Immigration, les chiffres réels au Québec

Les flux migratoires et leur contrôle sont des sujets propices aux approximations et exagérations. Si personne ne doute que les politiques migratoires constituent un aspect essentiel de toute gestion territoriale, encore faudrait-il savoir de quoi l’on parle. La CAQ propose d’abaisser le plafond migratoire à 40 000 personnes par année, afin de répondre aux besoins du Québec. Certes, mais pourquoi 40 000? Nul ne le sait. C’est un chiffre qui flotte dans les airs, détaché de tout. Une consultation des données accessibles à l’Institut de la statistique du Québec, organisme officiel du gouvernement du Québec, montre que la population québécoise a augmenté d’un million d’habitants pour la période 1995 à 2015. Un regard sur ces statistiques permet de constater que l’augmentation résultant de l’écart entre les décès et les naissances est de 400 000, les autres 600 000 personnes proviennent de l’immigration, soit 30 000 personnes par année, un chiffre déjà très inférieur au plafond proposée par la CAQ. Nous pouvons en conclure que la CAQ et le nouveau premier ministre sont soit mal informés, soit ont adopté cette posture pour d’autres motifs. Dans les deux cas, la démarche est contestable et l’impréparation sur un sujet aussi capital, palpable.

Rappelons au premier ministre que le Québec, à l’exception de l’année 2003, a toujours affiché un solde migratoire interprovincial négatif et que sans cette immigration, notre place au Canada serait réduite à peau de chagrin. Parce que la population canadienne augmente, nous devons marcher au même pas ou accepter que notre poids démographique, notre représentativité parlementaire et autres nous échapperont comme le sable file entre les doigts, même s’il est bitumineux. N’ayant rien lu dans le programme de la CAQ pour soutenir la natalité québécoise, en berne comme dans tous les pays industrialisés, ce qui fait que même des tombereaux de mesures sociales ne pourraient rien y faire, il faut en conclure que le premier ministre a fait son lit à ce sujet et que bon an, mal an, seule l’immigration nous permettra de ne pas perdre pied? M. Legault ayant renoncé à faire du Québec un pays, il n’a pas d’autre choix que de favoriser l’immigration, comme ce fut le cas de ses prédécesseurs.

Immigration, lieux de travail ou de résidence

La CAQ désire aussi répartir harmonieusement la population immigrante, afin de faciliter l’intégration et de combler les besoins en main-d’œuvre des régions. Ce sont là de bien nobles objectifs, mais alors, pourquoi donc les occupants actuels de ces régions, surtout les plus jeunes d’entre eux, quittent-ils ces endroits paradisiaques où fleurissent les emplois bien rémunérés selon le premier ministre? Pense-t-il pouvoir freiner le phénomène de métropolisation du Québec, qui n’est pas seulement montréalais, au moyen de mesures coercitives? Si l’on pense obliger les immigrant·e·s à s’installer en région, pourquoi ne pas commencer par obliger les gens qui y sont déjà à y rester? Et comment s’y prendrait-il? Au nom de quelle législation imposer à Youssef ou Aïcha ce que l’on accepte de Claude ou Francine? Soulignons que cette démarche est intenable dans le temps, puisque le Canada a signé la Déclaration universelle des droits de l’homme, qui comprend les libertés d’établissement, de circulation, de commerce et de religion, sans oublier les chartes québécoises et canadiennes. Ces contrôles de population ne fonctionnent que dans des États répressifs, comme la Chine et l’ex-URSS; on peut donc espérer que ce n’est pas là le modèle auquel songe la CAQ. Les tentatives de législation dans ce domaine seraient sans nul doute mises à mal par les tribunaux.

Le silence assourdissant du premier ministre autour des obstructions systémiques et permanentes des ordres professionnels qui refusent de partager le gâteau et de la sous-représentation chronique des populations immigrantes dans les sociétés d’État et l’administration publique est pour le moins problématique. Les enquêtes successives démontrent qu’à diplôme identique, les populations immigrantes vingt ans après leur arrivée ont des revenus près de 18 p. 100 inférieurs; ceci est un problème réel et pressant. Il y a des emplois à combler nous assurent les décideurs, ne ralentissons pas l’immigration, mais Monsieur le Premier Ministre, je n’ai rien entendu de votre part sur les personnes au chômage ou prestataires de l’aide sociale que le gouvernement classe aptes à l’emploi, dont bon nombre de personnes immigrantes détentrices d’un diplôme universitaire. Pourquoi donc? De nombreux immigrants diplômés ne souhaitent qu’une chose : travailler.

Le tout nouveau gouvernement affirme vouloir mieux accueillir les immigrant·e·s, mais je remarque que jamais au cours de la récente campagne électorale qui a conduit la CAQ au pouvoir, M. Legault n’a osé aborder le sujet des budgets nécessaires, des moyens requis et de la marche à suivre. D’autres oublis? Les COFI ont été supprimés par Pauline Marois, pour des raisons budgétaires a-t-on alors affirmé dans ce gouvernement du PQ où le chef de la CAQ a été ministre, rappelons-le.

Ghettos et ghettos

Il reste à évoquer la disparition des ghettos migratoires, dont on peut d’ailleurs commencer par se demander s’ils existent. Cela semble être une prémisse de facto de votre programme de répartition, une sourde menace qui ne permettrait pas l’intégration, un sujet qui revient périodiquement, particulièrement dans les réseaux (peu) sociaux. Qu’en est-il dans les faits? Si le premier ministre avait une formation de géographe ou de sociologue, il saurait que partout dans le monde, les populations immigrantes se regroupent à l’intérieur de territoires communs, à tout le moins celles de la première génération, une façon de faire qui permet aux immigrants de fraîche date de trouver leur premier emploi et d’ainsi engager leur processus d’intégration, n’en déplaise à certains. Si ces immigrants se regroupent, c’est que souvent ils partagent les logements les moins chers et par conséquent les plus insalubres, car ils sont plus ou moins forcés de travailler aux salaires les plus bas. Je suis persuadé que ces populations exogènes aimeraient elles aussi profiter de ghettos comme Westmount et Outremont. Il est vrai que lorsque le programme politique d’un parti au pouvoir est surtout destiné à remettre de l’argent dans la poche des plus nantis, qui sont eux confinés aux ghettos les plus opulents, le logement social ne figure pas dans les priorités gouvernementales.

Enfin, on verra. Et il reste toujours le gros bon sens.