Avec sa déclaration malheureuse sur l’absence d’islamophobie au Québec, François Legault vient de nous démontrer clairement qu’il n’a nullement l’intention d’être le premier ministre de tous les Québécois·e·s. Jour après jour, il se révèle à nous comme un chef de parti qui n’a de considération que pour sa base électorale.

Il ne me viendrait pas à l’esprit de le traiter de raciste ou d’islamophobe, mais bien franchement, je le trouve pitoyable dans ses habits de chef d’État qui paraissent trop grands pour lui. Il n’a pas compris qu’une fois élu, un chef de parti doit se débarrasser de ses œillères partisanes et prendre de l’altitude pour mieux balayer du regard la mosaïque qui compose sa société.

Legault, lui, a plutôt choisi de suivre les ornières tracées par les chroniqueurs de Québécor qui se sont inscrits collectivement et de manière concertée dans une démarche nihiliste qui consiste à ignorer les faits ou à les déformer dans le seul but de légitimer leurs dérives haineuses. François Legault a sciemment décidé de se joindre à ce club sélect. En niant l’existence de l’islamophobie, le premier ministre ne semble s’appuyer ni sur des chiffres, ni sur des données objectives et vérifiables; il ne fait qu’exprimer une opinion fortement imprégnée d’une posture idéologique.

Interpelé par les journalistes au sujet des déclarations faites la veille par sa vice-première ministre sur l’éventualité de l’instauration d’une journée contre l’islamophobie, François Legault a été aussi expéditif qu’un livreur de pizzas : « Geneviève a été prudente en disant “on va regarder ça”. On l’a regardé, il n’y en aura pas », a-t-il soutenu.

Un aspect fondamental du rôle d’un premier ministre est de nous inspirer sérénité, calme et confiance dans les moments de doute et de tensions sociales. Avec cette déclaration, François Legault est plutôt en train de jouer le rôle de propagandiste en chef de cette mouvance islamophobe dont il nie l’existence. Par ricochet, il apporte aussi de l’eau au moulin des extrémistes comme Charkaoui et Chaoui, puisqu’il leur offre sur un plateau d’argent une rhétorique prête à l’emploi : voyez vous-mêmes, malgré tout vos efforts d’intégration et à cause de votre foi, vous ne serez jamais considérés comme des Québécois·e·s à part entière. Vos souffrances et les injustices qui vous frappent seront toujours banalisées ou carrément niées.

Il ne s’agit pas ici de lui en vouloir pour son refus de décréter le 29 janvier journée contre l’islamophobie, puisque même les Libéraux de Philippe Couillard refusaient de le faire avant lui, mais nier l’existence de l’islamophobie au Québec relève de l’inconscience, voire du mépris. Cela revient à dire que les actes de discrimination et de harcèlement, les agressions verbales et physiques contre des personnes et des lieux de culte musulmans ne sont que pure fabulation et grotesque invention, que tout cela n’est que le fruit d’une imagination débridée. Dans les faits, et peut-être sans le vouloir, François Legault a cautionné par ses propos toute l’enflure verbale haineuse contre les musulmans du Québec. Il appose ainsi un sceau de légitimité sur les activités des groupes qui se nourrissent de la haine du musulman. Il les normalise en les rangeant dans la case des faits divers insignifiants.

En essayant de corriger le tir et de préciser la pensée de son chef, un membre du cabinet du premier ministre ajoute l’insulte à l’injure. Comme celui qui répond à des questions que personne n’a posées, il n’hésite pas à affirmer en substance que reconnaître l’existence de l’islamophobie comme phénomène grandissant et menaçant équivaudrait à attribuer à la société québécoise, à toute la société québécoise, un tort dont on ne saurait l’accabler. Il convient de souligner ici que cette attitude s’apparente encore une fois étrangement aux positions des Mathieu Bock-Côté, Richard Martineau et consorts, pour qui le simple fait d’admettre l’existence de l’islamophobie est considéré comme une forme d’auto-flagellation.

Cette convergence des discours entre le chef du gouvernement et les chroniqueurs de Québécor est en soi extrêmement préoccupante. Cela signifie que ces pyromanes de l’opinion publique jouissent désormais au sein même du gouvernement du Québec, et ce, à ses échelons les plus élevés, d’une formidable caisse de résonance pour mieux amplifier leur cri de ralliement.

Le populisme grégaire pratiqué par la CAQ ne rendra pas aux Québécois·e·s leur fierté; il les dressera de fait les uns contre les autres. La sortie du premier ministre n’est pas fortuite, car elle s’inscrit dans la droite ligne d’une stratégie visant à nous préparer au débat sur la place des signes religieux et aux changements draconiens que le gouvernement compte mettre en oeuvre. Au lieu de rassembler le peuple autour d’un consensus, il semble vouloir rassembler sa base, sa meute, autour d’un déni des souffrances d’une partie de sa propre population. Il est encore temps pour ce gouvernement de saisir la portée de cet enjeu, de faire preuve d’un réel esprit démocratique, et pour François Legault de s’élever à la stature d’un véritable chef d’État. À la lumière du parcours de la CAQ et de son avatar précédent, l’ADQ, on est toutefois en droit d’en douter.