Dès son arrivée au pouvoir, le gouvernement Legault déposait son projet de loi sur la laïcité. Le gouvernement prétend ainsi mettre un terme à l’interminable débat qui agite la société québécoise depuis une dizaine d’années, suite à la soi-disant crise des accommodements raisonnables en 2007-2008. Le projet de Charte des valeurs du gouvernement du Parti Québécois avait précédé ce projet en 2013. Dans le contexte des discussions qui ont entouré le dépôt de ce projet de charte, j’avais assisté à une conférence de Mme Micheline Dumont intitulée La laïcité et les droits des femmes. Réflexions critiques. Voici les principales observations que m’a inspirées cette conférence.

Micheline Dumont : historienne et spécialiste de l'histoire des femmes au Québec

La question de la laïcité divise profondément les mouvements féministes. Par exemple, le Conseil du statut de la femme publie en 2011 un document intitulé Affirmer la laïcité, un pas de plus vers l’égalité réelle entre les femmes et les hommes, dans lequel on affirme que la laïcité est un chemin vers une amélioration de la situation des femmes. On vise, dans cette perspective, les interdictions des signes religieux en milieu de travail. Ce document vient en contradiction avec la position de la Fédération des femmes du Québec qui prend parti pour une laïcité ouverte.

Si on se place du point de vue du droit des femmes, on peut se demander d’où vient l’urgence de légiférer sur la laïcité, alors que l’on devrait plutôt s’interroger sur les origines des inégalités entre les hommes et les femmes.

Selon bon nombre d’anthropologues, l’inégalité hommes-femmes s’est installée très tôt dans l’histoire de l’humanité, dès que l’être humain est devenu sédentaire et que la notion de propriété est apparue. Cette inégalité s’est fixée avec l’apparition de l’écriture et de ses codes de lois; elle s’est inscrite dans les systèmes juridiques, politiques, économiques et sociaux. Les religions n’ont fait que reprendre ce qui existait déjà. On peut se poser la question à savoir si la laïcité a amené une plus grande égalité hommes-femmes. L’histoire peut nous aider à y répondre. Bref survol historique :

  • La France est le premier pays occidental à avoir vu émerger une forme explicite de féminisme, avec Olympe de Gouges et sa Déclaration des droits des femmes et de la citoyenne. La France se positionne comme le pays modèle en matière de laïcité avec sa loi édictée en 1905. Et pourtant, le pays a pris du retard quant au droit de vote des femmes en n’accordant celui-ci qu’en 1944. L’opposition est venue surtout de la gauche très républicaine (Parti radical et Front populaire). Ce sera Charles de Gaulle qui, par décret, donnera le droit de vote aux femmes quatre ans après le Québec.
  • Au Québec, les Patriotes ont retiré le droit de vote aux femmes en 1834, femmes qui devaient être propriétaires foncières, mais tout de même. Ces patriotes pourtant champions de la laïcité républicaine! Leurs motifs étaient liés aux conceptions du rôle des femmes. L’Église n’a que sauté dans un train en marche. Par la suite, l’opposition s’est étendue aux hommes de tous les milieux : journalistes, avocats, juristes et membres du clergé.
  • En 1929, le gouvernement Taschereau met sur pied la Commission Dorion sur les droits civils des femmes. Cette commission recommande que les femmes puissent jouir de leur salaire comme bon leur semble, que l’âge légal du mariage passe de 12 à 14 ans pour les filles et de 16 à 18 ans pour les garçons, entre autres recommandations. Nul changement quant aux inégalités au sein du mariage. Seule sera retenue la recommandation sur le salaire.
  • Le statut juridique de la femme mariée dans notre Code civil, basé sur le Code Napoléon, fut rédigé par des juristes — aucun membre du clergé n’a participé à ce travail. Pourtant ce statut rendait juridiquement mineure la femme mariée. En 1960, lorsque le gouvernement réforme le droit civil, il s’attaque à la loi et non à une quelconque prescription religieuse. Et qui s’y opposait? Les gérants de banque et les notaires!
  • Dans les années 1940, dans un rapport sur le salaire des enseignant·e·s, l’économiste François Albert Angers justifiait encore l’inégalité des salaires entre hommes et femmes sous prétexte que l’homme est le chef de famille. Cette égalité ne sera acquise qu’en 1964 chez les enseignant·e·s.

Il apparaît donc que le lien entre la laïcité et l’égalité hommes-femmes n’est pas aussi limpide que ce que beaucoup affirment. Ce qui ressort, c’est la volonté de toutes les organisations de maintenir les femmes dans une subordination. Si la société a évolué dans le sens d’une plus grande égalité entre hommes et femmes, c’est aux femmes qu’on le doit. Depuis la fin du XIXe siècle, les femmes se battent pour obtenir des droits.

Au-delà du conflit féministe entre partisanes de la laïcité stricte et partisanes de la laïcité ouverte se profile la domination des institutions patriarcales : gouvernements, organismes économiques, structures politiques, etc. À toutes les étapes de ce débat au Québec, les adeptes de la laïcité calquée sur le modèle français actuel se réclament à cor et à cri de l’égalité hommes-femmes à titre de valeur typiquement québécoise, mais de fait, tout tourne autour du foulard islamique et de l’Islam. La motion déposée par la députée Fatima Houda-Pépin en 2005 contre l’imposition des tribunaux islamiques était inutile, puisque la charia est incompatible avec notre Code civil. Cette obsession démontre bien que dans tout ce débat, on cible particulièrement l’islam.

Cette fixation sur le voile cache les vrais enjeux de l’égalité hommes-femmes que sont les violences faites aux femmes, les inégalités salariales, les politiques de la famille, l’austérité économique qui lèse toujours davantage les femmes, etc. L’égalité hommes-femmes n’est en rien menacée par le hidjab, elle l’est cependant gravement par les systèmes économiques et politiques. Bref, le patriarcat a de beaux jours devant lui.