Non, je ne parlerai pas de dreadlocks. Pourquoi pas? Réponse : parce que je n’ai pas assez de cheveux sur la tête pour faire une leçon de coiffure à qui que ce soit. Et puis quand mon fils m’a annoncé qu’il laissait pousser sa tignasse (déjà) bouclée pour s’en faire confectionner un jour, c’est d’un air envieux que j’ai acquiescé en laissant échapper un timide : « Ha ouais? C’est cool… »

Trêve de plaisanterie. Je n’en parlerai pas directement. Au fond, j’ai trouvé un prétexte pour parler de tout autre chose.

Mais ceci sera un billet sans ordre apparent, en tout cas sans principe (archè) ni canevas prédéterminé, encore moins surimposé ou superposé après coup, hormis quelques citations parmi d’autres. La dernière attitude à adopter sur le sujet qui suit est bien cette manie réconfortante, qu’on nous encourage à ne pas soigner, consistant à se réfugier dans le discours de la maîtrise. Pourquoi? Parce que c’est la modalité dominante et dominatrice de qui veut faire montre d’autorité quand il cause, c’est-à-dire de qui porte le discours qui n’est plus dialogue, car il a cessé d’écouter.

Émilie Nicolas nous donne une bonne idée de cette propension qu’a le discours en vogue à asseoir subtilement sa domination en forçant, par des arguments, des démonstrations, des élaborations de toutes sortes ou des enchaînements logiques dont les prémisses sont posées comme évidentes, en forçant, dis-je, qui le lit ou l’entend à prendre position. Sur quoi donc? Réponse : sur le nouveau litige de l’heure, la nouvelle affaire à juger, le dernier scandale incontournable, ici un supposé cas d’exclusion sous couvert, semble-t-il, du combat contre l’« appropriation culturelle », mais du bord de ceuzes qui dénoncent la chose.

Cette “affaire” vient-elle d’une mobilisation de la communauté noire? Non. Elle vient de Richard Martineau. (edit: et cie.). C’est exactement ainsi qu’a été fomentée la “crise des accommodements raisonnables” au milieu des années 2000. On a pris des incidents marginaux et des décisions privées, et on en a fait des objets d’obsession médiatique. POUR OU CONTRE. PRONONCEZ-VOUS. PARLONS-EN DURANT DES SEMAINES.” ».

À première vue, la polarisation semble une affaire concertée, manipulée, planifiée, voulue par le discours de la maîtrise.

Dans une brillante publication sur Facebook, Murphy Cooper nous fait entendre, précisément en prétextant le sujet dont il résiste à causer (tout comme moi, d’ailleurs), les malheurs et misères de la polarisation, dans cette tirade magnifique :

Pas tout le monde n’est un adversaire. Pas tout le monde n’est méchant. Affranchissez-vous de cette conception manichéiste que vous vous êtes fait du monde (sic). Soyez imprévisibles, ne laissez pas l’algorithme dicter vos câlisse de vies. (re-sic)

Je l’admire de pouvoir adopter cette position, précisément parce que ça échappe au discours de la maîtrise. Mais le problème, ce n’est pas la polarisation (des opinions, des positions, des crédos, etc.). Le problème, c’est qu’on a perdu de vue le sens de la polarisation, parce qu’on a refusé de la voir comme inévitable, voire souhaitable, depuis qu’on a enfermé toute réflexion intelligente, toute mise en question et toute ouverture d’esprit dans l’enclos étroit de la rectitude politique (on sert cet argument vingt-trois fois par semaine à quiconque prend la parole pour dire que la parole dominante prend toute la place). Elle est peut-être souhaitable, la polarisation, parce qu’il n’est toujours question que de montrer du doigt un système qui profite aux uns (au masculin, oui oui!) aux dépens des autres, et donc parce qu’il n’est question que d’une polarisation qui est déjà là.

Dans l’affaire des mèches crépues, la réaction (réaction, comme dans réactionnaire) d’aucuns était tellement prévisible, qu’on se demande pourquoi il n’y en a pas eu plus que ça…

Je vais faire comme les personnages de la série des Harry Potter. Je vais parler de celui dont il ne faut pas prononcer le nom. Son nom, je suis de moins en moins capable de l’entendre. Il me fait hérisser tous les poils du corps (à l’exception de ceux que je m’efforce de tondre au plus près pour cacher le fait qu’ils parsèment encore ce crâne dégarni). D’habitude, je le lis par curiosité, un peu comme un chercheur s’arrête à un phénomène étrange par fascination. Je crois toutefois avoir atteint la limite de la tolérance à son endroit, après avoir failli perdre pied à la lecture de l’introduction d’un billet que j’ai échoué à lire jusqu’au bout :

Comme vous le savez, un bar du Plateau-Mont-Royal qui appartient à une coopérative de l’UQAM (wow, j’ai écrit “Plateau-Mont-Royal” et “UQAM” dans la même phrase, ai-je droit à un café équitable moulu par des hermaphrodites albinos non binaires et servi dans une tasse recyclable sculptée par un artiste cul-de-jatte qui habite dans une maison écologique transgénérationnelle (sic) avec son fils qui est maintenant sa fille?) a interdit à un humoriste de participer à un spectacle d’humour, car il était blanc et il portait des dreads.

Je n’avais jamais vu autant de cynisme, de condescendance et de mépris réunis dans la même tirade. Oui Murphy, pas tout le monde n’est méchant, mais ici on en tient un. Et il a droit à l’une des tribunes les plus importantes de l’espace médiatique. Et il tente de répandre sa méchanceté, pour ne pas dire sa haine (parce que c’en est), chez plus d’un (ou même deux?) million de lecteurs et lectrices.

Un autre chroniqueur, que j’oserais situer à l’autre pôle, d’autant plus qu’il est l’objet d’une poursuite en diffamation de la part du précédent (ce qui n’est pas étranger, disons, à ce problème de polarisation), a semblé vouloir remettre la gauche à l’ordre, toujours sur le même sujet, dans un statut que je qualifierais de “ raisonnable ” :

Comment nourrir la droite, la réaction, le populisme et la stupidité pure en se caricaturant soi-même à gros trait? Parlons cheveux et identité! Comment poursuivre encore et toujours dans la même voie même si on fonce droit dans le mur?
Les slogans suivant (sic) vous seront utiles : “t’es qui pour dire ça?”, “tchèque tes privilèges”, “white fragility”, “white male tears”… On vit une époque formidable… Délirante et formidable. Mais performante. Je n’entends pas d’autres mots pour décrire une telle chose.
Dénoncer ses adversaires tout en les alimentant généreusement, chaque fois que l’occasion se présente, c’est effectivement une performance. Les blancs “de gauche” et les blancs “de droite” travaillent fort. Faut respecter ça.

J’admire beaucoup Marc-André Cyr, car sa plume se situe et écrit dans la marge de l’idéologie dominante. Mais ici le souci de la maîtrise dans le discours semble avoir eu raison d’une préoccupation dont peu se souviennent : à vouloir mettre dos à dos les options comme si elles étaient équivalentes, on fait la sourde oreille à ce qui s’exprime en chacune et aux enjeux qui les modulent et les motivent, et donc à ce qui en constitue la différence profonde.

Pourquoi? Parce que, en bout de piste, à prétendre regarder deux parties se crêper le chignon comme deux prétendantes au même trône, à se réclamer du discours raisonnable (le discours de la maîtrise), dans le souci de la vérité, en rejetant gauche et droite comme les deux bords d’un même rasoir, alors il ne nous reste qu’une seule position valable : l’extrême centre, dont Emmanuel Macron est actuellement le plus tranchant des représentants.

Encore une fois, pourquoi? Parce que le discours de la maîtrise est celui qui cherche la cohérence, et donc aussi l’incohérence, dans celui qui, ici de gauche, trébuche et se relève et tombe encore et se reprend, tout croche et tout dépeigné, ébouriffé… Parce que le discours de la maîtrise, lui aussi dominant ou aspirant à le devenir, se trouve ainsi une raison de démolir l’autre. (L’Autre, ça vous dit quelque chose? Cet autre qui vous rappelle que vous restez confortablement dans le pareil au même, sans vous soucier de ce que vous lui avez fait). Que ça vienne d’un chroniqueur de droite ou de gauche, c’est encore le Même qui s’exprime.

Coudonc! C’est QUI la gauche?

C’est un va-nu-pieds hirsute, au discours hésitant, parfois haletant à force de vouloir tout dire en même temps. Dire quoi? Que la chasse gardée des privilèges nous étouffe, nous fait mourir, en nous faisant croire que c’est la seule organisation possible, quitte à précipiter le monde vers le désastre, ce qui serait un moindre mal vu qu’on a toujours passé au travers à coup de crises et de redressements (du moins jusqu’à maintenant). C’est un·e effronté·e qui prend la rue sans permission, qui ne jure que par la camaraderie et qui rêve d’amour et d’eau vive, translucide comme le monde qu’on espère construire. C’est un·e impertinent·e qui, parfois, s’immisce dans l’ordre établi et passe pour un·e hurluberlu·e, qu’on tente alors de discréditer à coup de discours de la maîtrise. C’est surtout un·e idéaliste qui se plaît à imaginer un futur d’où sera disparu le principal agent de la polarisation : le pouvoir.

C’est vous et moi et un paquet d’autres.