L’ordre des éphémères regroupe les plus anciens insectes ailés vivant encore sur la planète. Après avoir vécu trois ans à l’état de larves, ils éclosent et se libèrent pour se reproduire en plein vol, déposer leurs oeufs dans un milieu humide et mourir presque aussitôt, servant alors de précieux nutriment aux êtres qui les supplantent le long de la chaîne alimentaire. Ce plancton aérien est, comme bien d’autres, une forme de vie essentielle dans nombre d’écosystèmes.

J’aimerais évoquer l’âme d’un jeune homme à qui dieux et déesses semblent avoir joué un vilain tour.

Dès que chez lui la flamme eut couvé assez longtemps pour que se fût libéré son désir, celui-ci mourut au moment même de prendre son envol. Il mérite qu’on dise pourquoi. Voici Benoît, dont furent éphémères la joie, le rêve, l’innocence et la vie.

Benoît n’aura pas eu le temps de constater, avec amertume et dépit, toutes les dérives sexuelles qui ont fait le malheur de bien des enfances et qu’on a exposées au grand jour depuis peu. Devant ce désastre, il aurait sûrement retourné la veste de sa propre culpabilité contre son silence ou sa discrétion maladive, se limitant à lever les sourcils à peine plus haut que les épaules pour justifier sa profonde passivité, sans parler de ce qu’il a perçu en lui-même comme une impuissance crasse. L’amour, encore et toujours, et la peur de le voir mourir, il en savait un peu sur la chose. Il aurait dit que dénoncer une vedette, un artiste, un politique ou un ecclésiastique, c’est bien plus facile à faire que lorsqu’il s’agit d’un proche. Oui, Benoît aurait porté un jugement sévère contre ses semblables.

Le rapt de l’innocence peut mener à l’assassinat du désir. Je ne parle pas que du désir de l’autre, cet autre entendu comme l’adresse de mon désir, mais aussi le désir de l’autre, ce désir qui appartient à l’autre et où il m’arrive de me perdre pour tenter de m’y retrouver.

J’ai ouvert un tiroir plein de vieux papiers et de poussière. J’y ai retrouvé une vieille missive de Benoît. Il y avait consigné à mon attention les pleurs de son silence, peut-être pour défier tout l’éphémère que fut sa courte vie.

C’est l’heure de dormir. Sa grosse main court sur mon sous-vêtement.
- Arrête de me taponner, j’aime pas ça!
- Ben voyons donc, j’te fais pas mal, quand même.
- Arrête ça, papa!
Ça s’arrête, ça se calme un peu. Je m’assoupis. Mais j’ai encore un problème d’incontinence au lit. Je me réveille tout mouillé. Il s’en est rendu compte.
- Enlève tes bobettes, tu vas te sentir mieux.
- Ouais, mais tu vas encore me taponner?
- Ben non, voyons !
Il ne tient pas sa promesse.
- Tu me le fais encore!!
- Non, non! Je caresse juste ta bedaine.
Sa main est sur mon ventre. Est-ce que je me suis trompé? Je suis tout mêlé. Je me tourne sur le ventre, pour le fuir. Il est toujours là. Je ne dis plus rien, je roule jusqu’au bord du lit, le plus loin possible…

En visite à la maison ancestrale de la grande famille, il leur avait fallu partager trois lits entre eux quatre. Ses parents faisant chambre à part depuis longtemps, Jocelyn avait dormi avec son père la veille, et c’était au tour de Benoît cette nuit. Le lendemain, le frère dénonçait le même traitement devant sa mère. Il avait lui aussi tenté de fuir. Devant le regard maternel inquisiteur, Benoît hocha timidement la tête. « Maudit écoeurant!! » a-t-elle alors lancé à l’homme, silencieux et abattu.

Ce séjour à la campagne avait tout pour plaire à un enfant citadin en quête de sérénité : respirer les foins humides, écraser des vesses de loups pour en expulser un nuage noirâtre, arracher du potager une carotte encore immature pour y mordre à pleines dents, rire aux larmes à courir sous l’averse soudaine en s’éclaboussant de boue, rester couché dans les herbes hautes sous un ciel sans lune à guetter les étoiles filantes. Il n’aura fallu qu’une courte mais envahissante entrée dans sa bulle encore vierge pour que s’évanouisse le charme.

- Montre-la moi, puis je vais te montrer la mienne.
- Mais non! C’est à moi, ça. J’ai pas envie que tu vois ça.
- Je dirai rien à maman. T’as pas besoin d’avoir peur.
- Bon, ben.. tiens!
Jocelyn ne s’est pas contenté de regarder.
- Ouch!! Tu me fais mal, arrête ça!!
Je réussis à me dégager.
- Bon! À ton tour maintenant! Montre…
- Bien sûr. Attends un peu, et tu vas voir…
Il me tourne alors le dos. Je vois mal ce qu’il fait. Sa main fouille dans son bas de pyjamas. J’ai comme un blanc. Je ne me souviens que de l’odeur écœurante de son urine.

Benoît n’a pas dénoncé son frère. Il lui aurait fallu justifier sa propre faute.

Le temps de l’enfance est celui de la curiosité. On ne pourrait pas la dire malsaine. Cette valeur reste une fiction dans un système encore ouvert et naïf, qui s’organise impatiemment de manière chaotique, sans principe directeur, sauf ceux du plaisir de la découverte et de la découverte du plaisir. Déjà, pourtant, un interdit semble s’installer. Mais il s’agit moins d’un précepte imposé que d’une pudeur surgissant avec la découverte de son être. On prend contact avec la notion floue de limite, et tout le défi ludique est dans cette tentative de la repousser tout en la préservant. Mais quand celle-ci est brisée par l’autre, le plaisir comme principe cède la place à la possibilité toujours présente de la violence.

- On va faire ça vite : tu te déshabilles et je fais pareil. Puis on se recouche pour faire dodo.
- Ok!! mais maman ne doit pas le savoir, hein?
- Pas de danger!
Jacynthe retire tout ce qui la couvre en deux temps trois mouvements et se tient debout sur son lit en me souriant tendrement.
- À ton tour, maintenant.
- Ok, voilà…
Je ne montre pas tout.
-Tu as triché! Tu m’a menti!

Le lendemain, sa jeune soeur racontait tout devant la famille. « Tu es un écoeurant. » lui lança sa mère, d’un ton posé et trop calme pour être rassurant.

L’arrivée de Jacynthe avait détrôné Benoît de sa place de cadet. Au moment de cet épisode, il n’avait pas encore compris ni senti l’inconfort et l’inconsidération de la position qu’il fallait occuper entre aîné et puinée. Son regard curieux pour le corps pré-pubère de sa jeune soeur s’était subtilement muté en fascination envieuse. La différence sexuelle, avant même toute excitation et toute érotisation, le tenaillait à la frontière de l’inquiétude et du soucis. Appelons cela la vivacité d’un désir furtif : partager une nudité lors d’un bref moment complice, et tirer ensuite un trait, au risque d’éveiller quelque démon. Pour son malheur, le schéma qu’il avait appris lui avait causé un cuisant échec : il ne savait plus s’abandonner à l’instant. Il était resté captif d’une stratégie, au lieu de se laisser emporter par des élans communs. Il avait trahi sa soeur en même temps que son désir de découverte.

J’ai perdu de vue Benoît quelque part dans les premières années du secondaire. Quand je l’ai revu, il était devenu un beau jeune homme bien portant et d’un charmant caractère. Il faisait partie d’une troupe de danse qui s’était produite en spectacle lors de la cérémonie de graduation du groupe d’élèves dont faisait partie ma copine d’alors. J’avais déjà fait un an de cégep. Benoît avait opté pour une formation professionnelle courte. Je ne sais plus dans quel domaine. Sans me parler de ses rêves ni de ses ambitions, il disait qu’il voulait profiter le plus tôt possible de chaque minute de sa vie, et que les études à long terme représentaient pour lui une espèce de retard. Il ne savait pas encore à quel point il avait raison.

Je cherche l’air. Une heure à bien respirer ce matin, seulement. Tout est sec et étroit. La chaleur est suffocante. L’eau qu’on m’offre à boire est dure comme le fer. Je ne peux même plus désirer le sommeil, car j’y fais toujours le même cauchemar : une noyade dans une mare de boue et de sel. Je sens mon ventre s’effondrer en moi. Je redoute chaque visite au cabinet : je n’y vois que la destruction de tout mon intérieur. L’essoufflement me fait perdre pied à chaque pas.

Je ne sais pas comment Benoît a pu trouver la force de m’écrire cette lettre. Atteint de fibrose kystique, il a rendu l’âme à 28 ans, à peine 10 ans après notre dernière rencontre. Il n’a pas eu de chance, lui qui semblait s’être assez bien tiré du rapt de son enfance et de la mort prématurée de son désir. Benoît fait partie de ces éphémères qu’on enterre en toute tristesse, mais dont on sait si peu.