Lorsque l’on s’intéresse un peu plus en profondeur au débat sur les signes religieux, on se rend compte que la question primordiale des droits fondamentaux est banalisée par les personnes qui souhaitent les restreindre en interdisant le port de signes religieux à tous et toutes ou à une partie des agent·e·s de l’État. Comme si les droits fondamentaux, c’était quelque chose de malléable, une liste d’épicerie incohérente qu’on peut attaquer par ci par là sans justification solide et sans trop de conséquences. À dire vrai, pourquoi au juste avons-nous des droits fondamentaux?

Charte canadienne des droits et libertés

Plus précisément, pourquoi diable la liberté de conscience et de son expression sont-elles protégées par le droit international et par nos chartes québécoise et canadienne?

Pourquoi l’article 18 de la Déclaration universelle des droits de l’homme, que le Québec reconnaît, dit-il que « toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion; ce droit implique la liberté de changer de religion ou de conviction ainsi que la liberté de manifester sa religion ou sa conviction seule ou en commun, tant en public qu’en privé, par l’enseignement, les pratiques, le culte et l’accomplissement des rites »?

Pourquoi l’article 18.1 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques, que le Québec, encore là, reconnaît, stipule-t-il que « toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion; ce droit implique la liberté d’avoir ou d’adopter une religion ou une conviction de son choix, ainsi que la liberté de manifester sa religion ou sa conviction, individuellement ou en commun, tant en public qu’en privé, par le culte et l’accomplissement des rites, les pratiques et l’enseignement »?

Pourquoi l’article 12.1 de la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones, que Québec solidaire reconnaît, proclame-t-il que « les peuples autochtones ont le droit de manifester, de pratiquer, de promouvoir et d’enseigner leurs traditions, coutumes et rites religieux et spirituels […] »? Pourquoi son préambule affirme-t-il « en outre que toutes les doctrines, politiques et pratiques qui invoquent ou prônent la supériorité de peuples ou d’individus en se fondant sur des différences d’ordre national, racial, religieux, ethnique ou culturel sont racistes, scientifiquement fausses, juridiquement sans valeur, moralement condamnables et socialement injustes »?

Pourquoi l’article 2 de la Charte canadienne des droits et libertés garantit-il que « chacun a les libertés fondamentales suivantes : a) liberté de conscience et de religion; b) liberté de pensée, de croyance, d’opinion et d’expression, y compris la liberté de la presse et des autres moyens de communication »?

Pourquoi l’article 3 de la Charte québécoise des droits et libertés de la personne assure-t-il que « toute personne est titulaire des libertés fondamentales telles la liberté de conscience, la liberté de religion, la liberté d’opinion, la liberté d’expression, la liberté de réunion pacifique et la liberté d’association »?

Pourquoi nos sociétés démocratiques contemporaines se sont-elles dotées de cadres juridiques contraignants pour enchâsser de manière équilibrée les droits collectifs et individuels? Est-ce le fruit d’une révélation divine, d’une fantaisie démocratique ou des leçons de l’Histoire?

Par exemple, est-ce à cause du génocide de six millions de citoyen·ne·s européen·ne·s pour seul motif de leur judéité au siècle dernier?

Est-ce parce que les porteur·se·s du triangle violet (Témoins de Jéhova, Adventistes, Baptistes, etc.) ont aussi été déporté·e·s par les nazis?

Est-ce parce que la stalinisme a envoyé au goulag des milliers de personnes trop juives originaires d’Ukraine ou trop musulmanes, comme les Tatars de Crimée?

Est-ce à cause de la Nakba et des massacres de Sabra et Chatila du côté des Palestiniens?

Est-ce parce que la Chine enferme actuellement un million de Ouïghours et Kazakhs dans des camps de rééducation par l’esclavage, parce qu’ils et elles montrent des signes ostentatoires « d’extrémisme » : usage de leur langue, prénoms, cuisines et habits traditionnels, dont des symboles religieux comme les couvre-chefs?

Est-ce parce qu’Alexandre Bissonnette a assassiné des personnes en pleine expression de leur confession religieuse?

Est-ce parce que… #Christchurch?

La longue litanie des désastres passés et contemporains est inépuisable. Voilà pourquoi nous avons des droits fondamentaux.

Parce que des survivant·e·s, des expert·e·s juristes et des spécialistes des sciences humaines et sociales, des politicien·ne·s et des membres de la société civile se sont consultés pour analyser méthodiquement les mécanismes anthropologiques qui ont mené aux totalitarismes. Ces personnes ont ainsi compris que les armes juridiques et la primauté du droit forment le dernier rempart pour freiner la reproduction de ces mécanismes. Elles ont saisi qu’il ne peut y avoir d’accommodement raisonnable avec la discrimination (sauf pour raison de sécurité, d’identification ou de communication), puisque les catastrophes ont toujours commencé par de petites discriminations basées sur des compromis(sions) majoritaires.

Ainsi, au regard de l’histoire et de la mémoire, nous avons l’obligation morale et politique de ne pas répéter le passé. Et nous le faisons plutôt bien. En 2019, on n’accepterait jamais de compromis avec le sexisme, le racisme biologique ou l’homophobie.

De ce fait, quelle que soit la discrimination interdite en vertu de notre droit — même une discrimination qui ne concerne personne ou presque dans les faits, ou qui ne te semble pas en être une —, institutionnaliser une discrimination doit nous indigner, nous terroriser. Parce qu’en réalité, elle nous concerne(ra) éventuellement tous et toutes.

Certes, pas tout de suite, pas manifestement. Mais il faudrait être aveugle ou naïf pour ne pas comprendre que la genèse de l’islamophobie contemporaine ressemble trop à celle de l’antisémitisme du début du siècle dernier. Par conséquent, respecter notre État de droit est garant de nos libertés individuelles et collectives. Les droits fondamentaux n’ont pas été établis pour soulager notre conscience ou faire joli, mais parce qu’ils sont la condition sine qua non de la justice universelle. Car comme le disait Nelson Mandela : « Être libre, ce n’est pas seulement se débarrasser de ses chaînes; c’est vivre d’une façon qui respecte et renforce la liberté des autres. »

Voulons-nous donc prendre le risque d’attaquer une partie de nos droits fondamentaux comme la CAQ, le PQ et une partie des Solidaires souhaitent le faire? Voulons-nous parier sur une théorie de l’apaisement de l’insécurité culturelle de la majorité, apaisement qui n’est jamais advenu là où pareille théorie a été invoquée pour restreindre des droits fondamentaux?

Voulons-nous maintenir les (néo)-Québécois·e·s croyant·e·s, à 99 % démocrates et laïques, dans les marges de nos sociétés et de nos structures de pouvoir? Pire, les condamner à demeurer dans ces marges?

Voulons-nous expliquer aux Autochtones qui portent des signes religieux qu’ils et elles ne pourront jamais être juges, agent·e·s de police ou enseignant·e·s? Et cela en plein effort de vérité et de réconciliation, où la question de leur autodétermination est centrale?

Voulons-nous renier certains traités internationaux, tout en faisant la leçon à nos dirigeant·e·s qui n’honorent pas ceux qu’ils et elles reconnaissent sur le climat?

Moi, je n’ai pas envie de jouer avec le feu totalitaire, ni avec la vie de certain·e·s de mes concitoyen·ne·s. Je ne veux pas barguigner avec les droits fondamentaux. Et vous?