La tâche éthique suivant Lévinas

Les amoureux de Vence - Marc Chagall

Lévinas nous a appris que l’éthique est la structure positive de la résistance de l’Autre.

La section III de Totalité et infini, intitulée « Le visage et l’extériorité », est riche en indications pour qui cherche à redéfinir un rapport à l’autre dans un contexte où, ici au Québec comme ailleurs, les vieilles entités nationales, lourdes d’une nostalgie à saveur ethnique, sont remodelées à la faveur des mouvements migratoires. Il y a lieu de poursuivre, à défaut de l’entamer, le cas échéant, la discussion sur les possibilités éthiques ouvertes par la prise en compte de la diversité. Accueil, pluralisme et diversité sont plus que des mots d’ordre ou des idéaux : ils représentent le rappel d’une tâche incontournable.

Une inquiétude surestimée

Un article du Devoir faisant état d’un rapport sur le vivre-ensemble au collège Maisonneuve, et dont le titre a tout pour effrayer[1], sera un bon prétexte à cette réflexion. On y lit que la diversité culturelle et religieuse de la population étudiante serait à l’origine d’un malaise s’emparant d’un certain nombre d’enseignant.e.s, les incitant à éviter de présenter des oeuvres dont le contenu pourrait heurter les convictions de plusieurs.

Cet article a suscité quelques réactions de repli, dont celles de Sophie Durocher[2], qui y sent la menace d’un mise à l’index de toutes nos œuvres où la sexualité s’exprime enfin, et d’Annie-Ève Collin[3], qui y voit une entrave à l’objectif pédagogique de bousculer les croyances. Sur un ton plus posé, Jean-Félix Chénier[4] se demande si l’autocensure relève d’une faiblesse intellectuelle ou d’un manque d’assurance. Le ton des chroniques ou billets cités nous autorise à nous poser la question suivante : comment se fait-il que la seule lecture de l’article du Devoir ait pu provoquer chez d’aucuns un tel réflexe défensif, et ce, avant même d’avoir en main toutes les données nécessaires à une saine réflexion (au dire même de J.-F.Chénier)? Cette question est au cœur même de la problématique dont traite le présent billet.

Dans un éditorial sur le sujet, Paul Journet[5] a tenté de calmer le jeu, notamment en relativisant les résultats de ce rapport, soulignant que « ce problème est mal documenté. Ce passage [sur l’autocensure] résulte d’une consultation informelle menée par un professeur de science politique ». Selon P. Journet, un minimum de respect de la part de l’enseignant.e est requis pour que le rapport d’autorité nécessaire s’exerce sans heurt dans le but d’accomplir la transmission du savoir. J’ajoute que ce respect est essentiellement accueil et ouverture.

Une éducation à l’altérité

« L’Autre n’est pas pour la raison un scandale qui la met en mouvement dialectique, mais le premier enseignement raisonnable, la condition de tout enseignement. Le prétendu scandale de l’altérité, suppose l’identité tranquille du Même, une liberté sûre d’elle-même qui s’exerce sans scrupules et à qui l’étranger n’apporte que gêne et limitation[6]. »

Emmanuel LévinasMartine Abdallah-Pretceille s’est attaquée à cette difficulté, pressentie par Lévinas, dans une courte prescription sur l’éducation à l’altérité[7]. Le mouvement, inévitable parce que toujours déjà entamé et irrépressible, de l’hétérogénéisation des sociétés a non seulement rendu caduc tout processus d’enculturation[8], mais encore mis en évidence la multiplication des référents culturels. Or, s’il est souhaitable de ne pas imposer les valeurs et plutôt de les partager (ce qui pourrait être ici une définition provisoire du pluralisme), leur prolifération dans tous les sens représente cependant un enjeu pour la cohésion de l’ensemble.

C’est dans l’ouverture créée par cette exigence pluraliste que s’inscrit naturellement un projet d’éducation à l’altérité. « La question de la diversité culturelle et partant de l’interculturel intègre toutes les formes de l’altérité, proche ou lointaine, culturelle ou ethnique, sociale, nationale, “générationnelle”, professionnelle… ou sexuelle[9]. » On aura compris qu’il s’agit, non pas de tenir un discours éducatif sur l’Autre, et encore moins d’éduquer l’Autre à partir du Même, mais bien d’éduquer à l’Autre, c’est-à-dire de reconnaître au projet éducatif une dimension éthique qu’il suppose parce qu’elle le précède. On fait ici écho au renversement éthico-ontologique qui a fait la particularité de Lévinas :

« Au dévoilement de l’être en général, comme base de la connaissance et comme sens de l’être, préexiste la relation avec l’étant qui s’exprime; au plan de l’ontologie, le plan de l’éthique[10]. »

La réaction défensive de certain.e.s pourrait donc être expliquée par cette difficulté de sortir d’une perspective qui donne la priorité à la transmission brute d’un contenu à l’Autre, alors que l’adoption d’une attitude d’ouverture qui saurait inclure l’Autre dans la reconstruction des contenus, sans qu’il soit question d’oblitérer ou de censurer quoi que ce soit, serait plus enrichissante que contraignante. « L’objectif n’est pas tant de prôner un déracinement par rapport à des valeurs et à des engagements personnels, individuels ou collectifs, que d’apprendre à objectiver son propre système de références afin de pouvoir admettre d’autres perspectives. Cette capacité à la décentration est une des conditions de la rencontre d’autrui[11]. »

Éthique et altérité : la rencontre selon Lévinas

Entre chien et loup - Marc Chagall« La formule d’Emmanuel Levinas, “rencontrer un homme, c’est être tenu en éveil par une énigme” prend tout son sens. Les cultures n’existent pas en dehors des individus qui les portent et les actualisent[12]. » Le thème de la rencontre est au centre du projet pédagogique de M. A.-Pretceille. Elle ne cache pas la source de son inspiration. Son adhésion à la pensée d’Emmanuel Lévinas autorise qu’on lui ouvre la petite parenthèse annoncée au début de ce texte.

Avec la section intitulée « Le visage et l’extériorité[13] », Lévinas nous convie à suivre une pensée de l’altérité (comme l’accueil de l’absolument Autre) qui évite le piège totalisant d’une connaissance qui, comme volonté de maîtrise par le sujet, finit en bout de piste par ramener l’Autre au Même. Cet Autre dont on ne peut rien « savoir » ne peut être saisi, puisqu’il ne peut apparaître dans sa véritable essence que comme le terme d’une rencontre. Tout l’effort de cette pensée, parfois déroutante, consiste à placer au coeur du problème de la transcendance l’irréductibilité d’Autrui, dans ce que Lévinas appellera l’épiphanie du Visage[14].

« Le visage se refuse à la possession, à mes pouvoirs. Dans son épiphanie, dans l’expression, le sensible, encore saisissable, se mue en résistance totale à la prise. »[15]

On croirait alors que la relation éthique commence là où le pouvoir de connaître trébuche, dans cette découverte d’une proximité sans distance, parce qu’infranchissable. Or, il faut au contraire opérer un renversement de la pensée et rendre à l’éthique sa primauté. C’est parce que je peux rencontrer, et que l’Autre exige ma réponse (et ma responsabilité), que je puis commencer à parler de et sur l’être. Loin de limiter ma liberté (de penser, entre autres choses), cet appel à ma responsabilité l’autorise et la confirme : « […] l’Autre, absolument autre - Autrui - ne limite pas la liberté du Même. En l’appelant à la responsabilité, il l’instaure et la justifie[16]. » Cette relation tout à fait singulière en même temps qu’universelle (rencontre) se maintient sans violence, « dans la paix avec cette altérité absolue[17]. »

La tâche éthique, suivant Lévinas, consiste à reconnaître cette indépassable relation.

Dépasser le pluralisme : vers une éthique de la diversité

D’après M. A.-Pretceille, la pluralité et la diversité culturelles qui marquent durablement nos sociétés présentent un caractère exponentiel[18]. C’est assez pour nous convaincre que leur résister est non seulement peine perdue, mais absolument contre-productif.

Il faut cependant bien séparer les termes définissant ces nouvelles configurations « culturelles » pour éviter l’écueil qui est à mon avis le creuset en même temps que le motif récurrent du repli identitaire. La « pluralité » renvoie au pluralisme culturel, qui n’est qu’un autre nom du multiculturalisme, alors que la diversité évoque la curiosité que provoque la prise en compte de l’altérité. La diversité culturelle accueille en elle le mélange inhérent à l’hétérogénéité, et donc à la nécessité de l’inter-relation qu’engage et que commande la rencontre d’autrui. Alors que le multiculturalisme permet la cohabitation des cultures dans un cadre de différenciation et de séparation, la diversité culturelle appelle et commande une modalité qui va au-delà de la cohabitation; il s’agit d’un enrichissement culturel par contamination réciproque : l’interculturalisme. M. A.-Pretceille introduit le terme de « métissage culturel » pour désigner un mouvement de « brassage » et de transgression des cultures, en opposition ou en concurrence au mouvement d’« ilotisme culturel », dans ses différentes déclinaisons ethno-centristes et intégristes[19].

Naissance - Marc Chagall

Il est remarquable de constater que la réaction de repli identitaire, en misant sur l’opposition entre eux et nous, contribue à maintenir le multiculturalisme comme la seule avenue possible de l’hétérogénéité. C’est que les anti-multiculturalistes, à trop vouloir prêcher la mise en garde identitaire, confondent avènement culturel et menace ethnique. La crainte qu’ils répandent dépend d’une conception des communautés culturelles comme étant des entités séparées se multipliant à tel point qu’elles arriveraient à supplanter cette autre entité culturelle qui serait la nôtre : « la nation québécoise ».

On se souviendra que l’interculturalisme, comme vision de l’hétérogénéité culturelle, fut l’un des préceptes dont on a suivi la trace dans le rapport de la commission Bouchard-Taylor sur les pratiques d’accommodement [20]. Ce précepte se voulait à la fois une alternative au modèle multiculturaliste et une piste de solution contre les craintes que suscitait l’hétérogénéité culturelle croissante, qu’on a perçue, à tort ou à raison, comme étant à l’origine de la fameuse « crise des accommodements ». Les commissaires avaient alors bien saisi le caractère inéluctable des formes d’altérité qui ont fait éclater notre bulle identitaire.

On conçoit dès lors que la tâche pédagogique de l’éducation à l’altérité dépasse son cadre purement didactique pour s’ouvrir sur un véritable projet social qui doit mettre au centre de ses préoccupation le souci éthique. En lieu et place d’une ré-affirmation ou même d’une reconstruction d’un système de valeurs (ce qui constitue l’aspect « moral »), qui aurait toujours pour fond l’héritage d’une culture dont on a décrété la pérennité (« nos valeurs québécoises »), devrait plutôt se dessiner un espace où la rencontre d’Autrui (le motif éthique par excellence) amène multiplication et contamination réciproque des valeurs. On assisterait, ou on assiste déjà, à quelque chose comme un métissage culturel[21].

Notes

[1] Des profs du collège de Maisonneuve se censurent, Le Devoir, 17 février 2018

[2] Le retour de la censure, Journal de Montréal, 19 février 2018

[3] Non à la censure au cégep, Discernement.net, non daté

[4] Autocensure des profs à Maisonneuve: documenter et discuter, journal Web du SPPCM, 2 mars 2018

[5] Ces profs qui marchent sur des œufs, La Presse, 26 février

[6] E.Lévinas, Totalité et infini, Le Livre de poche, p. 222

[7] Abdallah-Pretceille, M., 1997, Pour une éducation à l’altérité Revue des sciences de l’éducation, 23(1), 123 à 132.

[8] Une transmission des traits culturels à travers les générations

[9] op. cit., p. 124

[10] Totalité et infini, p. 220

[11] Pour une éducation à l’altérité, p. 126

[12] Pretceille, Martine A.-, La pédagogie interculturelle : entre multiculturalisme et universalisme, LINGVARVMARENAm vol. 2, ANO 2011 - 91 - 101, p. 96

[13] Totalité et infini p. 203 à 276 

[14] Même à vouloir entendre le mot Visage comme concept, on ne pourrait s’empêcher aujourd’hui d’y problématiser le voile, surtout s’il cache plus qu’il ne montre, mais on pourrait aussi dire que le visage voilé en est un exemple radical.

[15] ibid., p. 215

[16] ibid., p 214

[17] ibid., p 215

[18] Pretceille, Martine A. - op.cit.

[19] ibid., p. 95

[20] Fonder l’avenir, le temps de la conciliation, https://www.mce.gouv.qc.ca/publicat…

[21] Du reste, il faudrait toute la hargne du plus farouche défenseur de notre particularité ethnique pour ne pas voir que le métissage est une réalité dans nos contrées depuis plus de trois siècles, et dans le cas plus général du genre humain depuis, disons, trois millénaires.