Il y a deux jours, Yves Boisvert dévoilait dans La Presse l’identité d’un préposé aux bénéficiaires mort à 40 ans des suites de la COVID-19[1] Marcelin François faisait partie de ce contingent de migrant·e·s irrégulier·ère·s qui entrent par le chemin Roxham depuis quelques années et que nos xénophobes maison s’emploient à mépriser l’année durant.

Le décès de Marcelin laisse sa veuve Oséna seule avec trois enfants.

Marcelin et Oséna sont nés aux Gonaïves, dans le département de l’Artibonite, en Haïti, en 1980. Ils se sont mariés en 2007. (…) Il a quitté Haïti en 2012. S’est rendu au Maryland. Elle l’a rejoint avec le petit Marc-Sonder, en 2015. Ils allaient refaire leur vie. Ça n’allait plus aux États-Unis. Ils ont pris le chemin du nord. Chemin Roxham[2].

Le drame de cette famille fait écho à celui de tous ces anonymes qui s’occupent de nos parents et grands‑parents, qui leur tiennent la main quand iels rendent leur dernier souffle seul·e·s dans ces mouroirs que sont les résidences pour aîné·e·s du Québec, ces lieux d’une catastrophe gériatrique annoncée depuis des décennies[3].

La mort de ce préposé a de quoi nous attrister, mais elle devrait surtout nous mettre en colère, nous faire brailler de rage. Marcelin François et sa famille, c’est le monde vaillant sur lequel nos identitaré·e·s frappent à coups d’insultes et de menaces, en répandant des fausses nouvelles à qui mieux mieux. Les Marcelin François de ce monde s’acquittent de ces tâches aussi essentielles que dévalorisées que les Québécois·e·s de souche refusent de faire. Marcelin François et sa famille, ce sont les personnes qui crèvent pour que nous restions en vie et confortables. Marcelin François et sa famille, c’est le monde qu’on laisse souffrir dans la plus totale indifférence, et ça, c’est quand on ne s’enfonce pas dans une haine absurde à leur endroit. Marcelin François est mort de la COVID-19 en essayant de soigner VOS parents, les gens que VOUS aimez. Marcelin François, nous, on va le pleurer.

Cette pandémie a été un révélateur de bien des choses : la fragilité du réseau dans lequel nous parquons les personnes âgées, notre impréparation face à une pandémie dont pourtant les spécialistes nous prévenaient depuis des années[4], etc. Mais s’il y a une chose dont nous devrions avoir pris la pleine mesure, ce sont les inégalités sociales qui rendent les plus vulnérables d’entre nous encore plus fragiles. Dans ce dernier cas, comment peut-on être plus mal pris·e qu’en étant pauvre, racisé·e et sans statut officiel? Nous avons pourtant « oublié », depuis que nous nous terrons chez nous, de regarder du côté de ces injustices. Il a fallu la mort de plusieurs préposé·e·s aux bénéficiaires pour que l’on commence à voir ces gens issus du peuple, des groupes marginalisés, négligés, méprisés, silenciés, qui comptent beaucoup de nouveaux et nouvelles arrivant·e·s et réfugié·e·s en attente de statut, comme l’était Marcelin François.

Et cette amnésie sélective, on la constate même parmi les personnes les mieux intentionnées. Il a suffi de quelques jours d’une crise sanitaire pour que ce soit chacun pour soi. Cela n’a rien d’anormal, puisqu’en temps de crise, on revient à ce qu’il y a de plus profond en soi, son instinct de survie, le souci de protéger sa famille, son clan et sa tribu, mais cela n’en dénote pas moins le privilège qui est celui des citoyen·ne·s de longue date, des personnes blanches, des gens qui ne craignent pas la faim pour eux et leurs enfants, un privilège dont ne jouissent pas ces gens qui entrent par le chemin Roxham, qui fuient devant la guerre, la pauvreté et la misère.

Cette misère dont notre premier ministre disait en 2017 :

Les libéraux lancent un très mauvais signal aux migrants illégaux en ouvrant grands les bras, comme si le Québec pouvait accueillir “toute la misère du monde”, pour paraphraser l’ancien premier ministre français Michel Rocard

Marcelin François était justement de cette vague de migrant·e·s haïtien·ne·s qui ont fui les États-Unis trumpistes de la suprématie blanche. Et une fois installé·e·s ici, son épouse et lui se sont mis au travail pour se refaire une vie. Marcelin ignorait toutefois que cela allait lui coûter la sienne. Sa veuve Oséna, après avoir appris la mort de son époux, a été abandonnée par le système de santé. Elle a reçu l’ordre d’observer une quarantaine avec ses trois enfants, mais sans avoir droit à un quelconque soutien financier, à une forme ou une autre de suivi psychologique, à un effort de retraçage de ses contacts et de ceux de feu son mari[5].

La solidarité est le seul choix de société possible pour l’avenir. Cette pandémie en est une éloquente démonstration. Nous ne serons définitivement à l’abri de ce virus que lorsque tous les habitant·e·s de la planète le seront. La présente pandémie doit nous servir à apprendre cette indispensable solidarité, faire office de répétition générale en vue de l’urgence ultime de notre temps : la crise climatique.

Commençons donc par des gestes de solidarité simples. Le premier : faire un don à Oséna et ses enfants, pour que leur deuil se vive au moins sans le stress de la survie au jour le jour. Cliquez ici pour contribuer à la campagne GoFundMe qui vient d’être lancée. Le second : signez une pétition réclamant au gouvernement fédéral d’offrir le statut de résidente permanente à toute personne migrante ou demandeuse d’asile qui soigne en ce moment les générations qui ont bâti le Québec tel que nous le connaissons aujourd’hui. Pour ce faire, veuillez cliquer ici.

Johanne Heppell, avec Élizabeth Cyr dans le rôle de la muse

Notes

[1] C’est lui, le préposé anonyme de Montréal-Nord dont j’ai parlé la semaine dernière. La résidence La Rosière m’a donné son nom. Il ne figure sur aucune liste officielle, n’étant ni employé de l’État ni syndiqué. Ni rien. Je veux dire : ‘’en attente de statut’’. » Yves Boisvert, La Presse, 8 mai 2020,

[2] ibidem

[3] « Situation dans les CHSLD : des problèmes qui étaient prévisibles », Département de travail social, Université du Québec en Outaouais, mis à jour le 28 avril 2020

[4] Prêts pour la prochaine pandémie?, Québec Science, 3 octobre 2019

[5] https://omny.fm/shows/l-haut-sur-la…