Il sera ici question du voile. Je parle du voile islamique, bien sûr, féminin d’ailleurs. C’est lui qui, malgré la discrétion dont il se veut le signe, marque l’actualité dès qu’on en médiatise l’apparition. Porté dans le contexte québécois (mais aussi bien occidental) comme ornement qui fait, somme toute, exception, il intrigue et fascine autant qu’il choque et dérange.

Voile de la femme musulmane, voile qui sépare le visible de l’invisible, voiles que sont toutes nos représentations qui filtrent notre rapport au monde[1].

En d’autres termes, l’affirmation selon laquelle l’αλήθεια, pensée de façon grecque, est régie par la λήθη[2], ne se fonde pas dans la construction du mot, mais dans la pensée que le dévoilement, pour être ce qu’il est, a besoin du voilement (en un sens qu’il nous faudra toutefois définir)[3].

Avant de l’aborder comme tel de manière non polémique, il convient de décrire brièvement le climat tapageur qui a récemment attiré sur lui une attention dont celles qui l’arborent auraient bien voulu se passer.

Le voile : encore lui

Un article relativement récent de Mathieu Bock-Côté [4] soulève la question du voile islamique, la remettant manifestement à l’ordre des débats critiques. On y décèle si aisément le ton combatif de l’assiégé[5], qu’on aura tôt fait de le classer parmi les sautes d’humeurs éditoriales auxquelles l’auteur nous a désormais habitué·e·s.

Or ce billet fait suite, certes avec un certain délai, à une série de chroniques dont le voile est la problématique centrale. C’est surtout dans les pages du même médium qu’on en lit les lignes les plus caractéristiques. De la très médiatisée candidature d’Eve Torres[6], à la perspective du port du voile dans les forces policières[7], en passant, sur un ton non moins amer qu’inquisiteur[8], par une activité de « cérémonie du voile », le foulard islamique est à nouveau remis au devant de la scène.

Il est inutile de s’attarder en détails sur la rhétorique qui s’exerce, toujours la même, dans chacun des billets qui s’y attaque. Car il s’agit bien d’attaque : on reprend le combat, espérant entraîner dans la polémique identitaire tout un chacun, pour réaffirmer en bout de piste une « sacro-sainte » laïcité qu’on confond encore et toujours avec la sécularisation. Ce qui m’intéresse surtout ici, c’est bien plutôt l’inquiétante ostentation du phénomène, à laquelle contribuent au demeurant toutes ces manifestations médiatiques. Alors que sa finalité apparente est de voiler (mais pas seulement), sa manifestation lui vaut une visibilité étonnante. Ce sera là le prétexte de cette courte réflexion sur cet objet un peu paradoxal.

Le voile dans tous ses états : mystique et anthropologie

Dans un brillant essai[9] qui remonte déjà à plus de quinze ans, mais que je n’ai découvert que tout récemment, Marie-Claude Lutrand et Behdjat Yazdekhasti tentent ce que je me permets d’appeler une « herméneutique » du voile islamique. Les autrices n’emploient pas ce terme, mais leur but est bel et bien de fournir une compréhension du sens du voile, en combinant différentes approches (anthropologique, historique, théologique, etc.).

Une mystique du voilement

En deçà de l’ensemble des motifs qui, selon les époques et les circonstances sociales et culturelles, donnent au voile un sens (dont l’amplitude varie de l’imposition au libre choix), il est possible d’en repérer la symbolique à travers les deux mythes de la création que se partagent (ou se disputent) les deux principaux courants religieux du monothéisme : l’islam et le judéo-christianisme. Cette symbolique agit comme soubassement ou structure sémantique du développement de la mystique du voile, car elle orientera autant la morale que la piété dont le port du voile est un lointain écho.[10]

Le deuxième récit biblique de la création confère au voilement une signification découlant de la chute originaire de l’humain hors du domaine divin. La découverte de leur nudité, à la suite du fameux épisode de l’arbre de la connaissance, amène Adam et Ève à se couvrir (et découvrir) comme êtres séparés[11]. La dissimulation du corps sous le vêtement inscrit dans l’être la dualité humain-divin (corps et esprit), se redoublant en dualité homme-femme (pôles sexués). Dans le récit coranique de la chute (où il est aussi question de tentation), la désobéissance de l’être androgyne primordial découvre et expose par sa nudité sa dualité jusque-là intrinsèque. Le couple perd alors sa conscience divine, qui tombe dans l’oubli. L’enveloppement par des feuilles de leurs corps maintenant séparés provoque en retour le voilement de la vérité fondamentale (divine)[12]. Dans chacun des deux mythes, le voilement marque donc « la rupture de l’unité primordiale » [13].

C’est dans cet espace de significations et de symbolicité que se déploiera, sous l’égide de chacun de ces monothéismes, la mystique du voile.

Le récit de la crucifixion contient un détail dont la symbolique déterminera toute la mystique chrétienne : la déchirure du voile du Temple au moment de la mort de Jésus. Dans le judaïsme, ce voile agit comme un rideau protégeant du regard le Saint des saints, intérieur sacré figurant l’accès au Divin, auquel seuls les rabbins ont accès. La puissance de cette allégorie réside dans le sens que doit prendre le sacrifice de Jésus : la déchirure du voile figure la fin de l’ancienne alliance pour la remplacer par une nouvelle. Jésus prend métaphoriquement la place du Temple; le lieu de la présence divine se révèle (se dévoile) alors dans le Christ ressuscité, et donc dans l’humanité puisqu’il est Dieu fait homme. La mystique chrétienne fera ensuite de la levée du voile le cheminement spirituel de l’âme dans son ascension vers Dieu : « Le voile apparaît comme l’écran qui sépare l’âme de Dieu et lui ferme l’accès à la connaissance divine, aux Mondes spirituels. »[14]

Dans la mystique musulmane[15], le voile est le signe de l’imperméabilité de l’âme au divin. Ici, l’« âme » est autre chose que l’« esprit ». Alors que ce dernier représente le principe actif, masculin, l’âme représente le principe réceptif, associé à l’élément féminin. Or, comme le voile constitue en quelque sorte la frontière entre les humains et Dieu, la femme musulmane, dépositaire et gardienne du principe réceptif, apparaît donc symboliquement comme lieu privilégié de l’accès au divin. En outre, il agit comme dispositif tamisant la lumière divine afin de la rendre perceptible par les humains. Le propre du voile est l’alliance de sa transparence et de son opacité. Le chemin de la purification de l’âme se trace comme une levée progressive des voiles[16]. Condition essentielle de l’union mystique, « le voile permet à la personne qu’il enveloppe d’être introduite dans la sphère du sacré et de se tenir en présence de Dieu ».[17] Toute cette symbolique fait signe vers l’intériorité, l’intimité, la réceptivité, et toute notion associée à la féminité. C’est pourquoi, envisagé comme signe métaphysique de l’essence féminine, le voile n’est peut-être pas étranger au maintien de la femme hors de la sphère du pouvoir qui, elle, est toute extériorité et toute activité, soit deux dimensions associées au masculin.

Regards anthropologiques

Du point de vue anthropologique, il convient de situer cette mystique dans le contexte d’un patriarcat dont l’accomplissement est depuis longtemps en cours.

Sans revoir toutes les théories sur le sujet, disons que la division sexuelle du travail, découlant de la fonction reproductive des femmes, a mis en jeu un double projet « politique » : le contrôle de la descendance et l’appropriation de la force productive de la terre. La victoire que le patriarcat incarne pour les hommes est donc celle qui s’approprie la fertilité de la terre et la fécondité des femmes. Il s’agit d’une part de la maîtrise de l’agriculture et, d’autre part, de la maîtrise du corps féminin, c’est-à-dire de sa fonction reproductrice et, partant, de sa sexualité. La famille patriarcale apparaît comme l’institution encadrant et reproduisant les acquis de cette victoire. Dès lors, la dissymétrie sexuelle devient par conséquent une règle en se généralisant à toutes les sphères du social. Le contrôle de la sexualité et la hantise masculine de l’adultère féminin, dans l’optique de la transmission du patrimoine, induisent l’apparition des notions « féminisées » de chasteté, de virginité, de pureté, etc. Le voile féminin, préservant du regard un bien qui appartient à l’homme, a pu ainsi se transformer en instrument de soumission.[18]

Mais gardons-nous de conclure trop vite, car concernant le voile dans les sociétés arabes pré-islamiques, tout n’est pas si simple. S’il est juste d’affirmer que le voile signale l’appartenance à la maisonnée en vertu des liens maritaux, il faut également rappeler qu’il s’agissait du signe distinctif d’une femme libre dans une société qui comptait des esclaves. Le voile manifestait honneur et dignité chez celle qui s’en couvrait.[19] Mais vu sous la loupe de la dissymétrie sexuelle, les inconvénients de la condition physique de la femme liés à sa fonction reproductrice (menstrues, sang et fluides de l’accouchement) ont servi de prétexte à une dissimulation qui s’est traduite en claustration symbolique : le voile vient « dissimuler la femme en état d’impureté et signifier sa mise à l’écart périodique ».[20]

L’avènement de l’islam agira à ce titre comme une délivrance, Mahomet tentant d’instaurer des valeurs visant l’égalité pour tous, hommes et femmes. Les prescriptions de ce dernier donneront à la femme un statut juridique, comportant donc des droits et des devoirs. S’annonce alors une disparition imminente des vieilles sociétés tribales, notamment au cours d’un processus d’urbanisation. En réaction, c’est pour préserver l’endogamie que les Bédouins nouvellement implantés en ville forceront les femmes à se voiler, réservant leurs filles aux garçons de l’ancienne tribu. Ce voilement « découlerait d’une réaction contre-acculturative (sic) liée à la désintégration de la structure traditionnelle des sociétés tribales du fait de l’islamisation et du processus de sédentarisation ».[21]

Une visée émancipatrice, de Paul à Mahomet

L’histoire religieuse du voile est un sujet en soi. M.-C. Lutrand et B. Yazdekhasti en font une synthèse tellement serrée qu’il m’est difficile d’en rendre compte sans y pratiquer un certain découpage. Je suivrai donc sommairement le fil tissé jusqu’à maintenant concernant l’aperçu du double point d’ancrage mystique et anthropologique du voilement.

Du côté de la tradition judéo-chrétienne, un verset aussi « connu » que litigieux servira ici de point d’intérêt. Il s’agit de celui tiré de la première lettre de Paul aux Corinthiens concernant l’imposition du voile à la femme. Alors que la critique moderne y voit la confirmation de l’assujettissement féminin par ce qui deviendra la religion chrétienne, les autrices proposent une lecture qui tient compte à la fois de la situation historique du texte et de quelques remarques philologiques importantes.

L’égalitarisme induit par le christianisme naissant amène une rupture avec l’ordre rabbinique qui maintenait la femme dans l’ignorance de la loi et réduisait à néant son rôle cultuel (religieux). La prescription de Paul, alors en mission évangélique, visait à pouvoir inclure les femmes au culte en leur permettant la prière et la prophétisation au même titre que les hommes. Il dira alors qu’elles ne peuvent le faire que la tête voilée. Dans le fameux verset : « La femme doit avoir sur la tête une exousia à cause des anges »[22], le terme exousia est traduit la plupart du temps par « assujettissement » ou « dépendance », alors que son véritable sens est « autorité » ou « pouvoir » (faire). La femme a donc sur la tête un signe de puissance qui la relie aux anges. Ce signe marque donc une différence qui la singularise par rapport aux hommes et agit comme facteur d’émancipation provisoire, dans la mesure où par celui-ci l’homme doit laisser la femme en prière être seule avec Dieu.[23] Suivant cette lecture, on pourrait dire que, visant les femmes dans le cadre du culte, Paul était un « inclusif » avant la lettre.

Du côté de l’islam, on s’appuiera sur le même motif égalitariste, pris lui aussi dans un contexte patriarcal, pour signaler une modalité différente de l’évocation du voile.

Dans une société où les femmes subissent une domination parfois violente, l’éclosion des idées et prescriptions portées par Mahomet ont joué un rôle à la fois protecteur et libérateur. La sourate XXXIII (« Les Coalisés »), entendue dans le contexte du siège de Médine, en est la claire illustration. Il y est question de protéger les « mères des croyants », non seulement des regards, mais de la présence parfois insistante et importune des nombreux hommes invités dans les quartiers généraux du prophète. « Ainsi, un homme ne doit pas entrer dans le lieu d’habitation des femmes du Prophète. S’il désire un renseignement, il doit en faire part derrière un rideau (hijâb). »[24]

On ne parle toutefois pas ici nommément de voile (sitr). C’est dans la sourate XXIV (« La Lumière ») que celui-ci est évoqué. Il y est prescrit de voiler les atours féminins (cou, poitrine, etc.) en rabattant sur eux le voile que les femmes laissaient traîner derrière leur tête. On demandait donc aux épouses du prophète ainsi qu’à toutes les croyantes de porter le voile pour être reconnues en tant que telles et protégées contre les importuns. « Le port du voile est compris, selon le texte coranique, comme le signe distinctif qui désigne la femme croyante afin “qu’elle soit reconnue et ne soit pas offensée”. Le Coran y voit une protection contre les agressions de la vie publique. »[25]

Le hijâb a subi une métaphorisation : alors qu’à l’origine il évoquait la situation de la femme derrière un rideau, aujourd’hui il a le double sens de rideau et de voile couvrant. Cette substitution sémantique permet de rendre compte de la séparation essentielle, dans la pensée islamique, entre les sphères du privé et du public, entre l’intérieur et l’extérieur. Le voile met en continuité ces deux sphères, liant de manière ambiguë l’intime et le public : la femme voilée expose et cache à la fois « au dehors » le « dedans ». Dans un contexte où le contrôle de la sexualité tend à assujettir les femmes, le voilement confie à la femme la fonction de refléter tout en la préservant la dichotomie sexuelle. Le voile remet subtilement aux femmes un certain pouvoir sur leur corps.

Chassez le naturel…

Dans chacune des deux grandes traditions du monothéisme, le vieux fond patriarcal des sociétés où elles ont éclos a cependant tôt fait de remonter à la surface.

Alors que, suivant les prescriptions de Tertullien sur la pudicité du corps et la valorisation de l’esprit au détriment de la chair, le voile chez les premières chrétiennes représentaient un signe de distinction et de respect, les vierges de Carthage ont en revanche refusé de porter le voile dans le but de se démarquer des femmes mariées. Il aura fallu une réaction des pères de l’Église (dont Tertullien) pour renverser la tendance et faire du voile l’instrument symbolique de la consécration des vierges. Le mariage avec Dieu correspondra dans l’ordre spirituel au mariage patriarcal dans l’ordre temporel. Dans le voile monastique se condenseront alors sous un couvert mystique les préceptes de la domination et de la soumission, malgré une signification profondément enfouie[26] qui l’assigne à une « communion à l’invisible par le visible ».[27]

Du côté de l’islam, rappelons-nous que les actions et les dires de Mahomet ont représenté une sorte de rupture avec les sociétés tribales de l’époque arabe pré-islamique. Les femmes y étaient ni plus ni moins considérées comme des esclaves. J’ai déjà mentionné[28] que la dissolution de ces anciennes formes sociales au profit de l’urbanisation avait peut-être causé une réaction visant à préserver les privilèges masculins liés à l’endogamie. Il est facile de comprendre alors comment une prescription dont le but est de soustraire la sphère privée au regard public pourra être interprétée, concernant la situation des femmes, comme une autorisation à la ségrégation. Le climat patriarcal prévalant à l’époque de Mahomet (et après lui) transformera progressivement le hijâb d’écran ambiguë qu’il a été entre l’intérieur et l’extérieur en rideau plus ou moins opaque écartant les femmes des affaires publiques en les isolant dans la sphère privée.

Le voile porté ou non, paroles de plus d’une

L’étude de Kenzas Bennis, Les monologues du voile[29], expose des perceptions du voile qui ne sont pas toutes convergentes. Je terminerai cette réflexion en relevant préalablement quelques-uns des témoignages recueillis par l’autrice.

En désignant le port du voile islamique comme un signe du retour du phénomène religieux dans l’espace public, Denise exprime probablement l’idée la plus répandue au Québec chez la génération de celles et ceux qui ont vécu la sécularisation des affaires publiques comme une délivrance. Il s’agissait aussi de la fin de la mainmise ecclésiastique sur le corps des femmes, notamment et surtout concernant la fécondité, et donc par conséquent la sexualité.

La notion de soumission est, semble-t-il, bien relative, puisque Meriem semble se moquer de qui lui reproche d’être soumise : « Vous pensez que je suis soumise parce que j’ai un foulard sur la tête? Vous avez raison. Je suis soumise à Dieu. Juste à lui. À personne d’autre. »[30]

Neïla parle de sa nièce, vivant en Tunisie, qui s’est mise à porter le voile en guise de protestation contre le régime de Ben Ali avant sa chute, mais aussi comme façon de vivre sa spiritualité. Bien qu’elle soit pieuse et observe le Ramadan, Neïla considère le port du voile au Québec comme un retour en arrière.

Aïssatou ne porte le voile (et parfois le turban) que pour les occasions spéciales liées à la pratique religieuse : Ramadan et prière à la mosquée. Elle comprend que le voile puisse signifier une appartenance exprimant une identité, mais pour elle son identité est ailleurs.

Imane déteste parler du voile, car il représente pour elle l’intégrisme qui a plongé l’Algérie dans la tourmente dans les années 1990. Vivant à Montréal, et reconnaissant bien que le Canada n’est pas l’Algérie, elle ne peut s’empêcher d’en vouloir à ces jeunes étudiantes de McGill qui arborent jeans et voiles fleuris.

Amélie raconte combien elle a vu, lors d’un séjour au Maroc, de femmes voilées aux allures plutôt « libérales ». C’est pour elles une manière de s’habiller qui ne pose pas problème. Et quand sont aperçues des femmes aux longues robes noires et à la voilette devant le visage, elles apparaissent comme insolites.

Zeina s’est mise à porter le voile d’abord en réaction à la « charte à Drainville ». À force de recherches et d’interrogations, elle a choisi d’en faire le signe de toutes ses valeurs et de son identité propre : « La pudeur, je trouve ça beau. Parce que j’ai toujours été féministe. On est pas juste des corps nus qui servent à vendre des voitures et des shampoings! Avec mon voile, ce que j’aime, c’est que les gens me voient comme un être humain. »[31]

L’insistance de M. Bock-Côté à vouloir parler du voile poursuit un objectif normatif. Son propos n’est ni sociologique, ni anthropologique, mais politique. La problématique des rapports de domination et de soumission y est nettement implicite, à défaut d’y être clairement articulée.

Si on laisse temporairement de côté la problématique de la « soumission » (terme qui n’est pas forcément le pendant de « domination »), bien qu’elle puisse surgir des analyses croisées de la mystique, de l’anthropologie et de l’histoire présentées ici, il faut bien admettre que le port du voile au Québec[32] marque à prime abord l’expression d’une fidélité religieuse.[33] Il est facile de constater que celle-ci est aussi vécue par les hommes, d’une manière cependant différente. Nous savons aussi qu’une femme musulmane peut également vivre ce rapport sans le voile, suivant son propre choix. Il s’agit donc d’un signe distinctif, qui marque à sa manière propre une appartenance, c’est-à-dire une adhésion qui est en même temps, ou tout à la fois, une sauvegarde.

L’appartenance n’est pas le terme opposé à la possession, comme l’objet l’est au sujet. Il ne s’agit pas d’une servitude. Elle est sauvegarde, car elle suscite un engagement où je fais mien ce envers quoi je m’engage. Quand on parle du rapport propre de chacune au voile, on n’est plus tout à fait dans le même registre que celui d’où s’entend la problématique de l’égalité hommes-femmes.

Ce n’est qu’à propos et à partir de ce rapport, qui est éminemment personnel, que devrait s’autoriser ou s’interdire tout discours normatif sur le voile.

Notes

[1] Au-delà du voile, femmes musulmanes en Iran, Marie-Claude Lutrand et Behdjat Yazdekhasti, L’Harmattan, 2002

[2] https://fr.wiktionary.org/wiki/λή…

[3] Heidegger et les paroles de l’origine, Marlène Zarader, Vrin, 2013

[4] « Mais si, nous parlerons du voile », Journal de Québec, 30 mai 2018

[5] « Mais nous ne nous soumettrons pas.» (sic)

[6] Nous pensons, parmi d’autres textes, à « Notre sombre avenir » et « La provocation par le voile », parus le 7 avril 2018.

[7] « Chère future policière voilée », 12 avril 2018

[8] Le titre « Abus de fillettes à la CSDM », qu’il ait ou non été choisi par un chef de pupitre, procède d’une utilisation pour le moins abusive des mots, que Lise Ravary reprend dans le texte, 26 avril 2018

[9] Op. cit.

[10] Je ne prétends pas à une connaissance suffisante des textes sacrés, me contentant de suivre la lecture qu’en ont faite ces essayistes.

[11] Ibid., p 38

[12] Ibid., p. 44 et 45

[13] Ibid., p 37

[14] Ibid., p. 51

[15] Les autrices font ici constamment référence au soufisme. Je renvoie qui m’a suivi jusqu’ici à ces deux articles : celui du journal Le Monde et celui de Wikipédia.

[16] Ibid., p. 54

[17] Ibid., p. 60

[18] Ibid., p. 72 et suiv.

[19] Par contre, dans la Grèce antique, la femme devait se couvrir la tête en public pour une raison exactement inverse : elle ne possédait aucun droit public et ne pouvait donc s’y exposer qu’en s’y effaçant.

[20] Ibid., p. 81

[21] Ibid., p. 83

[22] 1 Co 11, 10

[23] Ibid., p. 94 et suiv.

[24] Ibid., p. 121

[25] Ibid., p. 123

[26] Voir ici la section « Une visée émancipatrice, de Paul à Mahomet »

[27] Ibid., p. 105

[28] Voir ici la section « Regards anthropologiques »

[29] Op. cit., éd. Robert Laffont, Paris, 2017

[30] Op. cit., p. 23

[31] Ibid., p. 81

[32] Mais aussi bien dans l’ensemble du monde occidental

[33] Ce qui n’est qu’une autre expression de la piété.