Je m’en souviens comme si c’était hier. Je venais de quitter ma chère Montréal, et ce ne serait pas la dernière de mes infidélités… J’avais grand besoin d’un nouveau départ et on m’offrait la possibilité d’apprendre le métier de traductrice. Reconnaissante, j’avais accepté l’offre de mes mentors, Chantal et André, et j’avais déménagé dans l’Outaouais. J’avais trouvé un petit logement à Hull, au-dessus d’un salon de coiffure, ce qui m’arrangeait bien parce que je pouvais écouter de la musique le soir sans déranger personne. Dans la journée, j’étais plutôt une fidèle auditrice de la radio publique.

J’écoutais justement l’émission de fin d’après-midi à Radio-Canada, tout en préparant des cigares au chou dans ma minuscule cuisine. Quand la nouvelle de la fusillade est tombée, j’ai oublié de respirer un long moment, et mon cœur s’est arrêté de battre tandis que je songeais à ma sœur et à mes quelques ami·e·s qui étudiaient encore à l’université. Aucun·e de mes proches ne fréquentait Polytechnique, bien sûr, mais la première pensée qui m’est venue est que tou·te·s les étudiant·e·s venaient d’être frappé·e·s au cœur, et qu’aucun·e n’en sortirait indemne.

Photo © Claude Lalande

Je n’arrive pas à me souvenir du temps qu’il faisait à Hull le 6 décembre 1989. La seule image qui me vient est qu’il faisait nuit noire. Une nuit sans lune et sans étoiles. Une nuit sans espoir.

La deuxième pensée qui m’a traversé l’esprit est que le Québec venait de perdre à tout jamais son innocence. Désormais, nous ne pouvions plus nous targuer d’être une société paisible, pacifique, bienveillante : nous n’étions en rien différents des autres nations où de tels massacres sont devenus une cruelle habitude. À notre tour, nous étions contaminés.

Je crois qu’il m’a fallu une bonne heure avant de commencer à pleurer. L’ampleur du drame était telle que ça avait quelque chose d’irréel, presque d’abstrait. Une telle horreur n’était pas possible. Pas ici, pas chez nous!

J’ai fini de préparer mon repas comme un automate, la tête vide. Ce n’est qu’après m’être servie et attablée, penchée sur mon assiette, que les larmes ont commencé à couler. On venait de raconter, à la radio, l’histoire de ce policier qui était entré dans Poly et y avait trouvé le cadavre de sa propre fille. Je n’ai pas touché à mon repas ce soir-là, et je n’ai plus jamais préparé de cigares au chou.

Le lendemain, les journaux titraient qu’un « forcené » avait abattu quatorze personnes à Polytechnique, avant de retourner son arme contre lui pour mettre un terme à sa misérable existence, tout en faisant une quinzième victime : sa mère. C’est tout juste si l’on se donnait la peine de mentionner que toutes les victimes de la tuerie étaient des femmes. Comme si ça n’avait été qu’un détail; une coïncidence.

À mesure qu’on en apprenait sur le déroulement du drame, toutefois, il devenait de plus en plus difficile d’ignorer qu’on était bel et bien en présence d’un féminicide, d’un attentat antiféministe commis par un misogyne forcené, sans doute, mais qui savait très bien ce qu’il faisait et dont la haine s’était alimentée au discours masculiniste naissant. Le tueur s’était donné la peine de séparer les gars des filles et de faire sortir les premiers à la pointe de son fusil, avant d’abattre froidement les secondes. Le doute n’était plus permis.

Quelques voix ont bien tenté de s’élever, afin de dénoncer pour ce qu’il était cet attentat terroriste visant clairement la destruction du mouvement féministe. C’était des voix de femmes, naturellement. Mais on les a vite étouffées sous une avalanche de commentaires condescendants : c’était de l’exagération, de la récupération à des fins idéologiques. On était capables de « se parler comme du monde » au Québec, voyons donc! Cette tuerie insensée ne pouvait qu’être le fait d’un déséquilibré.

Ces objections étaient presque invariablement soulevées par des hommes, évidement. Des hommes qui disposaient de tribunes prestigieuses, et qui étaient dix fois plus nombreux que les femmes sur le devant de la scène. Leur point de vue a fini par prévaloir et s’imposer dans l’opinion publique.

Je me suis laissée convaincre, moi aussi, par la version qui triomphait dans l’espace public. Il fallait être un fou furieux pour avoir commis un acte aussi abominable, il n’y avait pas d’autre explication possible. D’une certaine façon, ça avait quelque chose de rassurant : si la folie était seule en cause, nous étions collectivement dédouanés de toute responsabilité dans ce qui devenait un drame privé, dont nous n’étions plus que les témoins impuissants. Un drame à ranger au rayon des faits divers de l’histoire.

Je n’en suis pas fière. Comprenez-moi : j’étais censée être un homme à l’époque, et je m’efforçais de correspondre à ce que la société attend d’un homme, même si je me sentais constamment empruntée dans ce rôle. Ma plus grande terreur était d’être exclue du « boys club », aussi essayais-je d’en singer les attitudes et le discours. J’en arrivais à dissimuler le fond de ma pensée, même à mes propres yeux. Et je me répétais, dans mon for intérieur, que j’étais l’être le plus faux de la terre.

Puis est arrivé ce miracle : ma fille. Je l’ai accompagnée, protégée, couvée, aimée avec une infinie tendresse. Et nous nous sommes éduquées l’une l’autre : je lui ai appris ce que je savais de la vie, et elle m’a montré qui j’étais vraiment. Ma féminité s’est épanouie en même temps que la sienne, et c’est grâce à elle, grâce à sa perspicacité, à son amour et à son cœur immense, que j’ai enfin trouvé le courage d’affronter ma dysphorie de genre et d’amorcer ma transition.

C’est alors que mes yeux se sont véritablement ouverts. En m’assumant comme femme, j’ai su ce que c’était qu’être femme dans une civilisation profondément phallocrate – si phallocrate, depuis si longtemps et à tant de niveaux, qu’elle n’a même plus conscience de l’être. Le sérieux, le solide, le concret, c’est la chasse gardée des hommes. Aux femmes l’émotionnel, le rêve, la fantaisie; aux hommes le rationnel, la guerre, l’économie. On peut vous plaindre, vous consoler, vous admirer, vous envier, vous désirer, mais il est bien rare qu’on vous prenne au sérieux. En fait, on vous réduit à votre sexe. Tout ce que vous dites sent les hormones, les phéromones, la cyprine et la fornication.

Et comme ce qu’on appelait jadis « la galanterie » n’est plus qu’une relique du passé, on se gêne de moins en moins pour vous injurier, vous intimider et vous menacer. Surtout sur les réseaux sociaux, où il ne fait pas bon être femme par les temps qui courent.

Nous avons reculé sur plusieurs enjeux féministes depuis trente ans. Et ce n’est absolument pas une coïncidence. En dépit des belles promesses et des mesures législatives, la parité salariale n’est toujours qu’une vue de l’esprit au Québec en 2019, et les femmes se heurtent encore à de nombreux obstacles qui les empêchent de prendre leur place dans la société. La culture du viol se porte mieux que jamais, et le « backlash » antiféministe emporte aussi dans la foulée les revendications des communautés LGBTQ+, notamment, qui font l’objet d’une guerre ouverte depuis un certain temps. Enhardis par l’accession au pouvoir de polichinelles sanguinaires comme Trump et Bolsonaro, les discours antiféministes, transphobes, homophobes – tous les discours de haine et d’exclusion, en fait – ont le vent dans les voiles et se répandent comme une traînée de poudre, alimentés par quelques commentateurs au petit pied qu’il est inutile de nommer ici, inexplicablement surmédiatisés malgré le vide abyssal de leur pensée.

Ma fille a grandi. Elle est maintenant une merveilleuse jeune femme remplie de talent, de sensibilité, de générosité, qui peut nourrir tous les rêves d’avenir. Elle a le même âge, à peu près, qu’avaient Geneviève Bergeron, Hélène Colgan, Nathalie Croteau, Barbara Daigneault, Anne-Marie Edward, Maud Haviernick, Barbara Klucznik-Widajewicz, Maryse Laganière, Maryse Leclair, Anne-Marie Lemay, Sonia Pelletier, Michèle Richard, Annie St-Arneault et Annie Turcotte, le jour où leur destin a croisé celui d’un homme violent qui détestait les féministes, et qui a décidé arbitrairement que leur chemin s’arrêtait là.

En cette période de triste commémoration, il me semble que je reconnais chacune d’elles dans ma fille, comme je reconnais un peu de ma fille en chacune d’elles. Si elle était née trente ans plus tôt, elle aurait pu se trouver dans cette salle de classe, ce jour-là. Ou encore à la cafétéria, où le tueur a fini de vider son chargeur. Sur des femmes.

Toutes mes amies ont subi du harcèlement et des agressions. Toutes, sans exception. Ma fille aussi, et deux fois plutôt qu’une. Et ce sont autant de plaies vives sur mon cœur.

De grâce, ne me redites pas pour la centième fois que ce ne sont pas tous les hommes qui méprisent les femmes et se permettent de les traiter comme des objets : je le sais, bon sang! Mais c’est encore la majorité d’entre eux, et la plupart des autres ont malheureusement une fâcheuse tendance à s’aveugler sur cette inconfortable réalité. Qu’on l’admette ou non, nous avons bâti une civilisation qui a pour socle le culte du phallus. Il faut être femme, subir jour après jour ces attouchements non voulus, ces agressions et ces humiliations, pour le comprendre vraiment.

Ce n’est pas une vague qui détruit le rocher. C’est l’enchaînement infini des vagues qui creuse le roc, petit à petit, jusqu’à l’effondrement.

Ne me demandez pas pourquoi je suis féministe : je le suis par nécessité, comme l’esclave qu’on n’a pas privé tout à fait de son libre arbitre ne peut qu’être partisan de la liberté. Je suis féministe pour ma fille, pour mes amies, pour les martyres de Polytechnique, pour moi et pour toutes mes sœurs, y compris celles qui sont assez cruelles pour me contester ma propre féminité. Ça fait longtemps qu’on ne sait plus « se parler comme du monde » au Québec. Nos débats sont de plus en plus polarisés, acrimonieux, hargneux et amers. Ils nous font de plus en plus mal, déchirent notre tissu social et multiplient les victimes collatérales qui en subissent les conséquences mortifères. Je suis bien placée pour le savoir, en tant que femme, humaniste, personne transgenre, féministe et lesbienne.

En trente ans, nous avons eu largement le temps de désapprendre à dialoguer intelligemment, avec un minimum de bienveillance et de bonne volonté réciproques. Le coup d’envoi du règne de l’affrontement, de l’intimidation et de la terreur a été donné, il y a trente ans, par un homme qui ne voulait tellement rien entendre, qu’il a décidé que les mots ne suffisaient plus pour épancher sa haine. Et pour imposer le silence.

Plus tard, les germes qu’il avait semés ont trouvé un terreau fertile dans l’avènement du Web et des réseaux sociaux, où le dialogue démocratique se heurte constamment à la cyberintimidation, à la désinformation et à des algorithmes contrôlés par des milliardaires sociopathes. Une sphère dans laquelle les femmes, surtout, sont livrées à toutes les prédations.

Je regarde la nuit qui tombe à ma fenêtre et je sais qu’il y aura d’autres drames, d’autres viols, d’autres violences, d’autres tueries comme à la mosquée de Sainte-Foy. Tant que nous n’aurons pas compris dans quel engrenage fatal notre peuple s’est engagé. Tant que nous n’aurons pas appris à écouter l’autre au lieu de parler en son nom. Tant que nous n’aurons pas fini, collectivement, d’hyperventiler à mort.

Tant et aussi longtemps, surtout, que nous n’aurons pas appris à voir en premier dans l’autre non pas un sexe, un genre, une ethnie, une religion, une orientation sexuelle, une opinion politique, une langue, une couleur de peau, mais simplement un être humain, nous nous condamnerons à revivre périodiquement des actes d’une violence inouïe, des attentats terroristes motivés par la haine, et de multiples agressions qui, pour passer davantage inaperçues, n’en sont pas moins autant de coups portés au cœur de notre humanité; autant de clous plantés dans le cercueil de ce qui faisait autrefois la gloire et la fierté de notre nation, ce pacifisme foncier qui valait à notre peuple une réputation d’ouverture et de tolérance. Je me souviens d’un temps où le Québec était perçu comme un modèle d’émancipation féminine de par le monde; mais cette époque est révolue.

C’est un peu de notre âme collective qui s’est irrémédiablement perdu avec la vie de ces quatorze jeunes femmes, il y a trois décennies; il y a cinq minutes à peine. Le jour où j’ai compris, intuitivement d’abord, puis de plus en plus clairement au fil du temps, que le reste de mon existence ne pourrait être qu’un combat sans fin.