Un individu, de surcroît membre de Québec solidaire (QS), a récemment écrit ceci à mon sujet sur sa page Facebook :

« On me signale via plusieurs sources qu’un crypto islamiste (sic) aurait infiltré mon fil au cours des derniers mois, y passant des messages douteux par moments. Bref. Si vous voulez son nom, écrivez moi en mp. Il a supprimé son compte. Prudence. »

Saint Jérôme conduisant au monastère le lion blessé - Vittore Carpaccio (1502)

Avant les derniers échanges sur les réseaux sociaux suscités par la décision de QS de revoir sa position concernant la question de la laïcité, je ne connaissais pas cette personne. Je l’ai découverte dans ce contexte, alors qu’elle défendait, avec une équipe comptant quelques personnes d’origine maghrébine, une option favorable à l’interdiction du port de signes religieux par les fonctionnaires en position d’autorité coercitive. Cette position a été battue en brèche par un vote quasi unanime des délégués de QS au dernier Congrès national du parti.

N’étant pas moi-même membre de QS, je n’ai pas participé à ce vote. En revanche, comme beaucoup d’autres personnes, je suis intervenu à l’occasion de ce débat, notamment sur le fil Facebook de cette personne, pour défendre une position respectueuse des droits fondamentaux des minorités religieuses. C’est cette position qui a finalement été adoptée par le parti.

Petit rectificatif en passant : je désactive et réactive fréquemment mon compte Facebook, ce qui est ma façon à moi de prendre une pause du bruit virtuel.

Revenons maintenant à la substance de ce commentaire calomnieux.

Cette personne ne me cite pas nommément dans son message. Néanmoins, plusieurs ami·e·s m’ont assuré qu’elle n’hésite pas à communiquer mon nom en privé comme étant celui de ce crypto-islamiste qui aurait infiltré son fil.

Ce n’est pas la première fois qu’une telle accusation diffamatoire m’est adressée. En 2012, déjà, en réaction à un article que j’avais publié dans les pages du Devoir à la suite de l’attentat de Mohamed Merah[1], certains chefs de file de l’islamophobie au Québec, comme Benhabib et Dutrisac, avaient également prétendu que j’étais un islamiste, un membre patenté de l’organisation des Frères musulmans.

Quelques mois plus tard, le site notoirement islamophobe Point de bascule a aussi ajouté mon nom à sa longue liste des acteurs présumés de l’islamisme au Québec. Ce site me consacre depuis lors une page complète qu’il met régulièrement à jour.

Je ne suis par ailleurs pas le seul Québécois de confession musulmane à avoir fait l’objet d’une telle accusation. De Lamine Foura à Ève Torres en passant par Salah Basalamah, Samira Laouni, Dalila Awada, Leila Bedeir, Haroun Bouaazi, Geneviève Lepage, Amel Zaazaa et des dizaines d’autres, je ne connais pas un·e militant·e anti-islamophobie de confession musulmane au Québec qui n’a pas été ainsi diffamé·e.

C’est donc dire que cette accusation d’islamisme est devenue le destin de tout·e musulman·e qui refuse de diaboliser les siens ou d’applaudir ceux et celles qui souhaitent les traiter en citoyen·ne·s de seconde zone. C’est dire aussi qu’elle constitue une pièce maîtresse de l’arsenal du bon islamophobe, à côté du « complot de l’islamisation du Québec », de « la théorie du grand remplacement », de « l’épithète islamo-gauchiste », etc. Par conséquent, si ce n’est qu’elle dénote un refus de se plier aux desiderata islamophobes de la droite identitaire (et de ses alliés objectifs dans certains milieux de la gauche), cette accusation ne révèle rien sur la réalité de la personne mise en cause.

Elle représente plutôt un procédé discursif qui s’apparente à une opération d’étiquetage, au sens où l’entend la labelling theory des sociologues de l’école de Chicago (Howard Becker, Erving Goffman, etc.). En déployant son anathème, sans se donner la peine de l’étayer, cette opération de stigmatisation n’a qu’un but : orienter le comportement de ceux et celles vers qui elle est dirigée, c’est-à-dire la personne stigmatisée de confession musulmane et, surtout, le public non musulman du prétendu dénonciateur.

En effet, en y recourant, ce dernier souhaite en règle générale mettre sur la défensive sa première cible, l’accusé·e, en lui faisant perdre de vue ce qui lui importe. Au lieu de s’atteler à défendre les droits légitimes des siens, la personne ainsi ciblée se noie plutôt dans la défense de sa propre personne contre une accusation absurde et saugrenue.

Dans ce sens, j’aurais pu moi-même réagir et gaspiller mon énergie à réfuter la diffamation qui me vise, en soulignant ses nombreuses fatuités.

Par exemple, en interrogeant le calomniateur sur la crédibilité de ses sources anonymes. Ces sycophantes sont-ils objectifs? Ces sources ne seraient-elles pas plutôt elles-mêmes des crypto-islamophobes ou des crypto-laïcistes qui souhaitent régler des comptes avec un adversaire politique?

Ou en lui demandant de justifier l’utilisation du terme « crypto ». Y a t-il quoi que ce soit à déchiffrer quand une personne qui tient des positions publiques est désignée comme islamiste par des personnes bien en vue du milieu des médias québécois, une personne de plus dont le nom figure sur la liste des islamistes (présumés) du principal site islamophobe de la province?

Ou en le priant d’expliquer le sens qu’il donne au mot « islamiste ». Parle-t-il d’une attitude religieuse intégriste, d’une affiliation officielle à une organisation islamiste reconnue ou d’une adhésion à un projet politique qui revendiquerait l’instauration d’un État islamiste ou l’application de la charia au Canada? Ou s’agit-t-il, plus gravement, d’un appui accordé à Daesh et à al-Qaida?

Et ces « commentaires douteux » mentionnés à la va-vite? N’aurait-on pas pu les illustrer, question de permettre aux gens de juger de la justesse du doute qu’ils auraient suscité chez le diffamateur? Ou ce soupçon, à l’instar des affirmations mensongères des anonymes, serait-il parole d’Évangile?

Et pourquoi ne pas aussi éclairer les destinataires de la fabulation sur les raisons qui pousseraient un islamiste à « infiltrer » un banal fil de discussion sur Facebook? Serait-il en mission commandée, à l’image de sa sœur l’enseignante voilée, pour convertir à l’islam des personnes vulnérables qui fréquenteraient ce fil? Ou est-ce plutôt pour promouvoir auprès d’elles le projet islamiste lui-même?

Enfin, en quoi la prudence à laquelle on invite le public est-elle différente de l’esprit critique que tout un chacun devrait exercer en lisant quiconque dans l’espace virtuel, incluant mon vertueux calomniateur? Ou est-ce là une prudence toute spéciale qui devrait être réservée aux seuls propos du musulman, une fois étiqueté comme étant un islamiste?

C’est justement là l’autre objectif de l’opération d’étiquetage dont les musulman·e·s font désormais trop souvent l’objet : anesthésier l’esprit critique du public du soi-disant dénonciateur, en suscitant chez lui des affects (peur, dégoût, mépris) dans le but de l’amener à adhérer sans réfléchir à des propositions qui, somme toute, sont aussi injustes que grossières.

Et ici, je suis en droit de demander au faussaire s’il ne souhaite pas au final, en calomniant les voix discordantes qui contestent son discours sur Internet, au lieu d’apprécier la valeur des arguments qu’elles lui soumettent en tout respect, simplement berner ses lecteurs, afin de pouvoir continuer de promouvoir des positions qui ont par ailleurs été récusées par la vaste majorité des militant·e·s de son propre parti. Pourtant, mieux que l’amertume que cette personne affiche depuis le rejet de sa position liberticide par QS, elle pourrait faire preuve de courage intellectuel et moral et oser revoir son adhésion à des mesures législatives décriées par la quasi-totalité des organismes de défense des droits humains de la province.

Bref.

Sachez donc, monsieur, que je ne me donnerai pas la peine de récuser votre calomnie. Et ce, pour plusieurs raisons.

Premièrement, en évitant de me nommer publiquement tout en le faisant abondamment en privé, et en taisant les noms de vos sources, votre attaque est lâche. Elle ne mérite pas que je m’y attarde.

Deuxièmement, vous ne vous êtes vous-même pas efforcé de justifier votre accusation. Aussi, elle n’a aucune valeur à mes yeux, et j’ose espérer que ce sera le cas aux yeux de toute personne raisonnable. Quant aux autres, ils et elles ne veulent déjà rien entendre, ce qui est bien dommage mais hors de mon contrôle.

Troisièmement, même si cette accusation avait été moins lâche, et même si elle avait été étayée le moindrement, je ne vous reconnais aucune légitimité en vertu de laquelle vous seriez autorisé à me convoquer à votre box des accusés. C’est plutôt à vous de rassurer les nombreuses personnes qui s’interrogent actuellement sur le sérieux de votre engagement solidaire.

Quatrièmement, et peut-être contrairement à vous et aux Maghrébin·e·s qui vous entourent, je ne suis pas en quête de respectabilité politique ou sociale auprès de mes adversaires politiques ou idéologiques. Pour autant que j’agis conformément à ma conscience, ce que vos semblables peuvent penser de moi leur appartient et ne me concerne d’aucune façon.

Tout de même, je conclus en vous invitant à mon tour à faire preuve d’un peu plus de prudence à l’avenir. Car juger des appartenances idéologiques ou politiques des gens sur la base de simples ouï-dire colportés par des fréquentations douteuses, outre que c’est indigne d’une personne qui se revendique de QS, cela risque d’entamer le peu de crédibilité qui vous reste dans certains milieux progressistes du Québec.

Note

[1] Après avoir condamné sans appel l’acte terroriste, j’essayais dans ce texte d’attirer l’attention sur la misère identitaire que vivent certains jeunes Occidentaux de confession musulmane, notamment au Québec. Je soutenais que cette misère, conséquence directe de l’islamophobie médiatique et politique qui sévit dans les sociétés occidentales, affaiblissait le sentiment d’appartenance de ces jeunes à ces sociétés, les rendant vulnérables aux discours extrémistes.