La notion d’unité n’apparaît jamais que lorsque se produit dans une multiplicité une prise de pouvoir par le signifiant, ou un procès correspondant de subjectivation : ainsi l’unité-pivot qui fonde un ensemble de relations bi-univoques entre éléments ou points objectifs, ou bien l’Un qui se divise suivant la loi d’une logique binaire de la différentiation dans le sujet. Toujours l’unité opère au sein d’une dimension vide supplémentaire à celle du système considéré — G. Deleuze & F. Guattari[1]

Greta Thunberg - getty image

Du simple au double : détour de l’unique par le binaire

Socrate eût bien aimé faire accoucher Théétète d’une définition de la science [2]. En relève au dialogue, la maïeutique ne semble pas avoir suffi. Cet exercice, conduit par un seul homme, n’aura été que le détour d’une pensée qui ne cherche dans la réponse que l’éclaircissement de la question obscure qui l’obsède. Toutes les vertus de la recherche menée en commun finiraient-elles par se briser sur ce vice, plus ou moins caché, de la philosophie : l’auto-satisfaction d’un souci qui ne concerne que soi? Unicité de la pensée.

N’exagérons rien. Les questions peuvent être communes. Elles peuvent surtout surgir de l’âme d’autrui. Mais il va falloir du renfort. Le philosophe ne peut plus compter sur son propre « dialogue de l’âme avec elle-même », le schéma dialectique n’y suffisant plus. Voici donc venir un étranger d’Élée [3], qui a peut-être connu Zénon, ou même Parménide. Il nous laissera choisir le sujet, mais c’est lui qui choisira l’interlocuteur. Théétète, encore. Plus jeune, plus ouvert, plus malléable? On verra assez tôt que son rôle ne sera plus que celui du faire-valoir (d’ailleurs, l’assignation de ce rôle est de plus en plus courante dans les dialogues à mesure que Platon vieillit - sagesse, dira-t-on?). Voici quel sera le sujet : le Sophiste. Quel est cet être inquiétant et comment devons-nous le cerner dans sa spécificité? Socrate hors jeu, Platon fera de l’Étranger le porteur d’une nouvelle approche : on sépare, on coupe en deux, on oppose deux points de vue, et celui retenu sera lui aussi soumis à la même règle, jusqu’à ce que l’unicité ou l’essence du point de départ apparaisse dans sa plus simple manifestation ou expression. Au terme d’une chasse à courre qui nous aura conduits tantôt d’un bord, tantôt de l’autre, voici enfin la bête débusquée : le Sophiste est comme ceci, et non comme cela. Exit la dialectique et la dynamique question-réponse, exit le dialogue et la recherche en commun. La pensée seule, aidée par l’approbation d’un Théétète consentant aussi bien qu’éberlué, se fraie un chemin à travers oppositions et contradictions : au secours de l’unicité, bienvenue à la pensée binaire.

Binarité, dualité et pluralité

Y verra-t-on la conséquence du dualisme? Pas tout à fait. Binarité n’est pas dualité, même si l’une et l’autre ont en commun de toujours mettre en jeu une ou plusieurs paires. Sont binaires les termes qui ne sont pas liés comme tels à un point d’entrée, une entité ou une forme. Le binaire, c’est le plus et le moins, le noir et le blanc, le vide et le plein, le négatif et le positif, la gauche et la droite, les gentils et les méchants, le bien et le mal. Les termes binaires s’ajoutent à ce dont on parle, comme la construction qu’ils sont, au fond. On pourrait dire : clivage, comme dans « clivage gauche-droite », si ce terme n’était pas politiquement surdéterminé (j’y reviendrai, lors d’une remarque sur le centrisme). La dualité, elle, est la métamorphose toujours advenue d’une unité primordiale sous deux termes qui lui donnent son sens en retour : le corps et l’âme, les divins et les mortels, le sujet et l’objet, le céleste et le terrestre, le matériel et l’idéel, le féminin et le masculin. La binarité procède du polaire, la dualité du complémentaire (À ce propos, je tique toujours quand j’entends d’aucuns définir et soi-même et son genre comme non-binaires. Il n’y a pas là d’opposition. L’hétéro-normativité est une des possibilités qui peuvent s’affecter d’un certain dualisme, mais les deux termes en jeu ne sont pas contraires, sauf chez les esprits qui auraient des raisons politiques de les opposer).

Eh bien, tiens donc! Parlons genre, en évitant bien sûr la réduction douteuse à la biologie ou à la physiologie (je pense à qui part du principe que les sexes féminin et masculin sont un irréductible, et donc à qui part d’un mode de reproduction sexuée - comme s’il n’y avait que celui-là -, et pour qui toute réflexion sur les genres n’est possible que sous la gouverne de ces paramètres. Autant dire Dieu les créa homme et femme, en tout discernement et toute rationalité). Mathieu Bock-Côté, dans une optique qui n’est toutefois pas la mienne, a eu ces mots remplis d’inquiétude pour évoquer la pluralité qui, de nos jours, se profile sous la notion de genre : « Cette fragmentation infinie de la subjectivité (…) ». Je dis inquiétude, mais je pourrais aussi bien parler d’anxiété : « La déconstruction de l’identité sexuelle devient ainsi la nouvelle étape de la déconstruction du privilège de l’homme (sic) occidental (…). »[4] En se déployant comme une réalité multiple, telle une collection éclatée de lettres à laquelle on ajoute parfois des variantes (LGBT, LBGTQ, LBGTQI, LBGTQ2+), la pluralité des genres achève de nous faire croire à une « binarité » de la différence sexuelle (sauf chez les esprits dont je parlais tantôt, et dont notre polémiste fait probablement partie). Même le dualisme y passe, puisqu’on ne peut plus parler de DEUX possibilités ou de DEUX termes, mais de plusieurs combinaisons engageant un nombre indéterminé de termes. La complémentarité (amoureuse, affective, sexuelle) n’est plus encadrée, elle est éclatée en une pluralité. En refusant d’enfermer le genre dans une identité calquée sur la reproduction sexuée, on a reconnu à Éros, ce vagabond qui fait flèche de tout bois, sa fonction primordiale : laisser essaimer le désir malgré tout et dans toutes les directions. (N’y en a-t-il pas un qui a dit « aimez-vous les uns les autres »?)

Politique du clivage : polarité essentielle?

L’avènement du régime parlementaire a fourni à la pensée binaire son expression la plus étrangement incontournable : le clivage gauche-droite. L’origine sémantique en est presque anecdotique. Dans la monarchie constitutionnelle, les représentants élus (des hommes) qui s’opposent au monarque siègent à sa gauche, tandis que ceux qui le soutiennent sont assis à sa droite. Par extension, on dira que la partie gauche s’inscrit en faux contre les privilèges de classe, alors que la droite travaille à leur maintien. Cette définition décevra les centristes d’aujourd’hui, pour une raison aussi simple que triviale : bien que le monarque soit assis au centre, il est hors de question pour lui d’abolir ses propres privilèges. Par extension, on dira que la position centrale fige l’action politique dans le maintien du statu quo. Lors d’une entrevue à TLMEP en novembre 2011, Dany Laferrière lança cette joyeuse boutade (je cite de mémoire) : « Si vous vous dites ni de gauche ni de droite, c’est que vous êtes probablement à droite ».

À partir du moment où la bourgeoisie s’est perçue comme une classe montante dont la progression pouvait être freinée par l’aristocratie, il ne fut plus possible d’échapper à la binarité politique, même et surtout après son hégémonie (elle est la seule et véritable classe dirigeante). C’est que ses alliés passés des classes populaires ont repris sa pensée et l’ont menée à son terme. Seule une cause dépassant la lutte des classes (autre lieu de binarité) saura la surpasser. Une cause dont la parole est plurielle, dont les voix sont multiples, et dont les voies se rejoignent jusqu’au prochain silence ou au prochain cri. La lutte au fascisme a joué ce rôle au milieu du XXe siècle.

Diversité et retour polarisant : la censure de la pensée binaire

Les porte-paroles des empires capitalistes d’aujourd’hui ont axé leur discours sur cette binarité, en lui donnant précisément le nom de « clivage » (politique). Leurs adversaires traditionnels leur répondent généralement en adoptant le même schéma. Entre les deux, toutefois, les voix criant la pluralité se multiplient. Elles épousent souvent la ligne musicale de la diversité : le sujet collectif monolithique de naguère a éclaté en une chorale où chaque voix colore le son à sa manière. Il n’y a plus d’avant-garde éclairée. Le but poursuivi, ou la cause promue, ne se dessine plus comme le point d’un horizon qui serait commun, mais comme une multitude de lignes fuyantes qui parfois divergent, parfois convergent, pour dérouler un champ où la cohabitation devient possible un temps, jusqu’au prochain mouvement.

C’est devant ce flot apparemment incontrôlable (incontrôlé?) de voix et de voies multiples que la pensée clivante-binaire est mise en déroute. Le nouvel adversaire est fluide, insaisissable, épars. Inquiétante étrangeté. C’est dans l’hébétude devant cet unheimlichkeit que d’aucuns en viennent à parler de censure. Car le message perçu dans le sillage de ce chant dionysiaque est bel et bien « fermez-là, on vous a assez entendus! » À prime abord, pourtant, on ne cessera jamais de s’étonner d’entendre ceux et celles qui dénoncent la censure le faire de plus en plus souvent et sur de plus en plus de plateformes. Malgré le ridicule dont quelques voix marquent cette position, on doit y voir bien autre chose qu’une simple attitude victimaire. Ce repli défensif est lié au contenu même du discours proféré, ou plutôt à la modalité même de son énonciation. Discours d’une certaine identité (pour ne pas dire discours identitaire), parole de l’unicité, pensée qui ne se comprend que par dichotomie, division, séparation des opposés, binarité.

Lorsque ce discours s’impose ou questionne, il met en demeure son opposant (son opposé) d’entrer dans son schéma diacritique. Il y parvient parfois (et même assez souvent : la gauche s’y perd toujours, en n’avançant pas d’un pouce). Du haut de son identité rassurante, il s’adresse à une autre identité, sa question requiert une réponse unique, univoque. Mais il arrive aussi qu’il se bute à une identité déjà éclatée, c’est-à-dire plurielle, et qui n’a donc plus rien d’identique. Une « identité » qui ne lui répondra pas, qui lui fera un pied-de-nez, comme le ferait une bande de gamin·e·s se moquant du surveillant à la récréation, avec l’air moqueur de joyeux drilles. « Ta question n’atteint rien ni personne, car son adresse est fausse : tu ne me dis rien, car je suis plusieurs, l’identité que tu me prêtes est ta propre création. Alors qu’on fait du bruit, qu’on danse et qu’on chante, tu demandes qui est le chef de ce tintamarre. Il n’y aura pas de chef pour te répondre. » Devant une telle fin de non-recevoir, l’Étranger d’Élée serait incapable de rendre à son discours clivant son identité. Se taire serait désormais sa seule action possible. Alors, autant le dire ainsi : « On ne peut plus rien dire! » On aboutit à la censure, bien sûr.

Cause plurielle et neurodiversité : Greta et la marmaille anarchique

Une cause apparaît. On devrait plutôt dire : à travers un joyeux désordre qui s’installe et s’étend, quelqu’un semble avoir fait une synthèse, un regroupement, une unification. À l’occasion de ce déploiement plus ou moins ordonné, on s’empresse de raccourcir au possible la vue au moyen d’une lorgnette qui nous permettra de mettre un nom, un visage, un corps sur la chose. Stratégie diacritique : détacher, séparer, isoler. La pensée clivante déteste l’imprécision des choses, elle cherche à circonscrire la cible. Elle cherche le leader. Elle le détestera d’autant plus que la « cause » échappera à son emprise clivante : plus question d’affrontement ou d’opposés, ici, mais de l’avenir même de l’humanité. Or ce leader est à la périphérie de la plus singulière des diversités, car cela concerne le système même qui en sa structure est déjà déployé comme une série de lignes fuyantes, branches sans noeud ramifiées en tous sens. Les voix/voies plurielles ne pouvaient trouver meilleure personne que Greta Thunberg, sujet par excellence de neurodiversité.

Sa singularité neurologique l’empêche de s’intéresser, c’est-à-dire d’avoir un intérêt. Autrement, ç’aurait pu être n’importe qui. On parle, contre elle bien sûr, d’un trouble qui lui interdit toute maîtrise des enjeux qu’elle porte. On est même descendu assez bas dans le mépris à son sujet (les mots de Michel Onfray me donnent encore froid dans le dos). Rioux-Bock-Côté-Martineau [5] s’y sont vraiment révélés comme les véritables porteurs de la pensée binaire : aucun clivage n’aura eu raison du phénomène qui se manifeste bien au-delà et bien en deçà de Greta Thunberg. La seule manière de discréditer la marmaille anarchique qui grouille tous les vendredis en séchant ses cours, c’est de s’attaquer à ce qui en semble le point focal : Sainte-Greta ne peut avoir aucune crédibilité, parce que ceci et parce que cela, un point c’est tout. Mais avant même que nos hérauts des médias dominants n’aient commencé leurs invectives désespérées, Mme Thunberg leur aura déjà fourni cette anti-réponse [6] : « Ils ont plus peur de moi et des manifestations de jeunes que du vrai problème. »

Aura-t-il fallu ce mouvement irrésistible et inévitable d’un monde en péril, porté par des voix plurielles, suivant des voies qui se multiplient et semblent tracées en tous sens, pour que l’édifice de la polarisation (la pensée clivante-binaire) s’ébranle? Devant cette ouverture anarchique qui libère la diversité vers un espace encore à dessiner, seule une force brute, brutale et sans merci pourrait s’imposer.

On a le devoir de rêver.

Notes

[1] G. DELEUZE et F. GUATTARI, Mille plateaux, Éditions de Minuit, 1980, p. 15.

[2] PLATON, Théétète

[3] PLATON, Le Sophiste

[4] M. BOCK-CÔTÉ, L’empire du politiquement correct, Éditions du cerf, 2019, p. 27. Plus loin : « (…) le résultat d’une forme d’hystérisation (sic) des revendications identitaires entraînant une déconstruction des fondements anthropologiques de l’humanité », p. 58

[5] Le Devoir, 19 juillet; Le Journal de Québec, 27 et 31 juillet

[6] Greta Thunberg répond à ses détracteurs