La dernière semaine a été éprouvante.

Mon radio-réveil est branché sur la Première Chaîne, parce que c’est la seule radio, avec Ici Musique, qui ne me hurle pas de publicités dans les oreilles. La publicité me hérisse, et je me soustrais le plus possible à ce lavage de cerveau consumériste.

Néanmoins, j’aurais préféré endurer mille pubs que ce qui m’attendait ce matin-là à mon réveil. Alain Gravel et ses acolytes, Marie Grégoire et Vincent Graton, faisaient de grasses plaisanteries sur les gens qui préfèrent être appelés « Monsieur » plutôt que « Madame » ou « Madame » plutôt que « Monsieur », ou ni l’un ni l’autre. Ah, que c’était risible! Ah, que c’était drôle!

J’étais encore à moitié endormie et j’avais l’impression que ces trois imbéciles pointaient vers moi un doigt accusateur en riant comme des mononcles pleins de broue.

Comme j’avais raté le début de leur numéro comique, je n’ai su que plus tard de quoi il en retournait : apparemment, les fonctionnaires fédéraux n’avaient plus le droit d’utiliser les mots « Monsieur » ou « Madame » pour s’adresser au public, mais bien un genre neutre. On en faisait même état au bulletin de nouvelles. C’était donc un événement d’une certaine importance.

Je me suis préparé un deuxième café. Je n’en croyais pas mes oreilles.

Ma première pensée a été pour mes sœurs et mes frères queers et trans, qui allaient encore servir de punching bags et sur qui les contribuables n’allaient pas manquer de passer leur mauvaise humeur. Je n’étais pas nécessairement en désaccord avec une telle mesure, mais elle m’apparaissait nettement prématurée : la société est loin d’en être rendue au point de reconnaître et d’intégrer qu’il existe une infinité de genres, et que cantonner tous les humains aux seuls genres masculin et féminin est du plus haut ridicule.

Je me réjouissais, néanmoins, de ce qu’on manifeste enfin une timide volonté d’inclure les personnes non-binaires, qui ne s’identifient à aucun des deux « sexes » et qui sont trop souvent les grandes oubliées de nos luttes pour l’égalité. Mais je savais que ça ne passerait pas dans l’opinion publique.

La reconnaissance légale est une chose, l’acceptation sociale en est une autre. Je connais pas mal de musulman.e.s, d’Haïtien.ne.s et d’Autochtones qui pourraient en témoigner.

Je ne m’étais pas trompée : dans les jours qui ont suivi, ce fut un véritable tsunami de propos transphobes, dont les plus « humoristiques » n’étaient pas les moins violents. Tout ce qui grouille, chronique et commente dans les officines médiatiques y est allé de sa petite plaisanterie ou de sa grosse colère contre « ces gens-là » qui prétendent « tout changer » et « abolir les sexes » – ou les « genres », selon le degré de sophistication du faiseur d’opinions négatives concerné.

Pour couronner le tout, la bien nommée Denise Bombardier y est allée d’un autre tir de napalm sur la présidente de la FFQ, Gabrielle Bouchard – sa bête noire, décidément – et sur les personnes transgenres en général, qu’elle accuse de vouloir « déconstruire le genre humain » – rien de moins!

Dans les réseaux sociaux, ce fut pire encore : bien des masques sont tombés, et de soi-disant « alliés » nous ont montré leur vrai visage. Toute la recherche scientifique sur la différenciation sexuelle et la diversité des genres n’était plus, soudainement, que de la foutaise, et notre condition de transgenres était un choix individuel dont nous devions porter l’entière responsabilité. Autrement dit : contentez-vous de ce qu’on vous donne, prenez votre trou et fermez vos gueules… si vous ne voulez pas qu’on vous retire les droits qu’on vous a si « charitablement » consentis. La menace d’un retour du balancier n’est jamais loin, et nous vivons toujours plus ou moins en sursis.

J’ai passé les jours suivants à tenter d’éteindre l’immense brasier avec un dé à coudre. J’ai eu l’impression de revivre mes années de polyvalente, quand je me faisais tabasser tous les jours par les pires voyous de l’école sous prétexte que j’étais une « tapette ». Cette semaine transphobe, s’ajoutant à d’autres incidents récents sur lesquels je préfère ne pas m’appesantir ici, m’a replongée tête première dans ma dysphorie d’identité de genre. Pour la première fois depuis longtemps, j’ai contemplé le suicide.

Je ne le raconte pas pour me victimiser, et je ne veux pas qu’on me prenne en pitié. Je veux seulement attirer l’attention sur l’extrême fragilité des personnes transgenres et sur les violences auxquelles elles sont soumises quotidiennement. Dans mon cas, je pense être assez solide et j’ai un bon entourage qui m’empêche de sombrer tout à fait. D’autres n’ont pas cette chance. Pas moins de 48 % des personnes transgenres ont déjà subi une agression physique ou sexuelle, 78 % disent avoir envisagé sérieusement le suicide et 33 % ont commis au moins une tentative, selon l’ATQ. Plusieurs, malheureusement, n’y ont pas survécu.

Ces chiffres devraient, à eux seuls, déclencher une sonnette d’alarme. C’est d’ailleurs pour mettre un frein à l’hécatombe que les règles de l’état-civil ont été modifiées, afin de permettre aux personnes transgenres qui le désirent de changer officiellement la mention de sexe sur leurs papiers d’identité sans devoir nécessairement passer, comme autrefois, sous le scalpel du chirurgien. J’ai été l’une des premières à bénéficier de cette mesure qui m’a littéralement sauvé la vie.

La dysphorie d’identité de genre est une forme de dépression majeure qui survient quand on est obligé d’assumer une identité sexuelle à laquelle on est incapable de s’identifier.

On a longtemps cru que les transidentités – le fait de s’identifier à un sexe différent de celui qu’on a reçu à la naissance – étaient des maladies mentales. On sait à présent qu’il n’en est rien : grâce aux progrès de la génétique, notamment, on commence à comprendre que les mécanismes de différenciation sexuelle sont infiniment plus subtils et moins tranchés qu’on ne l’a toujours cru. De fait, tout le monde possède, à des dosages variables, des attributs mâles et femelles. Dans la vaste majorité des cas, l’identité de genre qui domine correspond au «sexe biologique» – quoique cette notion même de sexe commence à être remise en question, au fur et à mesure que les recherches progressent.

Notre condition de personnes transgenres n’est donc pas une maladie mais bien un fait de nature, inscrit dans notre code génétique – tout comme le fait d’avoir les yeux bleus, les cheveux crépus ou le nez camus. En conséquence, il n’existe qu’un seul remède connu à la dysphorie d’identité de genre : assumer le genre auquel on s’identifie et vivre en conformité avec celui-ci.

Cette dépression est vécue à deux niveaux : dans son rapport intime à soi-même et à son corps, et dans son rapport à autrui. Comme on ne peut pas changer de corps, on doit s’en accommoder le mieux possible. Pour les personnes transgenres « binaires », comme moi, qui s’identifient nettement comme femme ou homme, l’hormonothérapie et la chirurgie de réassignation sexuelle sont souvent d’un grand secours. Bien sûr, elles ne font pas de miracles : même opérée, je resterai une femme terriblement costaude, on ne pourra pas me limer les os. Néanmoins, je finirai mes jours un peu plus en paix avec moi-même, dans un corps un peu plus habitable qui me correspondra davantage. Ce qui est déjà un miracle en soi.

L’autre miracle, celui de l’acceptation sociale, sera plus long à venir, je m’en rends compte aujourd’hui. La semaine que nous venons de vivre ne m’a laissé aucun doute à ce sujet.

Il est probablement impossible à une personne cisgenre[1] de comprendre toute la charge de violence assassine que comporte le fait de mégenrer une personne transgenre. Appeler « Monsieur » une femme transgenre, « Madame » un homme transgenre, ou l’un ou l’autre une personne non-binaire, c’est pire que de lui cracher au visage : c’est nier tout son être, la réduire à une pathétique imposture et lui rappeler cruellement qu’elle devra accepter toute sa vie d’être identifiée exclusivement à un corps dans lequel elle ne se reconnaît pas, à une persona qui ne lui ressemble en rien. C’est même pire qu’une sentence de mort : c’est une condamnation à ne pas vivre, à faire semblant de vivre jusqu’à son dernier souffle.

Qui voudrait longtemps survivre dans de telles conditions? Chacune de ces humiliations, chacune de ces micro agressions vécues quotidiennement par les personnes transgenres est comme un coup de poignard qui peut être fatal. On ne sait jamais à quel moment le point de rupture sera atteint; quel coup porté fera plus mal que les autres et amènera la personne ciblée à mettre fin à ses souffrances une fois pour toutes.

Le fait de changer officiellement d’identité de genre m’a permis d’apprivoiser la dysphorie qui était en train de me tuer, et d’en atténuer les effets en réduisant considérablement les risques d’humiliation jour après jour. Désormais, on m’appelle « Madame » partout où je vais, et en cas de doute, je n’ai qu’à présenter mes papiers pour rétablir les faits. On ne peut plus m’accuser d’imposture. Ce changement, qui peut paraître accessoire à qui n’a pas une connaissance approfondie de la dysphorie d’identité de genre, a rendu mon existence beaucoup plus supportable, et celle de milliers de mes semblables avec moi.

Cependant, les personnes non-binaires – queers, intersexes, asexuées – ont été les grandes oubliées de cette réforme. Il semble que l’appareil d’État ne soit pas encore prêt à jeter bas le vieil édifice binaire pour tenir compte des citoyen.ne.s qui n’appartiennent ni à l’un ni à l’autre des deux « sexes » traditionnels. J’imagine que ce serait trop compliqué d’ajouter une case « autre » ou « non-binaire » à la mention de sexe sur les formulaires de la fonction publique…

J’étais donc passablement intriguée par cette étonnante directive sur l’interdiction des mots « Monsieur » et « Madame » qui agitait tant les médias et les internautes en cette semaine surréaliste. Et plus j’en apprenais sur le fond de l’histoire, plus ma détresse se muait en colère.

L’origine de cette tempête médiatique était une note de service interne qui appelait effectivement les fonctionnaires fédéraux, « lors d’une première prise de contact » (ce point est capital), à éviter de genrer les citoyen.ne.s avant que celleux-ci n’aient exprimé leurs préférences à cet effet. Par la suite, si le fonctionnaire avait fait son boulot correctement, ces préférences étaient inscrites au dossier de chaque citoyen.ne, et il n’était plus nécessaire de lui poser la question; on pouvait lui attribuer sans hésiter le genre féminin, masculin ou neutre auquel iel s’identifie.

De plus, cette note de service, comme il en circule des milliers dans l’appareil d’État, et qui n’avait jamais été destinée à une annonce publique, n’était pas précisément un scoop puisqu’elle remontait à janvier dernier. C’était un fonctionnaire, sans doute agacé par ce qu’il percevait comme de nouvelles tracasseries administratives, qui avait attiré sur ladite note l’attention d’un journaliste trop pressé et en mal de sujet de reportage, et la rumeur médiatique s’était aussitôt emballée.

Quoi, tout ça pour ça!? Ces hauts cris, ces haros sur la rectitude politique, ces hallalis sur les minorités sexuelles, ces sanglots longs sur les identités perdues, pour une simple directive administrative qui consiste essentiellement à respecter l’identité de chaque citoyen.ne de ce pays, au lieu d’exclure systématiquement celleux qui ne correspondent pas en tout point à une norme sociale pétrie de tradition et d’ignorance!

Quoi, on va vous poser la question du genre auquel vous vous identifiez une fois, une seule petite fois dans toute votre existence, et c’est l’apocalypse? Aux armes, citoyens, la révolution est à nos portes? Je ne pouvais croire à la mesquinerie de mes contemporains. J’en suis encore abasourdie.

À leur décharge, cependant, cette histoire est d’abord un beau cas de cafouillage médiatique, à commencer par le titre carrément mensonger du reportage de Radio-Canada : « Adieu monsieur, madame chez Service Canada ». La « nouvelle » a été reprise partout, y compris dans la presse étrangère où l’on n’a pas manqué d’ironiser sur la « rectitude politique délirante » du gouvernement Trudeau. Même les précisions du ministre Duclos, pourtant claires, n’ont pas suffi à calmer le jeu : en quelques heures à peine, tout le monde était tellement remonté contre cette vraie-fausse directive qu’il était inutile de tenter de raisonner qui que ce soit. C’était la fin du monde, le gouvernement Trudeau venait d’abolir les sexes au Canada!

Il est vrai que les personnes transgenres sont souvent la cible de ce type de dérives. Je ne compte plus les fois où des titres tendancieux, voire carrément de fausses nouvelles, nous ont désignées à la vindicte populaire – sans compter tous ces chroniqueurs réactionnaires qui font profession de s’indigner à tort et à travers, en ciblant plus spécifiquement tout ce qui pourrait constituer un semblant de progrès social ou humain.

Je connais au moins une femme transgenre qui s’est retrouvée bien malgré elle au cœur d’une tempête médiatique, à la suite d’une « nouvelle » fabriquée de toutes pièces, et dont l’existence a été pratiquement détruite par cette ignominie. Je ne sache pas que quiconque se soit excusé auprès d’elle, ni que la journaliste responsable de ce fiasco ait eu à subir quelque conséquence que ce soit pour son manque d’éthique et de professionnalisme. Je suis prête à gager ce qu’on voudra que si, au lieu d’une femme transgenre, sa victime avait été un riche homme d’affaires ou une vedette médiatique, cette journaliste aurait été sévèrement blâmée et ne serait plus en poste aujourd’hui.

Dans les cercles universitaires, on pose volontiers en défenseurs de la liberté d’expression, et l’on est toujours prompt à taxer de « censure » une certaine gauche qui dénonce les dérives fascisantes d’une frange intellectuelle passéiste et réactionnaire. Néanmoins, il serait fort étonnant de voir tous ces braves défenseurs de la liberté d’expression fêter comme des héros les porte-parole du parti nazi ou du KKK, et les inviter à donner des conférences dans les universités. C’est pourtant le traitement de faveur qu’on réserve à des TERF autoproclamées, des « trans-exclusive radical feminists » dont tout le discours tourne autour du « combat » contre les femmes transgenres – à leurs yeux, des « imposteurs » qui ne cherchent qu’à « miner le mouvement féministe de l’intérieur ».

Outre le caractère délirant de ces théories du complot – on va jusqu’à parler d’un « lobby transgenre » comme s’il s’agissait du lobby du pétrole ou de l’agroalimentaire – c’est l’extrême violence de leur discours qui me laisse pantoise. Faut-il qu’on nous méprise pour trouver légitime que des femmes – et quelques hommes avec elles – s’acharnent avec tant de hargne et de haine sur une minorité vulnérable, qui ne demande qu’à vivre dignement et au grand jour sans déranger personne!

Je connais même de ces TERF qui enseignent la philosophie au cégep, ce qui ne laisse pas d’être inquiétant pour l’état de la vie intellectuelle et de l’équité sociale en ce pays dans les années à venir. On ne laisserait certainement pas des enseignant.e.s professer l’infériorité de la « race noire » ou l’existence d’un « complot juif », par exemple, mais la propagande transphobe, apparemment, ne pose de cas de conscience à personne.

L’existence des personnes transgenres n’a pourtant rien de nouveau, et d’autres civilisations, spirituellement et intellectuellement plus avancées que la nôtre, les ont parfaitement intégrées en leur temps. Les anciens Grecs, chez qui l’homosexualité, comme on le sait, était largement pratiquée et admise, avaient fait de l’Hermaphrodite une sorte d’idéal, un être pleinement accompli du fait qu’il possédait à la fois des attributs mâles et femelles.

Chez les Premières Nations d’Amérique du Nord, la sexualité était très libre, et les êtres bispirituels étaient non seulement intégrés mais valorisés, occupant souvent des fonctions importantes comme chamans, guérisseurs ou éducateurs. L’arrivée des Européens, pétris de morale chrétienne et des préjugés qui l’accompagnent, a tout changé, condamnant pour plusieurs siècles les personnes transgenres à la clandestinité et, trop souvent, au suicide.

En mesurant, cette semaine, le chemin qu’il nous reste à parcourir pour pouvoir jouir d’une acceptation sociale pleine et entière, j’avoue que j’ai cédé à un moment de découragement. Il y a des jours où l’on a l’impression de revivre le supplice de Sisyphe, condamné à rouler éternellement la même pierre vers le haut d’une pente d’où elle dégringole aussitôt.

Mais ce n’est pas vrai que les personnes transgenres vont retourner se cacher pour mourir et disparaître. À force de courage et de persévérance, des militant.e.s ont arraché pour nous les quelques droits qui nous permettent enfin de sortir la tête hors de l’eau. Qu’on le veuille ou non, les personnes transgenres sont là pour rester et comptent bien revendiquer leurs droits. Non pour empiéter sur ceux des autres, mais pour prendre la place qui leur revient dans la parade – ni plus ni moins.

Je continuerai de me battre pour ma dignité et pour celle de mes semblables – parce que vivre sans dignité, dans l’opprobre et la honte, c’est mourir à chaque instant. Et j’ai choisi la vie, très précisément le jour où j’ai décidé de m’assumer enfin.

Quant à mon radio-réveil, il est maintenant branché sur Ici Musique. C’est meilleur pour ma santé mentale, et je ne m’ennuierai guère des élucubrations matinales du trio d’humoristes le plus ringard en ville.

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Note

[1] c’est-à-dire dont l’identité de genre correspond au sexe qui lui a été assigné à la naissance, ce qui est le cas de la vaste majorité de la population – et non, ce n’est pas une insulte, c’est un terme de sociologie