Richard se pose des questions. Pour être honnête, à première vue on dirait qu’il nous prend pour des lapins de six semaines, mais admettons qu’il se pose vraiment des questions. Ce serait dommage de ne pas saisir cette chance d’instruire la Grosse Bertha du Journal de Montréal[1].

Caricature par Alexandre Fatta

Si le genre est fluide et qu’il n’y a plus d’hommes ni de femmes, pourquoi a-t-on encore un Conseil du statut de la femme, une Fédération des femmes du Québec et une ministre de la Condition féminine?

Où as-tu pris ça, Richard? le fait qu’il n’y ait plus d’hommes ni de femmes? Ce n’est pas ce que signifie la fluidité du genre. C’est pourtant assez simple, au fond : les hommes et les femmes existent (j’en connais!), ainsi qu’une multitude d’autres rapports au genre, entre ces deux pôles ou bien complétement ailleurs.

Pourtant, je veux te rassurer, personne ne viendra t’attribuer un genre qui ne te conviendrait pas. Est-ce qu’en échange, on peut espérer que tu aies la même politesse à l’égard des autres? Merci d’avance.

Pourquoi sépare-t-on les hommes et les femmes aux Olympiques? Pourquoi ne pas mettre tout ce beau monde ensemble, s’il n’y a aucune différence entre les sexes?

C’est une excellente question Richard! En effet, cette séparation est un peu arbitraire, et le débat fait rage. Tout le monde est bien conscient qu’il faut des niveaux comparables pour qu’une compétition soit intéressante, mais on voit bien aussi que le genre n’est pas si pertinent pour établir ces groupes. Relis ma réponse précédente si c’est difficile à comprendre, ça devrait t’aider.

Pourquoi les Blancs ne font-ils pas partie des groupes racisés? La race blanche n’est pas une race?

Non, la « race blanche », ça n’est pas une race, ni la « race noire », ni aucune autre d’ailleurs. Les races, ça n’existe pas. Ce qui existe, ce sont des rapports sociaux fondés sur des caractéristiques choisies arbitrairement par le groupe dominant pour se distinguer des groupes dominés. C’est pour ça, par exemple, qu’à une époque, on considérait que les Italiens n’étaient pas blancs. Ils n’ont pas changé de couleur depuis, Richard, désolé de péter ta balloune. Ils ont intégré le groupe des dominants, tout simplement.

Quant à « racisé », c’est le fait d’être ainsi assigné à un groupe social racial par les dominants. Les Blancs étant globalement le groupe dominant dans nos sociétés, ils ne peuvent pas être racisés[2].

Bon, je conçois que c’est un peu compliqué. Relis plusieurs fois si c’est nécessaire. Et si tu ne dois retenir qu’une chose, c’est la suivante : les races n’existent pas, le racisme est un rapport social, qui produit des distinctions racistes entre des groupes arbitraires.

Pourquoi on célèbre le vivre-ensemble tout en organisant des festivals de films blacks, de films gais ou de films de femmes? On est ensemble ou on n’est pas ensemble?

On est ensemble ET on n’est pas ensemble, Richard. C’est pas bien compliqué. Dans ta journée, il y a des moments où tu es avec les autres, et d’autres moments où tu as besoin de te retrouver tout seul, ou en famille. Pour les communautés, c’est pas très différent. On doit vivre tous ensemble, mais c’est bien correct de se retrouver avec des gens qui nous ressemblent parfois. Si en plus tu es stigmatisé pour ce que tu es, imagine comme ce doit être réconfortant et nécessaire de te rassembler et d’échanger à l’occasion avec des gens qui vivent la même chose que toi.

Pourquoi les antiracistes accordent-ils autant d’importance à la race des individus? Ne devraient-ils pas au contraire éviter de juger les gens selon la couleur de leur peau, comme le disait si bien Martin Luther King[3]?

Si tu as bien lu ma réponse sur la « race blanche », je pense que tu as déjà la réponse pour celle ci, non?

Les antiracistes s’en foutent de la race, Richard. Ça n’existe pas. Ce qui les intéresse, ce sont les rapports sociaux induits par le racisme, et surtout, les injustices que ces rapports sociaux produisent. Tu ne trouves pas que c’est important de lutter contre les injustices, Richard?

Quelle est la différence entre « donner un boulot à un Noir parce qu’il est noir » et « refuser un boulot à un Noir parce qu’il est noir »? Dans un cas comme dans l’autre, on prend la couleur de sa peau en considération, non?

La différence est simple, Richard. Dans le premier cas, on répare une injustice, et dans l’autre, on l’accentue. La couleur de sa peau, à moins d’être aveugle, on la voit. La « considérer », ce n’est pas un problème, tant que tu ne t’appuies pas dessus pour perpétuer toujours les mêmes injustices.

Pourquoi une femme serait-elle heureuse qu’on lui donne un emploi sur la seule base de son sexe? Ne préférerait-elle pas être choisie pour son talent et sa compétence, indépendamment de ce qu’elle a entre les jambes?

Tu as complètement raison, Richard. L’accès à l’emploi devrait être lié aux compétences, mais regarde autour de toi : des milliers d’hommes occupent des postes grâce à ce qu’ils ont entre les jambes plutôt qu’en raison de leurs compétences. Si c’est pour ton poste que tu t’inquiètes, Richard, rassure-toi : ta compétence n’a d’égale que celle de certains de tes collègues chroniqueurs.

Pourquoi on ne peut pas associer les musulmans à l’État islamique, mais on peut associer les Blancs au KKK? Il y a de bons et de mauvais amalgames?

Je ne sais pas où tu as vu qu’« on peut associer les Blancs au KKK », Richard, mais tu as raison, c’est un amalgame idiot. Tous les amalgames sont idiots. Maintenant que tu comprends ça, on peut te faire confiance pour arrêter?

Pourquoi on ne peut pas imposer un genre à un enfant, mais on peut lui imposer une religion? N’est-ce pas tout aussi limitatif?

À ma connaissance, la réalité c’est l’inverse, Richard : l’immense majorité des enfants se voit « imposer » un genre à la naissance, tandis que les religions sont de plus en plus désaffectées. Est-ce que tu sais qu’au Québec, plus de 60 % des musulmans ne vont jamais à la mosquée? Et on a même un cours sur les cultures religieuses, qui permet justement que les jeunes ne soient pas enfermés dans un dogme étanche, mais aient l’occasion de découvrir les religions dans leur diversité.

Pourquoi serais-je responsable de ce que mes ancêtres ont fait il y a 200 ans? Les Allemands de 20 ans sont-ils responsables du nazisme? Et les jeunes Français qui habitent le Plateau ont-ils joué un rôle dans la rafle du Vél d’Hiv?

Personne ne te croit responsable des actes de tes ancêtres, Richard. J’imagine cependant que tu penses aux demandes de réparations qui émergent ici et là? Essaie un instant de te décentrer, de te mettre dans la peau de ces gens qui subissent au quotidien les conséquences des actes de nos ancêtres, dont le peuple a été décimé, dont les terres ont été accaparées. Sont-ils plus responsables que toi des actes de tes ancêtres? Et pourtant, eux, ils en assument les conséquences. N’est-ce pas la solidarité la plus élémentaire que de chercher à compenser quelque peu ces conséquences, collectivement?

Pourquoi accepte-t-on que des individus se présentent comme des porte-paroles de leur communauté? Les gais pensent tous pareil? Les femmes aussi? Et les Noirs, les autochtones, les transgenres et les musulmans?

En règle générale, on n’accepte pas ça que « des individus se présentent comme des porte-paroles de leur communauté ». Ou alors il faut que tu me donnes un exemple. Les porte-paroles reconnus, dans la totalité des cas auxquels je songe, sont légitimes du fait qu’ils ont été élus, qu’on leur a confié un mandat ou qu’ils ont gagné l’estime de la majorité des leurs[4].

Bon, je conçois qu’on ne soit pas à l’aise avec l’idée de démocratie représentative. Il y a bien des gens qui militent pour la démocratie directe, ou qui optent pour l’abstention, parce que la démocratie représentative ne les convainc pas. J’avoue que je ne t’imaginais pas de ceux-là! J’ai hâte de lire tes chroniques en faveur de la démocratie directe.

Pourquoi, lorsqu’on veut savoir ce que pensent « les » musulmanes, on interviewe toujours des femmes voilées? Toutes les musulmanes portent un voile?

Qu’est-ce qui te fait dire ça? Bien sûr, on a la chance au Québec que même des femmes portant le voile aient parfois accès à une tribune médiatique, mais on voit aussi dans les médias bien des femmes musulmanes ne pas porter le voile ou même militer contre celui-ci. Si tu n’en connais pas, je t’engage à fouiller les pages du journal qui t’emploie, tu devrais en trouver assez facilement.

Pourquoi les féministes pointent-elles du doigt les fillettes qui s’habillent en rose, mais applaudissent les femmes qui portent un hidjab? Un pyjama rose est plus sexiste qu’un voile islamique?

Encore une que tu as compris de travers. Coudonc, qu’est-ce que tu mets dans ton sirop d’érable, à la fin?

Dans les deux cas, les féministes dont tu parles appuient simplement le libre choix des filles et des femmes. Qu’elles puissent choisir elles-mêmes de le porter ou pas, sans que d’autres leur disent si ça convient ou pas. Le hidjab et le pyjama rose, de ce point de vue, sont parfaitement équivalents.

On trouve merveilleux que les communautés ethniques respectent leurs aînés, mais on ne cesse de gueuler contre les hommes blancs de 50-60 ans. Pourquoi?

D’abord, à 50-60 ans, on n’est pas vraiment un aîné, Richard. Et si tu te demandes sincèrement pourquoi on admire le respect que certaines communautés témoignent à leurs aînés, je te suggère de regarder du côté de nos CHSLD pour mesurer le respect que nous leur portons, collectivement.

Finalement, si « on ne cesse de gueuler contre les hommes blancs de 50-60 ans », c’est tout simplement parce que c’est pratiquement toujours parmi eux que sont recrutés ceux qui détiennent le pouvoir, et qui nous ont menés où nous en sommes. Toi, par exemple.

Pourquoi reconnaît-on l’islamophobie, mais pas la christianophobie?

J’imagine que comme on vit dans un pays dont la culture majoritaire est liée au christianisme, et où personne n’est discriminé pour être chrétien, on aurait l’air un peu ridicule de parler de christianophobie. Cela dit, là et quand des chrétiens sont opprimés, pourquoi pas?

Pourquoi dit-on que Champlain (qui a épousé une fille de 12 ans) était pédophile, mais pas Mahomet (qui a épousé une fillette de 9 ans)?

Je te laisse apprécier ce qu’il en est de Champlain, mais pour ce qui est de Mahomet, tu rapportes ici une interprétation sunnite ancienne et souvent contestée. Les interprétations modernes du hadith qui évoque le mariage avec Aïcha lui donnent plutôt 19 ans au moment de l’union.

Voilà. J’espère que ça répond un peu à tes questions, Richard. Quant à moi, je ne peux pas te cacher que j’ai un certain malaise à voir un homme de ton âge et de ton influence se comporter comme un petit malin de 17 ans. Ce que tu écris a des conséquences, le sais-tu?

Ah! J’avais moi aussi une question, si tu veux bien : pourquoi tant de gens, et en particulier toi et tes collègues chroniqueurs du Journal de Montréal, font mine de ne pas comprendre et d’ignorer ces réponses somme toute assez simples? Est-ce que pour une fois, tu ne voudrais pas t’attacher à débattre sur la base des meilleures versions des arguments, plutôt que de les caricaturer? À vaincre sans péril, dit-on, on triomphe sans gloire.

Notes

[1] Pour obtenir le lien vers une question en particulier, ajoutez simplement le numéro de la question à l’URL de l’article. Ainsi, pour pointer directement sur la question sur le KKK, le lien sera : https://onjase.org/post/2019/02/24/399-Richard-veut-savoir#huit

[2] Voici un bon article pour approfondir cette question

[3] Cornell West montre bien comment la radicalité de Martin Luther King est oubliée par nombre de ceux qui l’évoquent aujourd’hui. Martineau nous en donne ici un exemple parfait

[4] Il suffit de penser à Martin Luther King. Sans avoir été élu, il était manifestement un porte-parole légitime de la cause des Noirs, qui se retrouvaient dans son discours et étaient prêts à se ranger derrière lui.