À l’occasion d’un repas entre amis, on s’est mis à discuter de la question des droits individuels et des droits collectifs. Je sentais que la conversation risquait de dégénérer. Personnellement, je ne tenais pas tellement à m’embarquer sur un terrain glissant, et j’ai pris prétexte pour partir, après avoir signifié que je n’étais pas d’accord avec les propos d’une amie. Pour justifier sa position, celle-ci m’a par la suite envoyé ce texte de Richard Martineau.

Permettez-moi de répondre ici à cette amie, tout en partageant avec vous le fruit de mes réflexions.

Chère amie, je vais prendre le temps de répondre au texte que tu m’as envoyé, de te dire pourquoi je pense que la thèse défendue est douteuse et pourquoi je ne la partage pas. Ensuite, je te dirai en quoi une discussion là-dessus me semblait périlleuse dans le contexte d’un souper entre amis. Je voulais éviter un dérapage que je voyais venir.

Jonathan Bachman © Reuters

Tout d’abord, le texte de Soljenitsyne cité par Martineau remonte à 1978, ce qui a son importance, car le contexte géopolitique n’était pas du tout le même. Il est souvent risqué de sortir un texte de son contexte et de le plaquer sur une autre réalité. En 1978, au niveau mondial, la principale menace qui pèse sur l’Occident est communiste, et Soljénitsyne a lui-même souffert du régime stalinien. D’ailleurs, à première vue, sa charge contre l’État de droit est un peu surprenante, car si la défense des droits individuels avait été possible dans l’ancienne U.R.S.S. grâce à des contre-pouvoirs juridiques, il n’aurait pas pu être envoyé au goulag. Mais, d’après ce que je connais de Soljénitsyne, je crois qu’il craignait surtout une certaine faiblesse des démocraties libérales face à un bloc communiste plus affirmé. Je ne peux rien dire de plus sur ses motifs, et l’extrait ne me renseigne pas non plus.

Or, le monde a bien changé depuis lors. Le communisme n’est plus une menace. En 1978, personne n’aurait pu prévoir, pas même Soljénitsyne, qu’un monstre qu’on croyait vaincu reviendrait en force. Ce monstre, c’est le fascisme et l’extrême droite. En effet, ce genre de régime gagne du terrain partout en Occident. En Europe, l’extrême droite est au pouvoir dans plusieurs pays, et proche du pouvoir dans d’autres. Le Brésil a maintenant un fasciste comme président. L’année 1978 marque deux décennies d’avancement de différents droits : droits des minorités ethnoculturelles, droits des femmes, droits des membres des communautés LGBTQ+, etc., des avancées importantes qui ont rendu nos sociétés plus justes. En 2019, cependant, ces mêmes droits sont toujours bafoués par divers régimes autoritaires partout sur la planète et menacés en Occident par la progression de l’extrême droite, caractérisée par le nationalisme ethnique qui avait pourtant plongé l’humanité dans la Seconde Guerre mondiale.

Regardons seulement ce qui se passe chez nos voisins du sud, dans les États-Unis de Trump : les droits des minorités reculent, le racisme reprend du poil de la bête, et le droit à l’avortement vient d’être enlevé aux femmes dans plusieurs États. Chez nous, on a vu apparaître de nombreux groupes associés aux idéologies d’extrême droite : La Meute, Storm Alliance, Atalante, les Soldiers of Odin, la Fédération des Québécois de souche, etc. Aux prochaines élections fédérales, nous aurons à composer à la fois avec les Conservateurs, dont plusieurs membres veulent faire reculer le droit à l’avortement, et avec le nouveau parti de Maxime Bernier, qui attire des néonazis et des suprémacistes. Tout cela m’inquiète beaucoup.

Pour le dire simplement, ce n’est pas la défense des droits, en général, qui menace le monde actuel, mais bien le recul des droits.

On peut par ailleurs rappeler à juste titre que les droits s’accompagnent de devoirs. On peut critiquer le corporatisme, par exemple, qui nuit parfois à l’intérêt général. On peut souhaiter plus d’actions favorables au bien-être collectif. Par exemple, face à la crise climatique actuelle, il est certain que nous devons dépasser nos petits plaisirs individuels et tenter d’agir pour le bien commun. Après tout, notre propre survie à moyen terme en dépend.

Par contre, prétendre qu’on accorde trop d’importance aux droits individuels me semble simpliste et réducteur. Les droits et libertés défendus dans nos lois sont souvent bien plus que des droits individuels. Ce sont des droits qui servent à éviter les discriminations et les injustices envers des groupes de personnes. En ce sens, ils servent l’ensemble de la société.

Nos sociétés ne sont pas parfaites, mais la perfection n’est pas atteignable. Il y aura toujours des cas douteux, qu’il faut cependant relativiser et mettre en contexte par rapport au bien-être général et aux libertés que nous avons acquises avec l’avancée des droits. Nous sommes chanceux et chanceuses de vivre dans un État de droit, beaucoup moins arbitraire et plus juste que tous les autres régimes. Ces jours-ci, on peut voir des gens lutter courageusement à Hong Kong pour conserver leur État de droit. Certain·e·s Hongkongais·e·s se sont d’ailleurs réfugié·e·s… au Canada!

Ce que je déplore en premier lieu du texte de Martineau, c’est qu’il s’agit d’une critique floue qui veut nous faire croire qu’on se trouve dans une situation épouvantable, ce qui n’est pas le cas, alors que le remède qu’on voudrait nous voir adopter, un recul des droits, est bien pire que le mal.

Il n’y a absolument rien pour étayer la citation de Soljénitsyne : aucun fait, aucune étude, aucune statistique. On doit se contenter d’affirmations péremptoires. D’ailleurs, c’est une belle illustration de ce que Martineau affirmait lui-même dans une autre chronique : « (…) je n’ai pas fait de recherches sur le sujet, ma réponse se base plus sur mes intuitions personnelles que sur des données objectives, et je n’ai pas lu d’étude sur la question, mais ça ne fait rien, je persiste et signe.[1] » De plus, le seul exemple qu’on nous donne est assez ridicule, merci. Et, aussi loufoque que puisse nous paraître la demande de la personne trans concernée, il est grossièrement exagéré d’y voir la moindre menace pour la collectivité.

Je veux maintenant aborder la question des droits collectifs, puisque c’est toi, chère amie, qui as utilisé ce terme. Premièrement, qu’entend-on par droits collectifs? Quels droits individuels mettent en péril quels droits collectifs au juste? L’expression est employée à tort et à travers pour justifier la restriction des droits des minorités. Je ne crois pas du tout à cette thèse. Les minorités n’ont pas de pouvoir et ne nous menacent pas. Ce sont des Blancs près du pouvoir, comme ceux qui veulent enlever le droit à l’avortement, qui menacent nos acquis. À mon avis, la seule fois où il a été justifié d’invoquer les droits collectifs au Québec, ce fut lors de l’adoption de la Loi 101. On a, à ce moment-là, limité un droit, mais dans un contexte très particulier, le contexte de la fragilité du français ultra-minoritaire en Amérique du Nord. On disposait de nombreuses études attestant de cette fragilité et de la nécessité d’agir. Je ne crois toutefois pas du tout qu’il y ait actuellement d’autres droits collectifs à protéger.

Depuis quelques années, nous sommes témoins de tueries de masse perpétrées par des individus qui croient que leurs droits collectifs sont menacés par des minorités, comme à El Paso il y a peu. Le jeune homme qui a tiré sur des inconnus, hommes, femmes et enfants, était persuadé que les Latinos sont une menace contre la majorité blanche. Je le redis : c’est de là que vient le danger. Tous les actes terroristes, sans exception, en 2018, en Amérique du Nord, ont été commis par des suprémacistes blancs.

Enfin, pour conclure, je dirais que ce n’est pas parce que Martineau affirme quelque chose qu’il faut le croire sur parole. De fait, son argumentaire est tellement vague qu’on pourrait facilement l’appliquer à sa personne. Ce ne serait pas la première fois qu’il se trouverait en pleine contradiction avec lui-même. Ainsi, prenons le premier extrait cité où il est question d’un recours abusif aux lois et aux tribunaux. Que dire alors de la poursuite que Martineau avait intentée contre un média alternatif à cause d’une simple caricature? Quant au deuxième extrait de Soljénitsyne cité, quand il dit que quelqu’un qui voudrait faire quelque chose de constructif, d’inhabituel se ferait tendre des pièges, je pense immédiatement à Dominic Champagne et à Greta Thunberg, initiateurs de mouvements de lutte contre les changements climatiques, qui ont fait l’objet d’attaques très mesquines de la part de Richard Martineau et d’autres chroniqueurs de Québécor. De la part de ces chroniqueurs, il y a là à mon avis abus de leur liberté d’expression, de leurs privilèges et de leur tribune. Il me semble donc de bonne guerre d’interpréter à mon tour les citations de Soljénitsyne dans le sens qui fait mon affaire.

Voilà pourquoi je ne voulais pas embarquer dans ce genre de polémique pendant une rencontre entre amis. Compte tenu des personnes présentes, je ne voulais pas que la discussion dérape et donne lieu à un défoulement contre les minorités et les immigrants. Je trouve ce genre de propos très toxique. Bien d’autres sujets de conversation sont plus propices quand on veut passer une agréable soirée entre ami·e·s. L’expérience m’a appris qu’il valait mieux en rester là.

Je crois avoir bien expliqué mon point de vue, et je suis contente d’avoir pu le faire, car certaines de mes opinions ont pu être éclaircies. Tu sais maintenant où je loge.

En toute amitié