Le journaliste Julian Assange est-il déjà coupable?

Que faut-il penser de tous les aspects controversés de l’affaire Julian Assange? A-t-il vraiment violé deux femmes en Suède? Ou est-ce un complot pour salir sa réputation? Il a été innocenté de ces accusations par la justice suédoise, mais une des deux femmes qui avaient initialement formulé une plainte veut à nouveau porter des accusations. Si l’accusation de viol était fondée, ce crime serait bien entendu impardonnable.

Julian Assange lors de son arrestation

Que faut-il penser de Wikileaks? Cet organe d’information a rendu publics des télégrammes du département d’État américain sans les expurger de renseignements susceptibles de mettre certaines sources en danger. Voilà une bavure qui doit être soulignée. Cela veut dire que Wikileaks n’est pas parfait. Mais Wikileaks, c’est aussi la révélation de pertes civiles dans la guerre en Afghanistan. Ce sont les photos de prisonniers humiliés à la prison d’Abou Ghraib. Ce sont des civils et des journalistes tués à partir d’un hélicoptère américain. Ce sont les comptes offshore de chefs d’État africains. Ce sont les chefs d’État européens mis sur écoute par la CIA. C’est le point de départ de révélations faites par d’autres lanceurs d’alerte et par d’autres « Leaks ». C’est tout cela WikiLeaks.

On ne peut donc s’empêcher de souligner le comportement de l’establishment médiatique qui semble avoir déjà passablement tranché la question à l’encontre d’Assange et de Wikileaks, en se rangeant derrière l’opinion apparente de l’establishment politique.

« La justice a fini par rattraper Julian Assange », titrait Radio-Canada. C’est un titre parfaitement adapté à une personne que l’on présente d’ores et déjà comme un criminel notoire.

On essaie d’instiller cette idée dans la population en commençant par laisser entendre que « tous les parlementaires britanniques semblaient se réjouir que Julian Assange soit entre les mains de la justice britannique », mais on ne montre qu’un côté de la Chambre des communes à Westminster.

Il y aurait semble-t-il aussi unanimité de ce côté-ci de l’Atlantique. Les Républicains vont exiger son extradition, mais « les Démocrates ont eux aussi un os contre Julian Assange ». Cela renforce les soupçons.

Bruno Guglielminetti est un spécialiste des nouvelles technologies et des médias numériques qui n’est pas du tout un spécialiste de la politique internationale, ce qui ne l’empêche pas d’avoir une opinion très arrêtée sur le sujet, qu’il a exprimée à l’émission 24/60. Assange est-il « un journaliste, un héros et Wikileaks un média avec un agenda en quête de la vérité? » Pour lui, c’est plutôt « un activiste » et Wikileaks n’est pas un média. C’est un endroit où l’on dépose des documents qui sont publiés, un peu comme chez Wikipedia. Il reconnait que depuis 2010, on y exerce un contrôle très serré des renseignements rendus publics, mais il ne veut pas reconnaître que c’est un média. Pourquoi pas? Quelle est la différence? « Assange n’est pas un journaliste, c’est un activiste ». En quoi est-il activiste? Et en supposant qu’il le soit, les journalistes ne doivent pas être des activistes? Les gens qui travaillent au Canard enchaîné ne sont pas des journalistes? Les journalistes qui ne font que rapporter les nouvelles qui circulent sans chercher à comprendre ce qui se passe vraiment, comme dans le cas du Venezuela notamment, ne sont-ils pas des activistes en faveur de l’establishment politique?

Selon Guglielminetti, Assange est un activiste qui a fait d’importantes révélations concernant les bavures de l’armée américaine en Irak, « mais cela a commencé à déraper avec la campagne de 2016 ».

De quelle campagne s’agit-il? Il fait référence à la campagne des primaires américaines. Le dérapage serait lié aux révélations concernant le parti démocrate faites durant la campagne menant au choix d’un candidat à la présidence des États-Unis. Ces révélations auraient nui à Hillary Clinton. Mais les révélations étaient-elles fausses? Le Democratic National Committee n’a-t-il pas interféré en faveur de Clinton contre Bernie Sanders en lui fournissant à l’avance les questions d’un débat télévisé à venir? Et doit-on vraiment penser que Clinton a perdu les élections à cause de ces révélations? Pendant toute la période des primaires jusqu’aux élections présidentielles, CNN et Fox News ont chaque jour parlé de Trump! Cela n’a-t-il pas joué un rôle plus important encore? Ne faut-il pas évoquer aussi le fait que certains supporteurs de Bernie Sanders ont commis l’erreur de ne pas aller voter au lieu de voter pour Clinton? On n’oubliera pas non plus le fait que le collège électoral a transformé une majorité absolue de votes à l’échelle du pays en faveur de Clinton en une majorité assurant la victoire de Trump.

Alors quel est le problème au juste? Guglielminetti souligne que depuis toujours, « les révélations de Wikileaks visaient des pays occidentaux ». Même si c’était vrai, certaines de ces révélations étaient-elles fausses? Il semble bien que non. Oui, mais on veut l’accuser de conspiration. « A-t-il travaillé à la solde de la Russie? » Voilà l’accusation qui est lancée. L’important n’est pas de savoir si les révélations étaient vraies ou fausses. L’important est de savoir si les révélations provenaient de la Russie et si Assange, l’activiste, travaillait pour le compte de la Russie. On a depuis établi que les courriels avaient été piratés par des hackers russes dans le cadre d’une campagne de Moscou pour peser sur l’élection américaine. D’accord, mais est-ce que cela obligeait Wikileaks à cacher l’information obtenue? Qu’aurait fait le New York Times? Le journal aurait-il caché la vérité? Comment aurait-on pu justifier cela? Pour ne pas nuire à la campagne de Clinton? Et cela n’aurait pas été de la partisanerie en faveur de Clinton? L’enquête sur la possible collusion russe du procureur Robert Mueller ne semble pas incriminer WikiLeaks. Le Guardian, qui avait déclaré que Julian Assange avait rencontré en secret Paul Manafort, l’ancien chef de campagne de Trump, n’a jamais pu apporter de preuves à l’appui de cette affirmation.

Nous sommes donc en présence d’une très belle propagande médiatique. Il y a une « unanimité » des parlementaires britanniques et une « unanimité » des deux partis politiques aux États-Unis. La justice doit par conséquent suivre son cours et « rattraper » Assange, l’activiste, qui travaille pour le compte des Russes.

Une fois rendu là, il ne reste plus qu’à rapporter sans les critiquer les justifications faites par le président de l’Équateur. Aux dires du président Moreno, il était « impoli et difficile ». « Il a bloqué les caméras de sécurité dans l’ambassade ». « Il a agressé les gardiens de l’ambassade ». Ces affirmations ne lui coûtent pas cher, mais elles semblent lui rapporter beaucoup, car il a récolté 10 milliards en prêts du FMI. Ne comptez cependant surtout pas sur ceux qui rapportent la nouvelle sans recul pour interroger les motivations du président équatorien.

Peu importe qu’Assange soit appuyé par le Rapporteur officiel de l’ONU et Avocats sans frontières, comme l’a correctement souligné Anne-Marie Dussault. Peu importe le précédent par lequel un journaliste étranger peut être arrêté pour avoir révélé de l’information véridique à propos des États-Unis. Peu importe si, comme le souligne Glenn Greenwald, journaliste récipiendaire du prix Pulitzer, accuser Wikileaks de révéler de l’information véridique équivaut à accuser le New York Times d’en faire autant.

Peu importe si Edward Snowden écrit :

Images of Ecuador’s ambassador inviting the UK’s secret police into the embassy to drag a publisher of — like it or not ­— award-winning journalism out of the building are going to end up in the history books. Assange’s critics may cheer, but this is a dark moment for press freedom.

Ces appuis ne changent rien à l’affaire, car ce n’est pas ce que l’establishment veut entendre. Assange est coupable, la justice le rattrape, et c’est un activiste qui a travaillé à la solde des Russes contre les États-Unis. Il se serait livré à des activités d’espionnage pour soutirer de l’information ultra-secrète. C’est ce que l’on veut bien nous faire croire, et ce, même si Chelsea Manning vient de témoigner à l’effet qu’elle avait transmis de l’information à Wikileaks de son plein gré.

Le traitement de l’information dans le dossier Assange et Wikileaks permet de voir de plus en plus clairement comment s’installe et s’impose la perception véhiculée par l’establishment médiatique dans la guerre face à « l’ennemi russe ». Je n’ai aucune sympathie pour Vladimir Poutine et l’État russe, mais j’en ai pour la vérité, y compris lorsqu’elle provient de la RT, même si cet organe journalistique est un instrument de propagande russe, car c’est parfois aussi une source d’information permettant de voir autre chose que ce qui est rapporté par les establishments médiatiques occidentaux qui sont à la solde de l’establishment politique américain.