Je disais donc, dans la première partie de ce texte, que la question des valeurs québécoises, au nom desquelles des intolérants contestent ces dernières années ma québécitude, était une véritable histoire à dormir debout.

On le comprend facilement maintenant que ces intolérants ont gagné les dernières élections. En effet, si tout se déroule comme ils le souhaitent, ils interdiront prochainement les postes d’autorité aux citoyen·ne·s dont les signes religieux sont trop visibles à leur goût. En principe donc, et pour les paraphraser, ils mettront ainsi leurs culottes en affirmant leurs valeurs.

Pourtant, sauf à faire dans l’aveuglement volontaire, qui peut accepter que l’affirmation des valeurs québécoises puisse passer par des interdits visant des minorités religieuses?

Le Québec est une société ouverte appartenant à un Occident qui a beaucoup souffert des intolérances religieuses du passé. Pour se prémunir contre ces souffrances, cette société a dû se doter d’un régime politique incarnant des valeurs qui ne représentent au fond que les aspirations humaines les plus fondamentales : vivre sa différence dignement et librement dans le cadre d’une citoyenneté qui peut être involontairement imparfaite, mais jamais délibérément injuste.

Faire semblant de ne pas comprendre cet idéal ou aller à l’encontre de ces valeurs, c’est donc trahir les luttes qui les ont inscrits dans les chartes et les institutions de l’État québécois.

Cette trahison se manifeste aujourd’hui clairement dans les nombreux procédés malhonnêtes auxquels font appel des intolérants dogmatiques ou opportunistes pour faire accepter leurs lois liberticides.

Voici quelques-uns de ces procédés :

  1. Ils prétendent voir une entorse à la laïcité dans un signe religieux porté par un·e fonctionnaire, mais non dans un crucifix trônant ostensiblement à l’Assemblée nationale.
  2. Ils recourent aux « fake news » pour discréditer les activistes et les institutions des communautés minoritaires et leurs alliés au sein de la gauche québécoise.
  3. Ils propagent des théories complotistes présentant ces groupes minoritaires comme les têtes de pont de projets visant l’affaiblissement ou même le remplacement de l’identité culturelle de la majorité nationale.
  4. Pour donner un semblant de crédibilité à ce scénario apocalyptique, ils projettent les erreurs ou les fautes de quelques individus isolés – jugés extrémistes – sur l’ensemble des membres de certaines communautés dont la confession religieuse est minoritaire.
  5. Ils instrumentalisent les luttes féministes historiques et contemporaines, d’ici et d’ailleurs, pour promouvoir un patriarcat institutionnel qui infantilise les femmes de ces communautés.
  6. Ils banalisent, quand ils ne les justifient pas, les discours haineux et la violence visant les membres de ces communautés et leurs alliés de gauche.
  7. Ils offrent une respectabilité médiatique aux chefs et aux groupes de l’extrême droite en invoquant une conception de la liberté d’expression qui accueille jusqu’aux propos les plus odieux, tout en prétendant du même souffle qu’une telle chose que le « racisme inversé » existe pour faire taire toute critique des dits groupes.
  8. Ils font la promotion d’un anti-intellectualisme primaire en accordant à la notion floue du « gros bon sens » un statut de vérité sacrée du moment qu’il exprime une attitude hostile à l’endroit des communautés minoritaires.
  9. Ils réduisent la démocratie à une simple question de popularité, la transformant du même coup en un sauf-conduit pour la majorité nationale qui permet de promulguer des lois contraires aux droits des minorités.
  10. Plus généralement, ils se réclament de l’humanisme occidental, tout en s’attaquant aux droits des minorités et en dénigrant les chartes qui les protègent.

Si la société québécoise d’aujourd’hui est une société ouverte, elle a été pendant longtemps une société aristocratique, antidémocratique, sexiste, homophobe et intolérante sur le plan religieux (il suffit de rappeler Adrien Arcand et son horrible discours antisémite qui avait l’oreille de nombreux Canadiens français).

Certes, cette société fermée n’existe globalement plus. Mais ses valeurs agonisantes luisent toujours dans les yeux des intolérants… au point de les aveugler. Ce faisant, ils échouent à saisir dans quel temps historique ils vivent et ne se rendent pas compte que leurs victoires politiques actuelles seront éphémères; qu’elles ne peuvent renverser la tendance lourde qui marque depuis au moins un millénaire la trajectoire culturelle et politique d’ouverture sur le monde et de respect des différences qui est celle des sociétés occidentales.

Et c’est pourquoi, au-delà de la conjoncture présente, l’avenir du Québec sera radieux. Car, tôt ou tard, la société québécoise se réconciliera avec elle-même, en étant à la fois fière de son identité historique et capable d’intégrer ses réalités plurielles contemporaines.

Ce n’est qu’une question de temps et de continuité dans l’engagement militant de la part des progressistes québécois.