« L’homme descend davantage du signe que du singe : il tient son humanité d’un certain régime symbolique ou signifiant. »[1]

Au cours de la semaine chevauchant avril et mai, Le Devoir a publié tour à tour deux billets dont le ton résolument polémique illustre de manière exemplaire la polarisation dans laquelle s’inscrit le projet de loi sur la laïcité de l’État [2]. Il s’agit des textes de Francis Dupuis-Déri[3] et Jean-François Lisée[4]. Alors que le premier compare le cas d’un médecin juif ostracisé à celui des femmes musulmanes incessamment discriminées en raison du hijab, le second nous met en garde contre le retour du religieux que représente le port de ces signes dans nos institutions civiles.

Jackson Pollock #1, 2007

Des intellectuels qui s’insurgent

À prime abord, il est tentant de regarder cet échange comme une simple dispute d’intellectuels, où le souci oratoire semble surpasser celui d’une démonstration calme et posée. Or, j’y entends quelque chose de bien plus préoccupant : l’inaptitude de chacun de ces points de vue à dépasser[5] sa position tranchante et bien campée.

Au moyen d’une figure rhétorique consistant à renverser un vieil interdit (comparer des pommes et des oranges), F. Dupuis-Déri traite sur le même pied le phénomène historique et malheureux d’une opprobre (le rejet du juif) et celui d’une discrimination ordinaire mais non moins malheureuse se basant sur un nouvel interdit (le port d’un signe religieux). De son côté, J.-F. Lisée met en œuvre une ironie à deux et même trois niveaux (pourfendant, pêle-mêle, la christianophobie, ceuzes qui la dénoncent, ainsi que ceuzes qui s’en moquent), pour reconduire cette persistante confusion entre la sécularisation des institutions civiles et l’avènement de la laïcité.

Voilà donc un exemple récent du dialogue de sourds auquel semble nous condamner l’article le plus court et le plus controversé du projet de loi 21 : « Le port d’un signe religieux est interdit dans l’exercice de leurs fonctions aux personnes énumérées à l’annexe II. » Bien entendu, on sait que tout se joue dans le renvoi à cette fameuse annexe.

La non-recherche du sens

Il semble qu’ici l’absence de définition de « signe religieux » soit au cœur d’une méprise qui ne peut mener qu’à l’impasse que représente la polémique actuelle. Il est d’ailleurs remarquable que cette omission concernant le terme clef de tout ce litige soit occultée chez chacun des protagonistes, et nulle relance du débat ne semble changer quoi que ce soit à l’affaire. [6]

Se pourrait-il que cette absence ne soit pas fortuite? À tout le moins ne sert-elle pas l’intérêt de quiconque préparerait le moment de trancher un débat qui n’a aucune chance d’aboutir? N’oublions pas que l’éventualité du « bâillon » parlementaire a été évoquée par le parti ministériel dès les premiers jours qui ont suivi le dépôt du projet de loi. Non seulement cette non-définition dégage une immense marge de manœuvre sémantique, allant de la manifestation discrètement ostensible à la pure et simple exubérance ostentatoire, mais encore rend-elle caduque la possibilité même de débattre en piégeant les protagonistes dans les rets de l’indécidable : on ne sait plus de quoi on parle, parce qu’on ne s’est jamais entendu sur le sens de ce qu’on dit. Reste la polémique, c’est-à-dire la polarisation.

Même si on ne peut pas qualifier le geste (ou le non-geste) d’intentionnel, il impose aux consultations, réflexions et discussions une ligne de conduite qui ne peut se soutenir que d’une conception courante du signe comme symbole[7] : un signifiant dont le niveau d’abstraction est tel qu’il renvoie à une signification déjà culturellement constituée, avec toutes les interrelations sociales qu’elle implique. Le signe religieux ainsi envisagé ne peut donc plus renvoyer à un sens vécu par qui le porte, mais à la relation construite par un tiers (l’interprétant) entre sa matérialité et sa ou ses possibles significations. De cette manière, il est aisé de présenter le signe religieux comme un problème : sa manifestation dans des institutions civiles dont la sécularisation est encore et toujours l’objet d’une reconstruction historique (on dit beaucoup là-dessus, surtout quand on en sait peu) peut facilement être perçue comme la menace du retour d’une oppression (réelle ou fantasmée) par le pouvoir spirituel.

On est même tenté d’y voir une habile manœuvre politique. En effet, mettre l’accent sur l’interprétant plutôt que sur le representamen (le signe matériel) amène à ne considérer que la perception du sens (et donc l’interprétation) par le tiers. Il ne reste alors qu’à puiser dans le bassin des opinions courantes alimenté par le discours médiatique, qui sciemment ou non supporte la manœuvre, pour aiguiller la problématique vers le souci étatique d’une apparence de neutralité plutôt que vers la neutralité comme telle [8].

Adresse et libération des signes religieux

Il ne fait plus de doute que l’apparition du voile islamique dans l’espace public québécois fut le principal déclencheur de toute la problématique qui, depuis dix ou quinze ans, secoue le Québec et l’amène aujourd’hui dans la confusion sémiologique qui, pour l’instant j’espère, se limite à certains dispositifs de l’appareil d’État. Toutefois, il semble que l’étendue de ces dispositifs (voir l’annexe II du projet de loi 21) laisse la porte ouverte sur des possibilités dont on aurait raison de s’inquiéter. Le voile islamique est exemplaire à cet égard, mais on pourra en dire tout autant de la kippa et du turban : le fait de situer le signe religieux sur le plan symbolique lui retire l’opportunité de libérer toutes ses possibilités signifiantes.

J’ai écrit ailleurs[9] que le voile, avant même d’être islamique, avait été l’instrument permettant aux femmes de prier avec les hommes aux premiers temps du christianisme, grâce à sa fonction sémiotique : un couvre-chef qui agit comme un signe de puissance la reliant aux anges. Cette prise de vue sur le phénomène du voile n’est possible qu’à le concevoir aussi comme indice[10]. J’ai aussi parlé de sa portée iconique[11], en soulignant qu’il faisait office de filtre tamisant la lumière divine.

Enfin, en le considérant uniquement sous son aspect (ainsi que via sa fonction) symbolique, on lui assigne une adresse qui n’est pas proprement la sienne. On fait du tiers le destinataire qu’il n’est pas. Le turban-kippa-voile n’agit pas pour qui le porte comme signe adressé aux humains, même s’il leur signifie par ailleurs ce à quoi il renvoie.

À ce titre, la pire comparaison qu’il subit est celle qui le fait équivaloir à un slogan politique. Celui-là s’adresse bel et bien aux humains et n’a pour seul but que leur sollicitation : je te propose, en te le manifestant par un signe, d’adhérer aux idées et valeurs de mon parti. L’adresse du signe religieux est quelque part à l’autre bout de la transcendance, c’est-à-dire dans la visée spirituelle de la divinité. Je ne suis pas obligé d’être d’accord avec cette visée (personnellement, je la trouve problématique), mais je n’ai pas à répondre à un message qui ne m’est pas adressé.

La libération est toujours préférable à la répression.

Notes

[1] Daniel Bougnoux

[2] Projet de loi n°21 : Loi sur la laïcité de l’État

[3] De l’antisémitisme à l’islamophobie: de la grève de 1934 à la loi 21

[4] Comment le fléau christianophobe a englouti le Québec

[5] au sens hégélien de surmonter en assumant

[6] F. Dupuis-Déri a voulu préciser sa pensée après-coup, dans une réponse à J.-F. Lisée, en reconduisant cependant les équivalences que Lisée lui reproche, comme il le fait ici : « Le Juif et la musulmane ne sont pas identiques, mais subissent un traitement similaire. »

[7] alors que selon C.S. Pierce il peut aussi être une icône ou un indice

[8] Même Rima Elkouri, qui n’est pas la moins inclusive des chroniqueuses,s’y est laissée prendre.

[9] Transparence et opacité du voile

[10] le signe relié comme symptôme à l’objet

[11] le signe comme pure ressemblance à l’objet