Le 16 juin 2019, à Québec, un parterre de parlementaires en costume-cravate, robes et tailleurs chics ont voté une loi interdisant aux employés de l’État, dont les enseignant·e·s, de porter des vêtements renvoyant à des croyances religieuses. Contrevenant au principe même de neutralité de l’État, l’État somme de simples citoyen·ne·s de pratiquer leur religion entre les quatre murs de leur maison. Comme si un État neutre pouvait se mêler de la manière dont les gens choisissent d’exprimer leurs croyances. Pour ajouter l’insulte à l’injure, la loi foule joyeusement aux pieds le principe d’égalité en établissant une hiérarchie entre les croyances des citoyen·ne·s : pourquoi les croyances religieuses seraient-elles plus condamnables que d’autres? En quoi les croyances religieuses sont-elles pires que celles des anti-vaccins ou des anti-choix? Pourquoi les croyances autochtones ne sont-elles pas concernées par la loi?

Mais revenons aux croyances. Qui ne s’habille pas selon ses croyances? Vous, moi, tout le monde, député·e·s inclus·e·s, nous nous habillons selon nos croyances. Les cris d’orfraie poussés par la bien-pensance québécoise à propos des Doc Martens de Catherine Dorion, ça vous dit quelque chose? Cet épisode nous rappelle que nous nous habillons tous et toutes selon nos croyances… et c’est très bien ainsi!

L’humain est le seul animal à s’habiller, et nos vêtements n’ont souvent rien à voir avec des besoins objectifs. En hiver, manteaux, tuques, mitaines et bottes répondent à des besoins objectifs de protection contre le froid. En été, des vêtements plus légers nous protègent contre l’ardeur du soleil. Mais en tout temps et en toute saison, nous nous habillons tous et toutes, sans exception, selon nos croyances, la mode étant l’une de ces croyances, une croyance par ailleurs très forte chez bien des gens.

Pensons à d’autres exemples. Nous, les femmes, portons tous les jours un soutien-gorge. À quoi sert objectivement cet accessoire hautement inconfortable? Toute personne le moindrement intelligente sait que les seins tombent après un certain âge, d’autant plus lorsqu’ils ont nourri un ou des enfants. Ma mère n’en portait pas, de brassière. Ma grand-mère non plus. Moi, si. Dès que ma fille a eu 10 ans, j’ai couru lui acheter une brassière. Elle en porte toujours. Pourquoi nous imposons-nous ce calvaire? En raison de nos croyances. Nous pensons qu’il est important de s’habiller convenablement. De présenter notre corps au regard des autres de manière avantageuse. Et si on sortait sans soutien-gorge, qu’est-ce qui arriverait? Si on se fout du jugement d’autrui : RIEN DU TOUT. Si nous sommes confortables avec notre tenue? RIEN NON PLUS. Le hic? Nous tenons à respecter nos valeurs et croyances, dont celle du respect des autres, de nos collègues, par exemple. Et voilà comment nous sommes des milliers à être pognées avec un truc qui nous serre la poitrine et les côtes à longueur de journée, au grand bonheur des Wonderbra et La Vie en rose de ce monde.

Dans le même ordre d’idées, nous nous achetons une belle robe pour le mariage d’une cousine et nous nous imposons un autre calvaire : les talons hauts. Nous mettons une robe noire pour des funérailles. Et pour les immigrantes, lors des fêtes importantes, nous sortons nos belles tenues traditionnelles. Personne n’ose aller au bureau en short, bretelles spaghetti et gougounes. Depuis toujours, nous avons intégré tout un système de croyances qui nous dicte ce qui est convenable en termes d’habillement. Nous nous l’imposons et nous l’appliquons aux autres. D’où l’expression bien québécoise « être habillé comme la chienne à Jacques » qu’on emploie face à une personne qui enfreint ces codes vestimentaires plus ou moins tacites.

Les hommes ne sont pas en reste. Aujourd’hui, il faisait 34 °C à New York. Pendant la pause de midi, il y avait plein d’hommes en costume-cravate sur Times Square, suant à grosses gouttes et incapables de sortir de leur carcan de tissu malgré la canicule. À quoi servent objectivement une cravate et un costume un 15 juillet? Pourtant, leur système de croyances leur interdit d’exercer un job hautement lucratif dans les tours avoisinant Broadway en s’habillant selon la température du jour. Ils ont sûrement des shorts, des t-shirts et des sandales dans leur garde-robe, mais ils réservent ces vêtements au barbecue qui suivra leur journée de travail. Ainsi, nous choisissons des vêtements qui s’accordent avec nos croyances pour nous procurer à nous-mêmes un sentiment de bien-être, de dignité, d’intégrité et de conformité avec nos valeurs. Par la même occasion, nous témoignons de notre respect des autres.

Nos croyances quant à ce qui sied ou pas dans certaines circonstances peuvent s’enrichir d’un volet culturel ou religieux. Moi, par exemple, j’ai toujours porté des tenues « africaines » aux couleurs vives : pagnes, boubous, batik, lin, dashikis, etc. Les Québécois·e·s qui m’entourent préfèrent des tenues aux couleurs plus sobres, surtout l’hiver. Alors que moi, le noir, le gris et le bleu marine me dépriment solide, toutes saisons confondues. En tout temps, je porte des boubous jaunes et oranges et des pagnes de toutes les couleurs imaginables. À ma connaissance, personne ne s’en plaint, et de toute façon, je m’en fous. Selon mes croyances à moi, je suis respectueuse de mon corps et de mes valeurs, et je respecte les autres. Si quelqu’un trouve à redire, tant pis! Ma cousine Aïcha, quant à elle, s’habille comme moi dans un autre but : être en accord avec ses principes religieux.

Alors voilà, la CAQ a ciblé les croyances religieuses qui, somme toute, ne sont pas faciles à isoler des autres croyances au fondement de nos choix vestimentaires, et dont la dangerosité pour la paix sociale n’a été nullement démontrée. Je vous laisse avec une dernière analogie : les cravates et tailleurs des caquistes ne font pas d’eux et d’elles des moines porteurs de la paix sociale, et bien franchement, leur jupon dépasse dangereusement!