Notre société semble ne pas encore être bien disposée à l’égard de ce qui sème la controverse. Du Festival Juste pour rire jusqu’aux concerts tenus à la Maison symphonique, chaque représentation ou presque se conclut avec une ovation debout. L’idée que des œuvres artistiques puissent faire l’objet de critiques crée un malaise. C’est un peu comme si les œuvres controversées devaient être retirées de l’affiche et comme si les œuvres qui sont montrées devaient être applaudies à tout rompre.

Certains s’insurgent face à une œuvre et exigent que le spectacle qui les choque soit annulé. D’autres font la sourde oreille aux critiques et invoquent la liberté d’expression artistique.

Dans le contexte récent qui est celui de SLĀV et de Kanata, certains ont vu dans les œuvres qui les choquent la présence réitérée d’un pouvoir répressif, alors que d’autres ont accusé les critiques d’être en partie responsables de leur disparition de l’affiche, pour SLĀV, et des cartons, pour Kanata. On a vu ces derniers parler de censure.

Il y a plusieurs façons de tuer dans l’œuf la controverse : par des ovations debout à répétition, ou par l’annulation interprétée comme un cas de censure. C’est l’autre façon de clouer le bec à ceux qui voient dans les œuvres une matière à débat.

Un cas de censure?

La censure survient lorsqu’une autorité extérieure interdit la diffusion d’une œuvre à cause de son propos jugé inconvenant. Dans les cas de SLĀV et Kanata, il n’y a pas eu d’autorité extérieure, pas d’interdit et pas de propos jugé « inconvenant ». Il y a eu des annulations par des diffuseurs ou des producteurs à cause de controverses liées non pas au propos des œuvres, mais bien à l’absence remarquée des groupes concernés dans le processus créatif et la distribution.

Cependant, si on tient absolument à parler de censure, on peut dire que la controverse est ce qui semble avoir été véritablement censuré. Vous critiquez les œuvres? Très bien, alors on les retire de l’affiche. Vous voulez qu’elles gardent l’affiche? Alors cessez de les critiquer. Dans d’autres sociétés, on vit mal avec des œuvres provoquant la critique pour des raisons qui tiennent peut-être à la rectitude politique. Dans la nôtre, on dirait que nous ne nous sommes pas encore entièrement sortis d’une société tricotée serrée. Le public docile n’aime pas être dérangé et n’aime pas les critiques trop dérangeantes.

Face à la critique sévère d’un chroniqueur chevronné, le public choisit de ne pas se déplacer, alors que pourtant il devrait le faire pour se faire sa propre idée. L’artiste qui est descendu en flammes nourrit alors de la haine à l’égard du critique. Le problème n’est cependant pas la critique du chroniqueur, mais bien le fait qu’il n’y ait pas d’autres chroniqueurs professionnels pour faire entendre différents sons de cloche. Le problème est que dans chaque domaine artistique, il y a trop peu de critiques professionnels pour réagir différemment face aux œuvres. Le problème est que le public croit que pour mériter d’être vue ou entendue, l’œuvre doit être immaculée et ne pas faire l’objet de controverse.

Tout cela provient de notre difficulté à vivre la controverse. Certains préfèrent ménager à l’infini la chèvre et le chou plutôt que d’embarquer dans une controverse. On préfère aussi parfois laisser celui qui tient un propos controversé se défendre lui-même plutôt que de prendre soi-même position dans un débat. D’autres se disent qu’il n’y a pas de fumée sans feu et que si un propos ou une œuvre sème la controverse, il doit y avoir quelque chose qui cloche dans le propos ou dans l’œuvre. Dans tous les cas, l’œuvre qui doit être défendue est une œuvre qui est exempte de toute controverse.

À l’inverse, ceux qui défendent un propos ou une œuvre doivent repousser toute critique, ou encore, accueillir dans un premier temps du bout des lèvres la critique, mais c’est alors là un procédé rhétorique ayant pour but de la neutraliser. Ici encore, l’œuvre doit rester à l’abri de toute controverse.

Plusieurs artistes créent dans des conditions déjà très difficiles, et c’est une grande déception existentielle qui les habite lorsque le public boude leur œuvre à cause de certains commentaires proférés par le seul critique affecté à leur domaine de création. Les créateurs peuvent tout naturellement être enclins à se braquer de façon corporatiste et à blâmer le critique, mais ils doivent résister à cette tentation, car le véritable objet de censure est la controverse.

Une mise en contexte

Sur le fond, je remarque que si la controverse autour de SLĀV et Kanata a pris une telle ampleur, c’est peut-être parce que le Québec est un peu à l’image des évènements qui viennent de se produire. La société québécoise a le droit à l’existence et à la reconnaissance, mais elle n’est pas parfaite, et il nous faut être capables d’encaisser des critiques dès lors qu’elles sont mesurées et constructives. À cet égard, prenons un peu de recul. Rappelons-nous de l’épisode du blackface au Bye bye 2013. Oups! Pour beaucoup, on ignorait l’usage historique arrogant, condescendant et hautain de ce procédé. Lors de l’édition 2017 de la Fête nationale, des élèves noirs ont été invités à tirer un char allégorique mettant en vedette une personne blanche. On n’a pas remarqué au moment de mettre le défilé en marche que cette image serait de mauvais goût. Puis lors du 375e anniversaire de Montréal, il y a eu cette capsule vidéo dont la diversité montréalaise était absente. Et maintenant, nous voilà face à SLĀV et Kanata.

Des chroniqueurs « national-populistes » ont instrumentalisé l’enjeu derrière SLĀV et Kanata pour faire le procès de la « gauche multiculturelle canadienne ». D’autres ont instrumentalisé le même enjeu pour faire au contraire le procès du Québec tout entier. Le nœud du problème n’est cependant pas aussi grandiloquent. Il s’agit d’accorder suffisamment d’importance à la création artistique pour qu’elle puisse exister tout en étant critiquée.

Peut-on accueillir les œuvres sans monter aux barricades et exiger leur annulation? Peut-on encaisser les critiques sans se braquer et se draper dans la liberté d’expression? Dans la vaste majorité des répliques, on a assisté à un festival d’arguments tentant de démontrer à quelles conséquences absurdes conduisaient les critiques. On a essayé de montrer qu’en suivant la logique des critiques, les rôles devraient être accordés seulement à ceux et celles qui ont vécu les expériences représentées. Ainsi, si les rôles mettent en scène des personnes ayant la nationalité X, ils doivent être joués par des personnes ayant elles-mêmes la nationalité X. N’est-ce pas absurde, concluent-ils?

L’ennui avec de tels raisonnements est qu’ils évacuent complètement l’élément essentiel. Les critiques ne parlent pas de n’importe quelle œuvre. Une préoccupation particulière doit accompagner une œuvre dont le contenu documentaire porte sur un groupe opprimé, qui retrace le parcours des expériences tragiques vécues par ce groupe, surtout lorsque ce groupe a subi la silenciation (forme insidieuse de la censure) durant des centaines d’années et qu’il fait toujours l’objet de répression. En de telles circonstances, il importe de nos jours, sur le plan éthique, de trouver le moyen de s’effacer quelque peu pour donner la parole aux victimes concernées.

Accueillir les critiques mesurées et constructives

Pourquoi est-ce si difficile d’accueillir des critiques mesurées et constructives de ce genre? Je crois que c’est parce que nous avons au Québec historiquement nous-mêmes été victimes. J’ai, dans plusieurs de mes écrits, souligné à grands traits les injustices que le Canada a fait subir au Québec. Je ne parle pas des citoyens canadiens, je parle des gouvernements qui se sont succédé à Ottawa. L’arrogance, la condescendance, le ton hautain et pour tout dire le mépris n’ont eu de cesse de s’afficher. Et c’est bien entendu incomparablement plus outrageant à l’égard des peuples autochtones. Ce sont encore à notre époque des peuples ostracisés, méprisés, opprimés, colonisés, cantonnés dans des réserves et que l’on est encore en train d’écraser.

Derrière les selfies multiculturalistes du premier ministre canadien actuel, et derrière les sourires fendants de son père et de Jean Chrétien, il y a et il y avait un mépris dominateur et une fermeture radicale à l’égard de la diversité profonde du Canada. Cette arrogance est encore présente, mais le Québec ne doit pas se cantonner constamment dans le rôle de la victime. Nous devrions être capables d’accueillir les critiques et de nous effacer parfois humblement devant les minorités qui ont connu des expériences historiques d’esclavage ou de colonialisme.

Avec SLĀV, on n’a pas compris que puisque les six choristes chantaient des chants afro-américains et haïtiens, il aurait été normal pour accompagner Betty Bonifassi d’inviter des chanteuses afro-américaines et haïtiennes. Puisqu’on a censuré pendant des centaines d’années les Afro-américain·e·s et les Haïtien·ne·s, puisqu’on les opprime encore, puisque les artistes afro-américains ou haïtiens sont disponibles, puisqu’on commence à peine à les inviter, et puisque dans SLĀV, les chants et les costumes étaient pour l’essentiel afro-américains et haïtiens, il aurait dû être naturel, normal et évident de les inviter. Laisser quelque peu la parole aux Afro-américain·e·s et aux Haïtien·ne·s, ce n’est pas racialiser, c’est laisser parler ceux et celles qui le sont.

Lepage n’est pas raciste, mais c’est un allié maladroit. Il ne s’agit pas de dire qu’un Blanc ne peut pas faire une œuvre portant sur les Afro-américains ou les Autochtones et que Betty Bonifassi ne peut pas interpréter les chants afro-américains et haïtiens. Cependant, pour faire entendre les douleurs tragiques de leur histoire, il convient parfois par décorum et délicatesse de s’effacer quelque peu pour laisser parler les personnes elles-mêmes.

Puisque l’on a malencontreusement annulé les deux œuvres concernées, le rôle de la victime s’est inversé. Cela met en quelque sorte fin à la controverse. Une chape de plomb s’est abattue sur la critique des œuvres. Une critique raisonnable, précise et ciblée n’est pratiquement plus possible, car elle sera lue, comprise et interprétée comme une justification des annulations.

Un modèle en son genre

Je tiens absolument à ce que SLĀV et Kanata soient présentés, mais je me réserve le droit de les critiquer. Mon modèle d’artiste blanc qui choisit de créer au sujet de l’esclavagisme, je le trouve du côté de Jordi Savall, venu présenter Les routes de l’esclavage 1444–1888 à Montréal le 14 novembre 2017. Le maestro a eu une présence discrète sur scène. Il était accompagné de plusieurs musiciens et chanteurs invités de l’Afrique (Mali, Madagascar et Maroc), de l’Amérique du Sud (Argentine, Brésil et Venezuela), de l’ensemble Tembembe Ensamble Continuo (Mexique), d’un chœur gospel de Nashville, The Fairfield Four, et d’un récitant québécois, en plus d’être entouré de ses partenaires habituels, Hespèrion XXI et La Capella Reial de Catalunya.

Robert Lepage est lui aussi un très grand artiste. Je le crois capable d’un tel décorum et d’une telle délicatesse.