIF, la France est passée d’une « islamophobie politique à une islamophobie culturelle relayée politiquement et médiatiquement ».

Et qu’en est-il au Québec?

Ici, le ministre Drainville a acquiescé maladroitement à l’idée d’islamisation du Québec[18].

Une rumeur dénoncée par le site Hoaxbuster[19], selon laquelle des femmes seraient payées pour porter le voile, se retrouve dans un rapport du Conseil du statut de la femme publié en 2011[20].

La première ministre Pauline Marois considère alors que le foulard est d’emblée un signe sexiste de soumission[21], ce qui est en soi un préjugé selon Amnistie internationale[22].

Janette Bertrand accompagne le ministre Bernard Drainville pour se porter à la défense de son projet de charte de la laïcité.

D’après un sondage de perception mené auprès des musulmans et exécuté par Markethnik[23], 18 p. 100 des répondants ont déclaré qu’un membre de leur famille a été victime d’un acte criminel ou haineux en raison de sa religion, 18,5 p. 100 qu’ils en ont été témoins directement et 25,6 p. 100 qu’ils en ont été victimes.

L’islamophobie atteint donc des sommets. L’actualité sert de prétexte à sa diffusion, et elle retombe au niveau de la rue en faisant des victimes.

De surcroît, plusieurs éditorialistes, voire certains médias, emboîtent le pas à une critique de l’antiracisme et tentent de gommer la piste de l’extrême droite avant même que les enjeux liés à l’islamophobie ne soient exprimés, et ce, alors qu’aucun média ne diffuse d’analyse de fond ni ne questionne ce point de vue.

Ainsi se perpétuent les tabous.

Il est temps d’ouvrir les yeux!

Notes

[1] Question du voile: «On a plus urgent»

[2] Charte: quand le ministre Gaudreault dénonçait le «racisme sous-jacent»

[3] L’utilisation d’éléments racistes, antisémites et xénophobes dans le discours politique Réunion de haut niveau à l’occasion de la Journée internationale pour l’élimination de la discrimination raciale. Paris, le 21 mars 2005

[4] Anatomie des extrêmes droites (Europe 2012)

[5] L’utilisation d’éléments racistes, antisémites et xénophobes dans le discours politique Réunion de haut niveau à l’occasion de la Journée internationale pour l’élimination de la discrimination raciale. Paris, le 21 mars 2005

[6] Le Cas Anders Behring Breivik et la nouvelle extrême droite européenne

[7] LES PARTIS D’EXTRÊME DROITE ET LEUR DISCOURS En EUROPE: Un défi de notre temps

[8] Baubérot, J., 2012, La laïcité falsifiée, Paris, La découverte.

[9] Jean Baubérot: «La laïcité devient un cache-sexe pour dissimuler l’islamophobie»

[10] Conférence de Mme Dumont

[11] Une rumeur Internet sur deux est islamophobe

[12] Internet et les enjeux de la lutte contre le racisme - Étude du MRAP 2008-2009 

[13] The Dirty Dozen : Who’s who among America’s leading Islamophobes; Rapport complet ici

[14] “Fear, Inc.” Exposes the So-Called Experts and Donors Behind Islamophobia in the United States; rapport complet ici

[15] Islamophobia and its Impact in the United States

[16] Rapport annuel du CCIF

[17] Livre blanc sur l’état de l’islamophobie en Belgique francophone

[18] Bernard Drainville sur l’islamisation

[19] 200 € PAR MOIS POUR PORTER LE VOILE

[20] Voir p. 71

[21] Pauline Marois au Devoir - L’étapisme pour la Charte des valeurs

[22] Voir p. 7

[23] Climat social au Québec et Islamophobie