« L’histoire», disait Karl Marx, « ne se répète pas : elle bégaie. »

L’humanité a la mémoire courte. Elle a déjà oublié la mécanique infernale qui nous a plongés dans l’horreur absolue deux fois plutôt qu’une au siècle dernier, avec des dizaines de millions de morts et des destructions effroyables à la clé. Une part grandissante de nos contemporains, aveugle et sourde à l’infinie détresse des fantômes du passé, est déjà prête, semble-t-il, à replonger dans cet enfer.

Picasso, Guernica, 1937

Louis-Ferdinand Céline, était, on le sait, un immense écrivain et une belle ordure. Figure majeure de la vie intellectuelle française de son temps, il a publié, dans les années 1930, des pamphlets violemment antisémites qui passaient alors, auprès d’une grande partie du lectorat et de plusieurs de ses pairs, pour des prises de position courageuses et lucides. Voici un échantillon de cette prose abjecte :

« Un Juif est composé de 85 % de culot et de 15 % de vide !… L’Aryen n’a aucun culot… Il n’est brave qu’à la guerre… timide dans la vie… mouton… On lui fait honte ? Il a honte ! Immédiatement !… Il a honte de sa propre race !… On lui fait croire tout ce qu’on veut… C’est-à-dire tout ce que le Juif veut… Les Juifs, eux, n’ont pas honte du tout de leur race juive, tout au contraire, nom de Dieu !… ni de la circoncision ! S’ils avaient éprouvé la moindre honte d’être juifs, il y a belle lurette, au cours des siècles, qu’ils se seraient fondus dans la masse… qu’ils n’existeraient plus du tout en tant que Juifs et racistes juifs… Leur juiverie n’est plus leur tare, c’est tout leur orgueil au contraire, leur culot suprêmissime, leur hystérie. Leur religion, leur bagout, leur raison d’être, leur tyrannie, tout l’arsenal des fantastiques privilèges juifs… Seigneurs du monde juif, ils entendent bien demeurer seigneurs du monde juif et puis despotes, de plus en plus… » Le Mythe des Races, « c’est pour nous le mensonge préjudicieux ! Pour nous le foutre dans le cul ! Que ça nous ouvre grand les fesses ! Pendant qu’ils nous mettent et se régalent. Il faut être cul comme un Aryen pour ne pas avoir pigé ces caractéristiques pourtant extrêmement évidentes, de la juiverie qui nous possède, qui nous cerne, nous écrase, et nous saigne de toutes les façons possibles, inimaginables… »

Louis-Ferdinand Céline, Bagatelles pour un massacre, Éditions Denoël, 1937

Relisez ce texte en remplaçant « Juifs » et « juiverie » par « Musulmans » et « Islam » : nous y sommes. Aujourd’hui, ce sont les musulmans qu’on accuse de « racisme anti-Occidentaux » (sic!), de fourberie, de cruauté, et qu’on soupçonne de comploter pour dominer le monde et y imposer la charia. Et aux non-musulmans qui refusent de hurler avec les loups, on reproche d’être des « moutons », des « idiots utiles de l’islamisme », des « traîtres » et des « lâches », aveugles au « terrible danger que fait peser sur nous l’Islam ».

On peut lire ces délires paranoïaques sous la plume de chroniqueurs et de commentateurs parmi les plus en vue, et la chambre d’écho des réseaux sociaux, qui n’existait pas encore au temps de l’auteur du Voyage au bout de la nuit, répand ces idées nauséabondes comme une traînée de poudre. Quatre-vingt-un ans plus tard, Céline a fait des petits, et ses « bagatelles » se multiplient comme les métastases d’un massacre annoncé. La cible a changé, mais le discours reste le même.

Hypnose collective

Ces propos n’ont, en fait, rien de bagatelles – car si le passé est garant de l’avenir, ils annoncent des conflagrations qui ne seront que trop réelles et dont l’humanité, cette fois, se relèvera difficilement.

La Première Guerre mondiale, rappelons-le, a fait plus de dix millions de tués et huit millions d’invalides. La Seconde a surpassé ce triste bilan avec au-delà de 55 millions de morts, dont une majorité de civils et, en Europe seulement, six millions de Juifs ainsi que deux millions de Tziganes, homosexuels, communistes et autres « marginaux » exterminés dans les camps nazis. Et la bombe atomique n’a fait son apparition qu’à la fin du conflit, anéantissant les villes japonaises d’Hiroshima et Nagasaki en y tuant environ 250 000 personnes en tout.

D’une guerre à l’autre, les moyens de destruction n’ont cessé de se perfectionner. Quelles seront les conséquences de la prochaine? Des centaines de millions de morts? Des milliards, peut-être? Les plus grandes villes du monde atomisées, les trésors de l’humanité perdus à jamais? Notre planète sera-t-elle encore habitable, après, et y aura-t-il seulement des survivants?

La question se pose, et elle se pose même de façon pressante. Car le phénomène qui prélude à tous les carnages est déjà enclenché : la fabrication d’un ennemi à abattre. En effet, rares sont les êtres humains qui tueront volontiers leurs semblables. Mais si ceux d’en face ne sont plus tout à fait humains; s’ils se distinguent, plutôt que par leur humanité intrinsèque, par un trait qu’on a été conditionné à détester avec passion, on peut alors les exterminer sans état d’âme, comme on le ferait de coquerelles ou de rats.

Picasso, Femme qui pleure, 1937
Longtemps, la guerre s’est déroulée entre des armées professionnelles, sur des champs de bataille dégagés – quand elle ne prenait pas la forme de sièges qui se concluaient par l’assaut d’une place forte gardée par des soldats de métier. Les armes avaient une portée limitée et ne se prêtaient guère aux holocaustes ni aux destructions massives. Bien qu’il y ait eu des massacres de civils à travers l’histoire, les populations étaient le plus souvent épargnées. On redessinait les frontières en fonction de l’issue du conflit, les chefs se serraient la main et on passait à autre chose.

L’ère moderne a imposé le concept de guerre totale. Au lieu d’entretenir de coûteuses armées de métier, on mobilise les populations en temps voulu, enrôlant de gré ou de force tous les individus valides pour les envoyer au casse-pipe. Or, il est beaucoup plus efficace d’envoyer au front des soldats motivés, engagés volontaires, que de les y mener à la pointe du fusil. Les belligérants mettront d’autant plus d’ardeur au combat qu’ils seront mus par une haine farouche de l’ennemi.

C’est ici qu’intervient la propagande, instrument indispensable pour « vendre » une guerre aux populations. Le but est atteint quand une masse critique de citoyens est suffisamment effrayée par l’adversaire qu’on lui désigne pour oublier toute prudence et toute mesure, et ne plus désirer que l’éradication de cette menace présumée – que celle-ci porte le nom de « sale Boche », « bastard Französisch », « Juif », « Musulman » ou autre.

Ne donnant pas dans le complotisme, je n’irai pas jusqu’à avancer que c’est là le fruit d’une volonté concertée de certains dirigeants actuels, mais il est certain que des fauteurs de guerre sont à l’œuvre en ce moment, qu’ils en aient conscience ou non. Et je constate avec effroi que de plus en plus de mes concitoyens relaient complaisamment cette ignoble propagande, obnubilés par la terreur et la haine qu’on instille en eux, sans comprendre qu’on les hypnotise pour mieux les mener à l’abattoir.

Liberté de culte

Je dois tout d’abord préciser ici que je ne suis adepte d’aucune religion. J’ai reçu une éducation catholique, comme la plupart de mes compatriotes, mais j’ai perdu la foi au sortir de l’adolescence, et j’ai reporté ma soif de transcendance et de spiritualité dans ma quête littéraire et poétique, dans mes lectures et dans mes réflexions philosophiques.

Ce n’est pas que je porte un jugement négatif sur les personnes qui pratiquent une religion – j’ai connu des êtres admirables qui étaient animés d’une profonde piété – mais en tant que femme trans et lesbienne, je n’en connais aucune qui soit particulièrement accueillante envers les femmes ni à l’endroit des communautés LGBTQ+, et je ne suis pas masochiste. De plus, ma compréhension du monde repose, pour l’essentiel, sur des faits vérifiables et vérifiés, et je fais davantage confiance à la démarche scientifique et à la réflexion logique qu’à des dogmes, religieux ou autres, pour y trouver ma place.

Néanmoins, bien que j’aie des raisons personnelles de me méfier des religions, je reconnais à chaque être humain le droit absolu de pratiquer les rites et de nourrir les croyances de son choix, dans la mesure où cela n’a pas pour effet de nuire à des personnes qui ne partagent pas la même foi.

Il va sans dire que le fait d’afficher son identité ou ses croyances, par son attitude ou dans sa tenue, ne peut en aucun cas être considéré comme une « nuisance » au sens strict du terme. On peut juger étrange, voire incongru, que certains hommes tiennent à leur turban au point de renoncer à la protection d’un casque de moto, ou que certaines femmes ne se montrent que vêtues d’un niqab qui ne laisse voir que leurs yeux, mais on comprendra aisément que le potentiel de nuisance d’une simple tenue vestimentaire est, en soi, parfaitement nul. Ces gens ne constituent qu’une infime minorité dans nos sociétés occidentales, et quelles que soient leurs raisons pour se vêtir ainsi, elles n’appartiennent qu’à eux.

Picasso, Le chat et l'oiseau, 1939

Je définis la xénophobie comme un réflexe de défiance envers tout ce qui apparaît étranger à soi-même. C’est une définition plus large que celles des dictionnaires, mais elle a l’avantage, faute d’un autre terme, de distinguer nettement la xénophobie du « racisme », en permettant de nommer ce réflexe universel de rejet et d’exclusion qui cible quiconque a le malheur d’échapper à la norme établie.

À force de dénigrer nos institutions démocratiques, nous avons oublié pourquoi elles avaient été mises en place au départ. On a beau jeu d’affirmer que ces institutions ne remplissent pas leur rôle : force est de constater que nos démocraties sont en piteux état et que l’équilibre du monde ne tient plus qu’à un fil. Mais au lieu de poursuivre le travail de sape, il serait préférable d’œuvrer à reprendre en main et à réformer ces institutions. Parce qu’elles sont les derniers remparts qui nous préservent de la barbarie et de l’horreur sans nom.

Par exemple, on pourrait s’efforcer de mettre concrètement en application les dispositions de la Déclaration universelle des droits de l’homme, adoptée par l’Assemblée générale des Nations unies le 10 décembre 1948, qui n’est restée à ce jour qu’une collection de vœux pieux. En voici quelques extraits :

« Article 14 • 1. Devant la persécution, toute personne a le droit de chercher asile et de bénéficier de l’asile en d’autres pays. 2. Ce droit ne peut être invoqué dans le cas de poursuites réellement fondées sur un crime de droit commun ou sur des agissements contraires aux buts et aux principes des Nations Unies.

« Article 18 • Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion; ce droit implique la liberté de changer de religion ou de conviction ainsi que la liberté de manifester sa religion ou sa conviction, seule ou en commun, tant en public qu’en privé, par l’enseignement, les pratiques, le culte et l’accomplissement des rites.

« Article 19 • Tout individu a droit à la liberté d’opinion et d’expression, ce qui implique le droit de ne pas être inquiété pour ses opinions et celui de chercher, de recevoir et de répandre, sans considérations de frontières, les informations et les idées par quelque moyen d’expression que ce soit. »

Ces principes ont été adoptés, d’abord et avant tout, pour protéger les minorités contre la tyrannie de la majorité. On voulait éviter que ne se reproduisent les atrocités de la terrible guerre qui venait de s’achever. Nous aurions avantage à nous en souvenir au plus vite.

Un dangereux glissement de sens

Dans toutes les sociétés humaines et de tous temps, les minorités ont été, en période de crise, les premières cibles de la grogne populaire. Il est plus facile de s’en prendre à des groupes sociaux peu nombreux, peu intégrés et facilement repérables que de s’attaquer aux dysfonctionnements structurels du régime en place. Ça ne règle rien mais ça défoule, et ça donne l’illusion d’agir concrètement pour le bien de ses compatriotes en défendant les Valeurs Sacrées de la Nation.

L’effritement des démocraties occidentales a débuté au tournant des années 1980, quand les populations, fragilisées par les grands chocs pétroliers du milieu des années 1970 qui avaient freiné net l’élan des Trente glorieuses, sont devenues brusquement réceptives aux idées néolibérales, anti-étatiques et libertariennes, et ont commencé à élire des chefs d’État antisociaux au discours musclé comme Thatcher et Reagan, tournant définitivement le dos à la social-démocratie.

Avec l’État social-démocrate, c’est un certain esprit de compassion et de partage, un sens de la solidarité inscrit dans l’ADN des populations, qui s’est mis à s’effacer petit à petit des sociétés occidentales. L’Autre – le pauvre, le paria, l’étranger, le métèque – est devenu soudainement suspect. On ne songeait plus à lui tendre la main, mais à s’en éloigner le plus possible.

Les attentats du 11 septembre 2001 ont donné un sérieux coup de pouce au processus de destruction civilisationnelle amorcé, en fournissant aux populations occidentales un ennemi commun, et à leurs dirigeants un prétexte pour restreindre les droits et les libertés des citoyens, notamment leur droit à la protection de leur vie privée. Terrifié par ces visions d’horreur, l’Occident chrétien resserrait les rangs, et commençait à regarder d’un sale œil tout ce qui ressemblait de près ou de loin à un Musulman ou à un Arabe.

De glissement de sens en glissement de sens, on en est venu à confondre « l’Islam », qui désigne à la fois la communauté des croyants et la religion musulmane elle-même, avec « l’islamisme », qui est une doctrine politique rigoriste à caractère théocratique, et le « djihadisme », qui est un détournement d’un des préceptes de l’Islam à des fins terroristes. On en est venu à croire qu’une femme voilée ou un homme barbu qui fait sa prière sont de dangereux terroristes en puissance, et qu’ils ont fait le serment de détruire notre mode de vie et nos valeurs pour nous imposer la charia.

Nous sommes inondés d’images, d’informations vraies ou fausses, de commentaires portant sur des pays à régime islamiste comme l’Arabie Saoudite et l’Iran. Il est certain que les nouvelles en provenance du royaume saoudien, où les femmes sont mineures à vie et où l’on invente les supplices les plus atroces pour les libres-penseurs opposants au régime, sont pour le moins préoccupantes. Mais comme les pays occidentaux sont tous plus ou moins alliés à cette dictature brutale, l’émancipation des Saoudiennes n’est malheureusement pas pour demain.

De même, on ne peut que sympathiser avec le combat des femmes iraniennes pour gagner le droit de s’habiller comme elles le souhaitent et d’ôter leur voile si elles le désirent. Il faut cependant savoir faire la part des choses : rappelons pour mémoire que la regrettée Maryam Mirzakhani, la première et seule femme à ce jour lauréate, en 2014, de la médaille Fields – considérée comme l’équivalent d’un prix Nobel de mathématiques – était iranienne et diplômée d’une université de Téhéran. Signe que l’Iran n’est peut-être pas tout à fait, pour les femmes, le goulag que certains se plaisent à dépeindre.

L’avènement des réseaux sociaux a donné au monde le moyen de communication le plus universel, rapide et efficace jamais inventé. Mais si ces nouveaux médias sont devenus un outil d’information incontournable, les propagandistes n’ont pas tardé à trouver le moyen d’en faire un instrument de désinformation plus formidable encore.

Avec les progrès de l’intelligence artificielle et d’autres technologies déjà existantes ou en cours de développement, il faudra se méfier de plus en plus de ce qu’on nous montre, ce qu’on nous fait entendre et ce qu’on nous dit. Il faudra vérifier et revérifier l’information, deux fois plutôt qu’une, en privilégiant des sources fiables – et en se méfiant de l’effet de loupe des médias, qui a tendance à amplifier des tragédies comme celle du 11 septembre jusqu’à leur conférer une dimension apocalyptique. Jusqu’à faire oublier que le terrorisme fait dix fois plus de victimes innocentes dans les pays du Sud qu’en Occident, et que la vaste majorité des attentats meurtriers commis chez nous ne sont pas islamistes.

Parias de tous les pays, unissons-nous!

Nous avons la chance de vivre dans un pays où nous sommes encore relativement libres de nous exprimer, de nous vêtir comme ça nous chante, et d’adhérer ou non aux idées et aux croyances qui nous conviennent. Ces libertés sont infiniment précieuses; elles ont été conquises de haute lutte, sur de nombreuses générations, au prix de torrents de sang versé.

Or, de plus en plus de voix s’élèvent pour contester ces libertés, et pour exiger des règles communes aussi contraignantes que possible. Nos modernes disciples de Céline, sans avoir le talent ni l’envergure de l’auteur de Mort à crédit, s’expriment peut-être dans un style coloré ou fleuri qui peut sembler divertissant (je songe ici, en particulier, aux chroniqueurs vedettes du Journal de Montréal), mais leurs propos n’ont rien d’anodin : ils prêchent systématiquement la discrimination à l’endroit des minorités et le bâillonnement des voix dissidentes, en se réclamant – suprême ironie – de la liberté d’expression.

Picasso, Scène de corrida, 1934

Issus de pays martyres – ruinés par des régimes sanguinaires soutenus par les puissances occidentales, des empires industriels et financiers qui ont mis à sac leurs ressources, et des guerres immondes comme celle qui a pratiquement anéanti l’Irak – de plus en plus de Musulmans ont été jetés sur les routes de l’exil. Nous avons vu apparaître tout à coup, dans nos villes, des mosquées, des femmes voilées, des tapis de prière – une présence qui nous était jusqu’alors inconnue, et qui alimente à présent le discours paranoïaque de nos pittoresques et très suivies vedettes médiatiques.

Il est certain que ces nouveaux arrivants ont souvent du mal à s’intégrer à leur société d’accueil, et qu’ils arrivent ici avec des tenues, des croyances, des coutumes et des mœurs qui peuvent nous sembler insolites, voire archaïques. Néanmoins, l’intégration leur sera d’autant plus malaisée qu’ils seront ostracisés, mis à l’écart et traités en parias, ce qui les obligera du même coup à se replier sur leur identité première et leurs communautés d’exilés. On leur reproche de se ghettoïser alors qu’on ne leur laisse aucun autre choix! D’autre part, ces gens ont fui leur pays d’origine parce qu’ils y étaient malheureux ou parce que leur vie y était menacée : ils ne sont sûrement pas venus ici pour y reproduire les injustices et les violences qui les ont chassés de leurs terres.

On peut penser ce qu’on veut de ces traditions et de ces cultes venus d’ailleurs, mais la liberté d’expression et de culte doivent être préservées à tout prix. Parce que toute liberté perdue est un boulet de plus au pied de la démocratie.

Si l’on veut promouvoir la culture occidentale et la société de droits, il serait beaucoup plus efficace, d’une part, de tendre la main aux nouveaux arrivants en les aidant véritablement à s’intégrer – notamment par l’emploi, qui est le fondement de la participation à la vie d’une société – et, d’autre part, de promouvoir un État authentiquement laïque, c’est-à-dire d’une stricte neutralité religieuse exempte de toute forme de discrimination (ce qui proscrit, précisons-le, l’interdiction du voile ou du turban, conformément à l’article 18 de la Déclaration des droits de l’homme précité), en commençant par un programme d’enseignement laïque, obligatoire et universel. La transmission des rites et des croyances est une affaire familiale qui n’a pas sa place à l’école; mais l’école n’est pas non plus la place d’ostraciser les individus en niant leur identité. C’est par le dialogue et l’éducation que l’on combat l’obscurantisme et les préjugés, sources de malentendus tragiques, et non par l’ostracisme et l’opprobre.

Cependant, ces solutions simples n’intéressent pas les propagateurs de haine qui font leur pain et leur beurre d’une indignation permanente, invariablement orientée contre les minorités et les militants pour la justice sociale et l’équité. On en a vu quelques exemples récemment, alors que des déferlements de haine et des accusations de « censure » (sic!) ont accueilli, dans les médias traditionnels et sociaux, les protestataires qui ont cherché à dénoncer l’absence – ou la quasi-absence – d’interprètes de couleur et d’Autochtones dans les spectacles SLĀV et Kanata, respectivement consacrés à l’histoire des esclaves américains importés d’Afrique et à celle des relations entre Blancs et Autochtones au Canada.

Certaines de ces protestations et de ces revendications pouvaient paraître maladroites ou excessives, mais elles ne méritaient pas, en tout cas, qu’on les balaie du revers de la main : ces personnes exprimaient une douleur bien réelle face à des injustices criantes, et ne réclamaient, au fond, que d’être respectées et entendues. Fustiger les voix dissidentes au nom de la « liberté d’expression » était pour le moins ironique, une évidence qu’on a bien peu relevée dans le feu des discussions qui enflammaient le web.

On me reproche souvent, dans les milieux LGBTQ+, de prendre la défense d’une religion particulièrement hostile aux minorités sexuelles et aux femmes; certains cercles militants ne sont pas loin de me taxer de « traîtrise ». Premièrement, ce n’est pas la religion que je défends : c’est la liberté. Deuxièmement, les religions ne sont pas la seule cause de la violence dans l’histoire, loin s’en faut, et aucune n’est mauvaise en soi, bien que toutes aient été prétextes à des exactions, des atrocités et des tueries. J’ai longtemps cru que le bouddhisme échappait à cette règle, mais les braves moines birmans se sont chargés de me ramener sur terre.

Notre ennemi n’est pas une religion, une culture ou une ethnie : c’est la haine indomptable et destructrice, le terrible poison de la haine qui s’insinue dans les cœurs et qui transforme, à terme, tout être humain en un monstrueux prédateur.

C’est d’ailleurs la même mécanique qui préside au recrutement des djihadistes, terrorisés et fanatisées par une image faussée de l’Occident vu comme le Mal absolu, le Grand Satan qui pille les pays du Sud, détruit leur culture et méprise leurs traditions et leurs croyances. Cette vision exagérée et caricaturale de l’ennemi désigné justifie par avance toutes les exactions et tous les massacres. Et le fait qu’une part grandissante de ces terroristes « islamistes » soient des fils et des filles de l’Occident devrait d’autant plus nous interpeller sur ce qui ne fonctionne pas dans nos propres démocraties.

Si les puissances occidentales déclaraient, aujourd’hui pour demain, la guerre à l’Islam, les engagés volontaires seraient certainement nombreux, et il ne manquerait pas de lâches pour soutenir un régime qui mettrait les Musulmans à l’écart, les expulserait ou les internerait dans des camps.

Cependant, ne nous leurrons pas : on commencerait probablement par les Musulmans, mais on ne s’arrêterait pas en si bon chemin, et les minorités sexuelles, les marginaux, les basanés, les dissidents, les anarchistes, les féministes seraient certainement entassés dans les charretées suivantes de condamnés. Faut-il rappeler que les tirs groupés de nos Céline en herbe ne se bornent pas à prendre les Musulmans pour cible : toutes et tous y vont régulièrement de leur petit brûlot transphobe, homophobe, antiféministe, méprisant envers les Noirs, les Autochtones, les minorités en général et quiconque a le malheur de revendiquer quoi que ce soit qui n’aille pas dans le sens de leurs obsessions xénophobes.

Notre unique chance, comme minorités, est de faire front commun; de lutter ensemble contre ces discours de division et de haine en mettant de l’avant ce qui nous unit, notre humanité commune, notre volonté de paix et de justice, plutôt que ce qui nous divise. Et en pariant sur l’avenir pour atténuer nos différences et marcher vers un monde où la dignité de chacun.e sera protégée et reconnue.

Il n’est pas trop tard pour arrêter le massacre; mais le temps presse. Quand on en vient à considérer comme légitimes et raisonnables des anathèmes qui appellent à l’exclusion et à la discrimination de catégories sociales désignées, le jour n’est pas loin où l’on en viendra à considérer ces mêmes groupes sociaux comme des colonies de rats ou de coquerelles qui gangrènent la société, et qu’il faut exterminer pour le bien de tous.

Puissions-nous n’avoir jamais à vivre – ou à revivre – de telles horreurs.