Lettre ouverte aux politicien·ne·s

Je suis née et j’ai grandi dans un monde en pleine effervescence. C’était la Révolution tranquille et on bâtissait le Québec moderne. J’avais cinq ans l’année de l’Expo 67 à Montréal : trop jeune pour y aller, car le voyage était long (nous vivions alors à Matane), mais assez vieille pour me rappeler qu’on ne parlait que de ça, cette année-là. Quelques-unes de mes tantes s’y étaient rendues, et me racontaient leur visite avec des étoiles dans les yeux. Elles avaient découvert à la fois les cultures du monde et la grande ville, et elles en étaient revenues émerveillées.

On parlait beaucoup de politique à cette époque. L’indépendance était déjà au cœur des discussions, mais dans notre petite ville de Gaspésie, elle était plutôt mal vue car liée au FLQ, le Front de libération du Québec, que les médias présentaient comme une sorte d’association de malfaiteurs, et qui s’était en partie formé à Percé, non loin de chez nous. Dans ma famille, c’étaient mes oncles et mes tantes adolescent·e·s et jeunes adultes qui étaient les plus fervent·e·s partisan·e·s de l’indépendance, de l’éloquent Pierre Bourgault et du RIN[1], tandis que leurs aîné·e·s restaient farouchement attaché·e·s au Parti libéral et à la Confédération canadienne, dont on avait justement célébré le centenaire en 1967.

Mes parents avaient énormément d’admiration pour René Lévesque, le ministre vedette de « l’équipe du tonnerre » du gouvernement Lesage à qui nous devons, notamment, la nationalisation de l’électricité, et qui avait été, avant d’entrer en politique, l’un des plus brillants journalistes des premiers âges des médias électroniques québécois. Néanmoins, ils ne l’avaient pas suivi tout de suite dans l’aventure du Mouvement souveraineté-association, qu’il avait fondé avec quelques transfuges du Parti libéral après en avoir claqué la porte, et qui allait devenir le Parti québécois (PQ), absorbant plus tard le RIN et divers petits partis indépendantistes.

Il faut dire que mes parents étaient libéraux depuis toujours, comme leurs parents l’avaient été avant eux, et qu’ils l’avaient payé cher en arbitraire, en brimades, en injustices et en horizons bouchés tout au long de l’interminable règne de Maurice Duplessis. Les Libéraux incarnaient alors le progrès, et l’élection de Jean Lesage, en 1960, était arrivée dans leur existence comme une bouffée d’air frais, un rayon de lumière après des décennies à croupir au fond d’une tombe.

Dans mon enfance, à Matane, on avait foi en l’avenir et on croyait au progrès. Je me souviens d’avoir assisté à des prodiges, telle la première transmission d’une émission de télévision par satellite, ou les premiers pas de l’humanité sur la lune. J’ai assisté à la naissance des cégeps, à l’arrivée de la carte d’assurance-maladie, à l’essor du mouvement féministe, à l’engouement pour les pratiques orientales et aux premiers balbutiements du nouvel-âge. Je me souviens aussi de tragédies comme l’assassinat de Martin Luther King et celui de Robert Kennedy, et de l’émotion qu’elles ont suscitée. En ce temps-là, les politicien·ne·s étaient des personnages importants, en qui les populations avaient foi, et qui savaient parfois inspirer et insuffler un vent de progrès. Les conditions de vie, globalement, s’amélioraient – même s’il y avait des laissés-pour-compte, mais ils n’apparaissaient pas encore dans mon champ de vision à ce jeune âge. La classe moyenne naissante était trop occupée à s’acclimater à son nouveau confort pour se préoccuper de ce genre de détails…

On croyait encore au progrès technique, scientifique, économique, social. Je me souviens que les hauts salariés (cent mille dollars et plus, si ma mémoire est bonne) payaient jusqu’à soixante pour cent d’impôt sur le revenu et le faisaient sans rechigner : tout le monde trouvait ça normal. Ça permettait de financer le développement de nos réseaux publics de santé et d’éducation, de nos programmes sociaux et de nos infrastructures. L’équité fiscale jouait encore son rôle de redistribution de nos richesses collectives.

C’est à titre de « coopérants canadiens » que ma famille est partie au Cameroun en 1970, pour le compte de l’ACDI [2]. Et ce n’est qu’à notre retour d’Afrique que mes parents ont pris le virage souverainiste, votant pour le PQ de René Lévesque le 15 novembre 1976, date à laquelle j’ai eu le privilège d’assister à un élan d’euphorie comme on n’en verra jamais plus dans ce pays. J’avais quatorze ans et c’est ce jour-là que je me suis prise de passion pour la politique.

Nous étions peut-être naïf·ve·s mais il me semble qu’en ce temps-là, on pouvait encore croire à la démocratie représentative, au processus électoral et aux programmes des partis. Une fois au pouvoir, ils s’appliquaient au moins à les réaliser, et y parvenaient le plus souvent. Avant le remarquable premier mandat du PQ et son train de réformes qui a fixé les contours du Québec moderne, il y a eu ceux, non moins marquants, de Jean Lesage, de l’étonnant Daniel Johnson père, et même du terne et louvoyant Robert Bourassa qui, malgré tout, a poursuivi l’élan imprimé par ses prédécesseurs à l’économie québécoise, notamment avec les grands chantiers de la baie James.

Mais après le désastreux référendum de 1980 sur la « souveraineté-association », plus rien n’a été comme avant. Le tournant des années 1980 s’est abattu sur la démocratie comme une chape de plomb. C’était l’époque du triomphe des politiques antisociales de Reagan et Thatcher (« there is no such thing as society », « there is no alternative »), ainsi que de l’idéologie néolibérale – antiétatique et mondialiste – de Milton Freidman et des Chicago Boys, et le début de la guerre contre les pauvres.

J’ai eu dix-huit ans en 1980 et ma génération s’est fait claquer la porte au nez. On nous répétait sans cesse que la sécurité d’emploi et le travail salarié, c’était du passé, que désormais, il fallait devenir soi-même son entreprise – et ce qu’il fallait comprendre, c’est qu’on pouvait dire adieu au fameux « filet de sécurité social » dont le Québec était si fier, nous allions être livré·e·s à nous-mêmes, sans protection syndicale ni même légale, et n’allions connaître, pour la plupart, que la précarité. Dans son deuxième mandat, le gouvernement Lévesque a inauguré le règne des compressions budgétaires au Québec avec le gel unilatéral des salaires des fonctionnaires, en 1982, sonnant ainsi la « fin de la récréation » – une expression qu’aimait à répéter Jacques Parizeau, son brillant ministre des Finances. Brillant, c’est indéniable, et certainement intègre, mais c’était un grand bourgeois et un capitaliste avant tout, et il n’était guère l’ami des classes populaires ni des syndicats.

Depuis que j’ai atteint l’âge adulte, je suis allée de désillusion en désillusion. Après le départ de Lévesque, l’un des premiers gestes de Robert Bourassa 2.0 a été d’instaurer ses terribles « Boubou-macoutes », les inspecteurs de l’aide sociale qui se comportaient comme une véritable gestapo, débarquant chez les gens sans prévenir, les bombardant de questions, les intimidant, et allant jusqu’à fouiller dans leurs paniers à linge (authentique). Désormais, pour le « Bien-être social » (sic!), qui qu’on soit, quoi qu’on fasse, on était présumé·e coupable de fraude. (Toutefois, l’expression par laquelle étaient couramment désignés ces inspecteurs, je tiens à le souligner, était plus que boiteuse, car les véritables « tontons-macoutes » du régime Duvalier en Haïti se sont rendus coupables d’enlèvements, de tortures et de meurtres innombrables – mais on aime bien l’outrance langagière et l’appropriation culturelle au Québec : ne sommes-nous pas allé·e·s jusqu’à nous qualifier de « Nègres blancs d’Amérique »!)

J’ai vite compris, dès lors, que les gouvernements ne dirigeaient plus dans notre intérêt, mais contre nous – en commençant par s’attaquer aux plus vulnérables, parce que ce sont les cibles les plus faciles. Il n’y en a eu aucun, depuis, pour m’en détromper. Au contraire : ça n’a fait qu’empirer. J’ai vu se multiplier les sans-abri et s’allonger les files devant les soupes populaires, à Montréal, en même temps que les rues de la ville se remplissaient de voitures de luxe et qu’on bâtissait à tout-va des condos de prestige, et ça n’avait absolument rien d’une coïncidence. Pour ma part, après dix ans de galères, je suis parvenue, un temps, à améliorer mes conditions de vie, jusqu’à ce qu’elles se dégradent à nouveau sous l’effet des compressions budgétaires successives de nos gouvernements, me ramenant à la case départ, sous le seuil de la pauvreté.

Il y a eu quelques bons coups, bien sûr, notamment le réseau des Centres de la petite enfance (CPE), piloté par Pauline Marois, qui a permis à des centaines de milliers de femmes d’intégrer le marché du travail. Je n’oublie pas, non plus, la récente mesure législative qui m’a permis d’obtenir mon changement de nom et de mention de sexe à l’état civil. Mais après tout, cette mesure était une simple question de décence humaine et surtout, elle ne vous coûtait rien.

Dans l’ensemble, toutefois, vos politiques sont restées hostiles à la population. L’érosion fiscale s’est poursuivie, la mondialisation de l’économie a fait pression à la baisse sur les salaires et les conditions de travail, et le niveau de vie des classes populaires n’a cessé de se dégrader, pendant que les plus grandes fortunes atteignaient des niveaux stratosphériques. Pour justifier vos compressions brutales qui ont presque entièrement anéanti l’héritage de la Révolution tranquille, y compris l’éducation et les soins de santé universels et gratuits, jadis exemplaires et aujourd’hui exsangues, vous avez exercé sur nous un odieux chantage, prétextant que nous allions laisser une dette monstrueuse à nos enfants qui allait hypothéquer leur avenir.

Vous nous avez enfoncé au fond de la gorge le principe de « l’utilisateur-payeur », les « tickets modérateurs » pour restreindre l’accès aux soins de santé gratuits, la privatisation graduelle des soins hospitaliers de pointe et de l’éducation de qualité, pendant que nos réseaux publics criaient famine et que nos listes d’attente s’allongeaient démesurément. Vous nous avez fait avaler les paradis fiscaux, les exemptions de taxes aux multinationales, « l’autorégulation » de l’industrie qui a conduit à des tragédies comme celle de Lac-Mégantic, de sinistre mémoire. Vous avez même essayé de nous convaincre de l’existence d’une « main invisible » qui régulait magiquement les marchés, et d’un « ruissellement des richesses » qui allait faire retomber les miettes des multimilliardaires sur nos têtes et assurer la prospérité de tous·tes. Vous êtes allé·e·s jusqu’à nous croire assez naïf·ve·s pour gober de pareilles idioties, dignes de contes de fées les plus cheaps!

J’ai vu monter dans les médias un discours antisocial, antisyndical et pro-entrepreneurial. Les nouveaux riches du « Québec inc. » étaient les nouvelles stars people, faisant régulièrement la une des magazines et la manchette des bulletins de nouvelles. La solidarité, c’était « out » : c’était désormais l’ambition personnelle et l’égoïsme qui primaient. On a cessé de s’intéresser aux pauvres et aux minorités, sauf pour les dénigrer et souligner leurs « travers » à gros traits, en montant des faits divers en épingle pour en faire des cas d’espèce. Le backlash antiféministe a pris de l’ampleur, s’étalant complaisamment dans le discours public et les médias de masse. Tout ce qui pouvait être associé au progrès social n’était désormais présenté que sous un éclairage négatif, comme une chose nuisible et indésirable.

Partout dans le monde, on a élu des gouvernements de droite, de gauche, de centre, nationalistes, mondialistes, majoritaires, minoritaires, de coalition, mais en fin de compte, ce sont partout les mêmes enseignes, les mêmes compressions budgétaires, les mêmes politiques néolibérales conçues pour enrichir le plus petit nombre au détriment du plus grand nombre, la même exploitation aveugle et destructrice des sources vives de la planète, et de celles de l’humanité.

En ai-je entendu, de belles promesses, pendant toutes ces années! En ai-je espéré et attendu, des lendemains qui allaient « chanter la liberté », à l’unisson avec les crapauds de Félix Leclerc! Tout ce temps, vous nous avez menti, et vous mentez encore sans vergogne. Les seules promesses que vous ayez tenues – à part celles qui vous permettaient de gonfler votre popularité à peu de frais en supprimant les droits d’une minorité au passage, sous couvert d’une définition mesquine et fallacieuse de la laïcité comme l’infâme Loi 21 de l’actuel gouvernement de la CAQ – ce sont celles que vous aviez faites à vos ami·e·s des chambres de commerce et du Conseil du patronat. Ce sont les seuls intérêts que vous servez réellement, avec zèle et fidélité.

Vous êtes tellement menteur·euse·s que vous êtes devenu·e·s interchangeables : on retrouve les mêmes têtes d’un gouvernement à l’autre, député·e·s ou ministres tantôt de la CAQ, tantôt du PQ ou du PLQ. Mais vous continuez à nous faire croire que vous défendez des programmes fondamentalement différents, alors que les faits hurlent le contraire, et vous vous faites élire chaque fois avec la complicité des médias de masse qui, en régime capitaliste, ne mettent de l’avant que des candidat·e·s, des programmes et des partis capitalistes, faisant passer les autres, quand ils daignent en parler, pour des hurluberlus, surtout depuis qu’on a sonné le glas de la social-démocratie, au tournant des années 1980, dans la foulée de la chute de l’empire soviétique.

Dans votre démocratie, nous n’avons pas le choix : nous avons l’illusion du choix. Vous avez tous les outils en main pour manipuler les consciences à votre guise, et vous ne vous en privez pas, surtout depuis l’avènement d’internet et des réseaux sociaux. Je vous ai entendu·e·s cent fois parler de bonheur alors que nous sommes de plus en plus malheureux·ses. Je vous ai entendu·e·s promettre la justice et l’équité, la fin de la pauvreté et des inégalités salariales, alors que les écarts ne cessent de se creuser et que nous sommes de plus en plus pauvres et démuni·e·s. Je vous ai vu·e·s donner votre générosité et votre compassion en spectacle, verser des larmes de crocodiles sur les injustices les plus criantes et sur les souffrances des victimes, avant de retourner vaquer à vos occupations sans rien faire pour changer concrètement les choses ni pour réparer les torts subis. Je vous ai entendu·e·s parler, la voix vibrante et la main sur le cœur, de nos droits et de nos libertés inaliénables, alors que vous nous les supprimez à la première catastrophe, au premier attentat, au premier sursaut de l’opinion publique, toujours versatile et prompte à s’enflammer pour un oui ou pour un non. Ça vous arrange de pouvoir instrumentaliser la peur et jeter des boucs émissaires en pâture à la vindicte populaire : ça vous évite de réprimer de légitimes révoltes. Tant que les peuples se déchirent entre eux, ils continuent à servir leurs exploiteurs sans discuter ni remettre en question leur légitimité.

C’est plus facile de s’en prendre à des minorités sans défense qu’à des classes dirigeantes qui ont la police et l’armée de leur bord.

Tout ça, vous le savez et vous l’utilisez cyniquement à votre avantage. Seulement, retenez bien ceci : ça fonctionne de moins en moins. On ne croit plus vos belles paroles, vos valeurs si nobles, vos beaux discours. Vous vous êtes trop foutus de nous. Nous ne croyons tellement plus à votre mascarade de démocratie, à vos promesses, à vos serments, que nous sommes moins nombreux.ses à voter à chaque élection. Vous auriez intérêt à tirer au plus vite les leçons de ce désaveu de la politique, parce qu’il pourrait bien être le prélude à votre chute prochaine. La légitimité de votre pouvoir s’amenuise comme peau de chagrin, et la démocratie (ou ce qui en tient lieu, plus exactement) risque fort d’être emportée avec vous. À force de nous faire la guerre, nous pourrions en venir à vous rendre coup pour coup, sans plus nous soucier des conséquences. Le jour où les damné·e·s de la terre n’auront plus rien à perdre, et ce jour n’est peut-être plus très loin, même les balles ne les arrêteront pas.

Les peuples n’y croient tellement plus, à votre cirque électoral, que la frange d’entre eux qui se donne encore la peine de voter en est à élire les clowns les plus sinistres qu’elle peut trouver. Le message ne saurait être plus clair, et il vous est directement adressé : you don’t fuckin’ live by your own values. Vos bottines ne suivent pas vos babines. Votre main fait le contraire de ce que dit votre bouche. Voulez-vous d’autres métaphores? Vos beaux discours humanistes, s’ils ne servent pas à adoucir le sort des plus misérables, s’ils n’ont d’autre utilité que de nous inciter à la résignation contre la promesse d’un paradis à la fin des temps, vous pouvez vous les foutre au cul. « We want the world and we want it now! »(Jim Morrison)

Ce n’était pas vraiment la peine de décapiter les rois si c’était pour en revenir exactement au même point, avec une poignée de familles qui se partagent le monde et se vautrent dans le luxe le plus indécent, tout en imposant leur volonté aux populations qu’elles exploitent jusqu’à la trame, véritable oligarchie dont le pouvoir – financier – se transmet par héritage, donc par le sang. Comme au temps des aristocrates. Vous prétendez exercer le pouvoir au nom du peuple, mais vous n’êtes que les chambellans de cette oligarchie. D’ailleurs, les candidat·e·s des « grands » partis qu’on nous impose, à force de matraquage publicitaire, comme les seuls aspirants légitimes au pouvoir, apparaissent de plus en plus médiocres, les meilleur·e·s se cantonnant désormais dans les petits partis d’opposition, indépendantistes, écologistes ou de gauche, ou préférant le plus souvent faire carrière dans la pratique privée, où leur pouvoir est beaucoup plus conséquent, au bout du compte. De sorte que vos gouvernements ressemblent de plus en plus aux vieux théâtres de Guignol, dont vous êtes les pantins. Tout bien considéré, on devrait peut-être envisager de ressortir les guillotines.

En terminant, je m’adresserai à vous, Monsieur le premier ministre François Legault. Quand, au début de cette crise sanitaire, je vous ai entendu déclarer qu’il n’était pas question que qui que ce soit n’ait pas à manger au Québec, j’ai hurlé devant mon écran. Parce que cette déclaration en dit plus long qu’un long discours sur la distance vertigineuse qui sépare les conditions de vie réelles de la population de la connaissance que vous croyez en avoir.

Car je ne doute pas de votre sincérité, et c’est bien ça le pire : vous n’avez aucune idée du nombre effarant de vos concitoyen·ne·s qui ne mangent pas à leur faim et ne parviennent pas à subvenir à leurs besoins de base. Et si vous ne le savez pas, c’est parce que ça ne vous intéresse pas. Vous préférez détourner la tête, par exemple, sur les 300 000 bénéficiaires de l’aide sociale (le mot « bénéficiaires », ici, a quelque chose d’effroyablement ironique) qui doivent déjà survivre avec des prestations largement inférieures au seuil minimum de survie, et que vous sacrifiez froidement pendant cette pandémie. Ou sur les artistes et artisans de la scène culturelle que vous laissez crever en les encourageant à « divertir » leur public sur les zinternets, comme des enfants d’école, comme si les artistes ne vivaient que d’amour et d’eau fraîche. Ou sur ces demandeur·euse·s d’asile qui vont jusqu’à donner leur vie, comme l’infortuné Marcellin François, pour prendre soin de nos personnes âgées, et que vous remerciez en durcissant les règles de l’immigration et en refusant ne serait-ce que de recommander leur naturalisation auprès d’Ottawa. Ou sur ces « anges gardiens », justement, que vous n’en finissez plus de remercier devant les caméras, mais dont vous avez gelé les salaires (augmentés de primes carrément insultantes) et suspendu tous les droits sous prétexte de cette pandémie, après qu’on les ait odieusement surexploité·e·s et sous-payé·e·s pendant des décennies. Il y en a même des milliers, de vos compatriotes, qui couchent dehors en hiver et, que je sache, ça ne vous empêche pas de dormir non plus.

J’ai encore hurlé quand vous avez recommandé à la population d’avoir recours aux ressources disponibles en santé mentale, alors qu’il n’y en a tout simplement pas, les listes d’attente s’étirent jusqu’à deux ans, et l’on n’a d’autre choix que de voir un psychiatre à l’urgence qui vous bourre de pilules avant de vous renvoyer chez vous, si vous avez encore un chez vous… J’ai hurlé aussi quand vous avez prétexté, pour justifier la réouverture précoce des écoles, que vous vous préoccupiez de la santé mentale des enfants et vouliez au moins vous assurer qu’ils mangent tous les jours, alors que la DPJ est dysfonctionnelle depuis une éternité et que la sécurité alimentaire des enfants n’a jamais paru vous préoccuper beaucoup dans le passé, pas plus que celle des adultes, d’ailleurs. Vous avez la mémoire sélective, Monsieur le Premier ministre. Ou alors, elle est pleine de trous, comme une meule d’emmental (et non de gruyère, qui n’en a pas, comme chacun le sait).

Finalement, j’ai arrêté d’écouter vos points de presse, parce que c’était mauvais pour ma pression, et mes voisines commençaient à me regarder d’un sale œil.

Mais sincèrement, vous imaginez-vous qu’on vous croit, quand vous protestez de votre compassion et de votre souci du bien-être de vos concitoyen·ne·s? Vous n’en avez rien à cirer, du bien-être de vos concitoyens·e·s. Le seul bien-être qui vous préoccupe, c’est celui des plus riches et puissants de notre société, à qui vous devez votre carrière et dont vous protégez jalousement les intérêts. Ne nous prenez pas, non plus, pour des imbéciles : nous le savons très bien, que vous vous apprêtez à nous refiler la facture de la crise, toute la facture, avec encore plus d’austérité, de privatisations, de pauvreté et de misère. Et encore plus de Québécois·e·s, y compris des enfants, qui ne mangeront pas à leur faim.

Vous n’êtes que le dernier maillon d’une longue lignée. Vous n’en êtes pas l’instigateur, mais vous êtes complice d’un crime de haute trahison qui se perpétue, et qui devra un jour se payer à la mesure de ses conséquences : celui d’avoir permis à une oligarchie financière apatride de détourner une à une les démocraties du monde à son profit exclusif, jusqu’à en faire des coquilles vides qu’agitent d’insignifiants débats. La démocratie libérale de représentation telle que nous la connaissons a vécu. Elle n’a rempli aucune de ses promesses, et elle a fait largement la démonstration de son échec. Elle ne sert plus, depuis longtemps, qu’une classe dominante de plus en plus arrogante et insatiable. Et vous n’avez même pas conscience, Monsieur le Premier ministre, à quel point votre propre attitude est arrogante et méprisante, sous des dehors bon-enfant. Vous avez une sacrée pente à remonter si vous voulez conférer un peu de crédibilité et de légitimité à votre pouvoir, surtout après votre gestion désastreuse de cette crise. La démocratie contre le peuple, ça n’a que trop duré : soit nous la réformons en profondeur, dans le sens de la justice et de l’équité sociales et d’une décentralisation massive des pouvoirs – et ça, vous ne pourrez pas le faire seul, mais seulement avec nous – soit nous pouvons lui dire adieu, elle ne passera pas le cap de la décennie. Nous refusons de servir plus longtemps un système de croyances et de valeurs qui prétend faire une chose et qui fait son contraire, et dont nous finissons toujours par être les dupes. Vous nous avez trop menti, et vous nous mentez encore effrontément tous les jours. Nous ne vous croyons plus : ne l’oubliez surtout pas.

Parce que nous, nous n’oublierons pas.

Notes

[1] Rassemblement pour l’indépendance nationale

[2] Agence canadienne de développement international