Il y a peu de temps, je suis allé voir mon ami Luc, un être solitaire aussi tendre que détaché, mais dont la douce chaleur est telle qu’elle donnerait vie sans la faire fondre à une sculpture de glace en février. J’ai sonné à sa porte le soir du 26 décembre.

Comme d’habitude, je fus accueilli par Adèle, une brave et affectueuse femelle Mastiff qui, en vous serrant de près pour recevoir le câlin attendu, ne manque pas de vous causer un certain déséquilibre. Comme beaucoup d’humains en cette période de réjouissances et de retrouvailles, Luc avait passé la veille de Noël seul, chez lui, à entrecouper ses lectures de quelques coups d’oeil furtifs sur l’Internet.

Nos conversations débouchent souvent (de fait, toujours) sur de longs palabres sur toutes les raisons qui devraient mettre les humains en demeure de changer le monde : capitalisme, intolérance, violence, écosystèmes en péril, planète qui meurt… C’est ici que j’entends chaque fois l’objection d’usage : « Quelle erreur de parler de mort pour la planète. C’est là-dessus que tous les climato-nono-sceptiques tentent de nous planter dans le terreau de notre vertu. On devient les hérauts catastrophistes d’une nouvelle religion : l’écologisme. La planète va nous survivre, mon chéri. Elle va survivre à notre folie destructrice, mais pas nous! D’ailleurs, ce qui est le plus effroyable, c’est que la vie elle-même n’y subsistera peut-être plus, alors parler de “survivre”… on ne peut pas parler de la mort de la planète. » Je me suis bien gardé de rétorquer quelque principe d’ordre métaphysique ou cosmologique que ce soit, du genre de celui qui considérerait la planète comme un méta-organisme dont la durée essentielle ne saurait être affectée par la disparition de l’espèce humaine. Et puis mon philosophe d’ami m’aurait sûrement ramené à l’ordre en qualifiant ma position d’intenable, puisqu’elle eût été celle d’un observateur extérieur à la sphère du vécu humain : une entité divine, dont on ne sait raisonnablement rien à notre échelle. Il y a des limites à se prendre pour Dieu.

Bandit s’est installé entre mes cuisses pour y exulter ses plus profonds ronrons. Ce gros chat de gouttière est le portrait tout craché du fameux Sylvestre, ce curieux et attachant personnage, aussi affairé que maladroit, d’un vieux dessin animé : un élégant manteau de poils noirs, séparés sous le poitrail par une large rayure blanche qui le parcourt du bout de la queue au museau. Au contact d’une chair abondante sous ce duvet fourni, je soupçonnai Luc de le nourrir un peu trop… « Il est bien dodu ce minou! On a envie de mordre dedans!

T’ai-je déjà raconté l’histoire de ma rencontre avec mon premier minou? »

Un éclair venait de surgir de ses yeux. « Suis par certain. Dis toujours. »

Le bonheur de ces rencontres réside dans le fait que l’écoulement du temps est comme suspendu au gré des surprises et des retournements. Tout devient inattendu et ouvre devant soi un espace où s’expose l’inédit comme le merveilleux. Tout moment devient neuf et gratuit, comme un matin d’hiver pour des enfants à qui on a annoncé qu’une tempête de neige a forcé la fermeture de l’école. On se retrouve alors devant une chose qu’on ne peut que dépenser, purement et simplement.

Luc adore replonger dans ses souvenirs d’enfance, des plus tendres aux plus pénibles. Il ne manque jamais de m’en sortir un nouveau à chaque visite. Je crois que c’est pour lui une manière de combattre l’oubli, qu’il considère comme une des grandes tares actuelles de l’esprit. Il me rappela d’ailleurs encore une fois l’histoire qui avait conduit à ce tendre moment de l’innocence, depuis son apparition dans ce monde jusqu’à l’instant où débute le récit. Il était né et avait grandi dans un quartier ouvrier, à l’abri des vicissitudes dans une famille nucléaire des plus normales à cette époque : papa rapporte le pain à la maison, maman le fait griller, la marmaille se charge du reste. Les économies de son père, combinées à des circonstances favorables à l’achat d’une maison, leur avaient permis de compter parmi les propriétaires de ces immeubles entassés les uns sur les autres, et dont chacun abritait plus d’un logement. Il y avait d’ailleurs des locataires à l’étage. Luc, son frère ainé et ses parents occupaient le logement du rez-de-chaussée, lequel était prolongé par une cave à moitié aménagée.

« C’était en plein hiver. Je n’allais pas encore à la maternelle. Je devais donc avoir près de quatre ans. Le sous-sol faisait partie intégrante du logis, malgré sa piètre finition. Il y avait la pièce de la “machinerie”, où on entendait le roulement tranquille de la chaudière au mazout, ainsi que celui du chauffe-eau qui, lui, fonctionnait à l’électricité. Un mince corridor la séparait de la salle de bain, où se concentraient bain, lavabo et laveuse “à bras” (tu sais? l’espèce de bassine cylindrique actionnée par deux grosses manettes et surmontée d’un tordeur). Au bout du corridor, on entrait dans le caveau à légumes, où l’on gardait en grande quantité les tubercules qui résistaient au temps (patates, carottes, navets, betteraves) ainsi que les conserves (ketchup et marinades diverses). J’aimais flâner dans la pièce principale, plutôt indéfinie, qui donnait accès à toutes les autres et s’ouvrait au bas de l’escalier.

« Au creux d’une anfractuosité sur le sol couvert d’un tapis toujours humide, j’ai aperçu une forme qui bougeait à peine. “Tiens! un minou”, me suis-je dit, moi qui appelais “minou” tout être vivant plus ou moins poilu. Une joyeuse curiosité s’est emparée de moi. Je m’approchai en y posant la main. “Salut minou. Que fais-tu là toi?”. Accroupi et attentif, je le vis tourner lentement la tête vers moi. “Viens, je vais te montrer à maman.” Je l’ai soulevé doucement et l’ai enveloppé dans mes bras. Je sortis ensuite de la pièce principale pour emprunter l’escalier. Quelle ne fut pas ma joie de voir maman sur le haut des marches, en train de faire je ne sais plus quoi. “Regarde maman! J’ai trouvé un minou… il est gentil”.

Ma mère poussa alors un cri de frayeur, et me somma de lancer “ça” en bas de l’escalier. À partir d’ici, mes souvenirs se brouillent. Je ne sais plus si c’est lui qui a sauté, ou si c’est moi qui l’ai jeté. Je garde en tête l’image de la bête qui, du bas des marches, file à toute vitesse vers le fond de pièce. Le lendemain matin, il faisait anormalement froid à mon réveil. La porte arrière de la maison était grande ouverte. J’ai alors vu ma mère chasser à coups de balai une bête indésirable. Dans ma naïveté juvénile, j’avais apprivoisé un rat. »

C’est dans ces moments privilégiés que Luc me fascine et m’émerveille. Pendant qu’il récite, il atteint ce que Socrate aura cherché à voir chez Phèdre : une beauté qui nous eût évité le problème de la transcendance.

« Câline de bine! Il aurait pu te mordre ce rat!

- Du tout! Je ne savais pas à quoi j’avais affaire. Je ne pouvais donc pas en avoir peur. L’être que j’avais accueilli n’avait rien à craindre, et donc aucune raison de se défendre.

- Avoue que tu l’as échappé belle. Tu aurais pu tomber sur un agressif paranoïaque.

- Ton hypothèse est réductrice. J’étais en train de découvrir quelque chose, et le ‘minou’ ne se serait braqué que s’il s’était senti en danger. Ma naïveté ne pouvait l’emmener là. Depuis cette aventure, j’ai oublié la teneur de la naïveté. J’ai appris la méfiance, mais heureusement j’ai aussi appris à me méfier de la méfiance.

- La naïveté est dangereuse. Pense à tous ceux qui la cherchent chez autrui, soit pour flouer les gens, soit pour leur transmettre des idées réactionnaires sous couvert de fake news.

- Je te parle de naïveté et tu me parles de crédulité. Ce sont deux choses différentes. À l’âge de la naïveté, le monde n’est pas encore marqué par l’hostilité ou la froideur de la nécessité ou du calcul. Après, nous n’obtenons que ce que nous avons exigé du monde : un fonds exploitable et terrifiant à la fois, où les rats ne sont plus les membres d’une espèce qui côtoie la nôtre, mais la vermine qui à la fois se nourrit de nos abus et nuit à notre jouissance. Ils sont la conséquence et le reflet de notre horreur profonde de la vie. »

Nous avons continué à discuter ainsi jusqu’aux premières lueurs de l’aube. Tombant de sommeil, je quittai Luc sur une bise qui, encore une fois, ne fut pas sans histoire.

« Mon chéri, est-ce qu’on t’a déjà dit que tu étais beau? Mais à toutes les fois qu’on se voit, tu portes une barbe de trois jours. ÇA PIQUE! Préalable pour la prochaine fois : ou bien tu la laisses pousser une semaine, ou bien tu la rases de près.

- Mon mignon, est-ce qu’on t’a déjà dit que tu sentais bon? Mais tu sais que je suis allergique à la lavande. Alors je dois faire des efforts pour ne pas éternuer, là…

- Tu as beau me vanter le mérite des cosmétiques artisanaux que tu achètes, avec ton savon au patchouli, tu sens le boomer jamais sorti des années soixante-dix!

- Boomer toi-même! »

Nous nous sommes embrassés une seconde fois en éclatant de rire.