Monsieur,

Je viens de vous bloquer sur Facebook. J’ai aussi bloqué l’une de vos suiveuses qui s’en prenait à moi avec véhémence. Les autres, je ne m’en suis pas occupée : j’en avais assez lu. Je ne suis pas masochiste à ce point. Si jamais l’un d’eux pose les yeux sur cette lettre, il la portera peut-être à votre attention. Mais ne vous réjouissez pas trop vite : vous n’y trouverez pas matière à me poursuivre, je n’y donnerai pas le moindre indice qui pourrait permettre de vous identifier.

J’ai cherché quelque chose d’intéressant à dire sur vous et je n’ai rien trouvé. Et puis, ça vous étonnera peut-être, mais vous n’êtes pas le seul écrivain connu de la communauté gaie, ni le seul avec qui il m’arrive d’échanger sur Facebook.

Sauf qu’avec vous, ça n’arrivera plus.

Photographie : Jade Cormier

Je ne vous ferai pas la grâce de vous dire dans quel état d’esprit j’étais au moment où j’ai réagi un peu vivement à cette image humoristique que vous aviez publiée sur votre page. Je n’avais pas compris la blague et je l’ai d’ailleurs reconnu, comme je le fais chaque fois que je m’aperçois que j’ai erré. Ce qui m’arrive assez souvent, je dois le dire – je ne prétends surtout pas être parfaite.

Bien sûr, mon « mea culpa » ne vous a pas suffi : vous avez quand même tenu à me rabrouer comme une écolière prise en faute, en me reprochant sèchement d’être intervenue sur votre page. Mais je n’en ai pas fait de cas. Quand on est une femme sur les réseaux sociaux, on s’habitue vite à ces petits accès d’orgueil mâle et l’on n’y prête plus attention.

J’ai voulu saisir la balle au bond d’un autre commentaire pour élargir la réflexion sur le sens de l’humour, et la différence entre critique et censure.

C’est que je suis lasse, voyez-vous, des sempiternelles récriminations contre la « bien-pensance » et la « rectitude politique ». C’est devenu le nouveau point Godwin, un moyen commode de faire taire toute voix dissidente en discréditant par avance tous ses arguments. Dès que vous émettez la moindre réserve, la moindre critique, le moindre point de vue contraire à l’opinion généralement admise, on vous classe au rang des ennemis de la liberté d’expression et des « censeurs » patentés.

Comme si des individus isolés et des groupes de pression ultra-minoritaires, décriés de toutes parts et sans grands moyens, avaient le pouvoir de censurer qui que ce soit ou quoi que ce soit. Comme si c’était ceux qui détiennent toutes les tribunes, bien assis sur leurs privilèges, qui étaient en fait les victimes de tous ceux qu’on refuse d’écouter et qu’on réduit au silence.

Faut-il que notre époque marche sur la tête pour que les pauvres, les déshérités, les traumatisés, les laissés-pour-compte, les parias, les exclus, pour peu qu’ils soient le moindrement récalcitrants, passent désormais pour les bourreaux!

Bref. J’ai inscrit ma dissidence, mais je l’ai fait en des termes parfaitement respectueux, sans agresser ni accuser personne. Après tout, j’étais sur la page d’un écrivain, et je croyais que nous étions entre gens intelligents, cultivés et civilisés. Je me croyais, pour tout dire, dans un « espace sécuritaire ». J’espérais engager un dialogue constructif et mutuellement enrichissant sur un sujet qui me tient à cœur, et auquel vous paraissiez également vous intéresser.

J’ai été occupée ailleurs et quand je suis revenue sur Facebook, un peu plus tard, j’étais curieuse de lire les réactions que mon dernier commentaire allait avoir suscitées. Mais je n’ai eu besoin que d’un rapide coup d’œil pour comprendre que la tempête était en train de se déchaîner contre moi.

À la rigueur, vous auriez pu ignorer ma dernière intervention, ou même la supprimer, et j’aurais compris, j’aurais passé mon chemin sans insister. Mais vous aviez décidé, une fois pour toutes, que j’étais une conne finie, une donneuse de leçons, une emmerdeuse sans humour, et vous avez excité votre meute contre moi.

N’allez pas croire que je n’en ai pas l’habitude. Il y a un bon moment que j’ai ouvert ma page Facebook, et j’y ai assuré longtemps une présence assidue. J’ai pris position publiquement dans des débats enflammés et extrêmement polarisés, et ça m’a valu des pluies d’insultes et des menaces à faire pâlir le plus endurci des criminels. J’ai même été modératrice de pages publiques, une mission pratiquement suicidaire qui m’a menée au burnout.

(Vous vous en foutez : je sais. Mais puisque vous n’avez pas voulu que nous échangions chez vous, souffrez que je me répande chez moi, en savourant la douce revanche de vous deviner exaspéré de devoir me lire jusqu’au bout, dans le vain espoir de trouver la faille qui vous permettrait de m’envoyer au tapis…)

Comme je l’ai dit, je ne vous ferai pas l’honneur de vous dire dans quel état d’esprit je me trouvais lorsque j’ai malencontreusement trébuché sur votre blague idiote. Vous ne le méritez nullement; d’ailleurs, vous ne méritez aucun honneur.

Mais s’il vous prend un jour l’envie de vous détacher un moment de la contemplation de votre nombril, dont je ne doute nullement qu’il soit fort joli, songez que sur les réseaux sociaux, même quand vous croyez connaître quelqu’un, vous ne savez jamais à qui vous avez réellement affaire. Au cas où vous ne l’auriez pas remarqué, notre société n’est pas au zénith de sa forme. Beaucoup sont aux prises avec la dépression, la maladie mentale, l’isolement. Vous pouvez avoir affaire à un être en détresse, en deuil, en état de choc à la suite d’une terrible nouvelle, en pleine crise de panique.

Vous me direz qu’ils n’ont qu’à se tenir loin de Facebook ou, au moins, à éviter de se mêler de ce qui ne les regarde pas. Mais sur Facebook, tout ce qui vous tombe sous les yeux vous regarde. C’est un livre ouvert. Et puis, si vous n’arrivez pas à comprendre pourquoi des malheureux viennent quelquefois traîner leur douleur et leur chagrin sur les réseaux sociaux, c’est que vous ne savez pas ce que c’est que de se noyer dans un océan de solitude.

Et vous, vous les attaquez en meute; vous faites d’eux, sans savoir ce qu’ils vivent ni qui ils sont, un moyen commode de passer vos frustrations du moment en les moquant, en les humiliant, en les réduisant à des stéréotypes et en les traînant dans la boue! J’espère que vous êtes fier de vous. Vous pensez sûrement que j’exagère; que je suis hystérique; que je fais une montagne d’un rien et une tempête dans un verre d’eau. On peut essuyer cent fois, mille fois ce genre d’attaque groupée sans trop de dommages. On finit par se blinder contre la méchanceté et la haine ordinaire. Jusqu’à ce jour, ce court instant de vulnérabilité, où les coups s’infiltrent par un défaut de la cuirasse et viennent frapper au cœur.

Il y en a, j’en connais, que ça a conduits au suicide.

La violence, ce ne sont pas que des tapes sur la gueule : voilà bien une conception toxiquement masculine de la violence! Il y a des mots assassins qui détruisent des réputations, qui blessent et qui tuent. Ce n’est pas à un écrivain que je devrais avoir à rappeler l’importance et le poids des mots. Ni à un gai que je devrais être obligée de faire valoir la cruauté de distinguer quelqu’un pour l’humilier et l’intimider. Je ne connais pas votre histoire personnelle, mais trop de membres des communautés LGBTQ ont subi ce genre de stigmatisation pour qu’il vous soit possible de l’ignorer.

Il faudra bien qu’on la tienne un jour, cette conversation citoyenne sur la violence intolérable qui règne sur les réseaux sociaux.

Naturellement, vous croyez être du « bon » côté, celui de l’Intelligence créatrice et de la Liberté souveraine. Ce n’est pas vous qu’on moque et qu’on rejette. Ce n’est pas vous, l’éternel paria, le sempiternel dindon de la farce.

C’est pour cela, j’imagine, que vous n’hésitez pas à reproduire les mécanismes de la haine dont se nourrissent aussi bien les gouvernements autoritaires que les crimes haineux, y compris homophobes. Vous avez déjà oublié Stonewall. Vous avez oublié les descentes dans les saunas, les bastonnades, la clandestinité, les rendez-vous discrets avec la peur au ventre. Et l’obligation de dissimuler, toujours. Pour survivre.

Aujourd’hui, c’est l’été, il fait beau, vous sirotez sans doute quelque cocktail savant assis à une terrasse du Village, et vous vous dites sûrement que vous aimez votre vie. Il vous est indifférent que d’autres, tout près de vous, vos compatriotes, vos sœurs et vos frères, aient de plus en plus peur, de plus en plus faim, de plus en plus froid. Et qu’un nombre croissant d’entre eux soit forcé de dissimuler, toujours.

Vous entendez leur clameur comme un bourdonnement agaçant, et vous chassez leurs revendications sans les écouter, comme on chasse une mouche, du revers de la main. C’est ainsi qu’on faisait taire les homosexuels, jusqu’à tout récemment. C’est ainsi qu’on les bâillonne encore dans de nombreux pays du monde, les forçant à la clandestinité.

Il n’y a pas de dialogue possible quand on ne sait voir dans l’autre qu’un adversaire à terrasser. Cette logique de l’affrontement ne peut mener, à terme, qu’au désastre. C’est elle qui prélude à toutes les guerres, à tous les massacres, à toutes les tueries. Alors qu’un minimum de gentillesse, de respect, de bienveillance, de compréhension et d’écoute pourrait tant faire pour réduire les tensions, et rendre la vie un peu plus agréable pour tout le monde.

J’avais cru naïvement que votre statut d’écrivain connu de la communauté gaie vous mettait à l’abri de ce genre de muflerie brutale à laquelle les trolls masculinistes, transphobes et xénophobes m’ont habituée depuis longtemps. Je m’aperçois, non sans amertume, que je m’étais trompée.