Jade Cormier - PhotographieCependant, je ne voulais pas être identifiée uniquement à cette cause. J’avais même un peu peur qu’on ne m’y enferme, si bien que je mettais beaucoup plus d’ardeur – et de virulence – à militer pour l’intégration et contre le racisme, pour l’équité salariale et sociale, pour les droits des peuples autochtones, pour l’écologie et plusieurs autres causes qui me tenaient à cœur.

C’était comme si j’avais été gênée de parler au nom des personnes transgenres; comme si j’avais craint de ne pas être à la hauteur. J’avais goûté à la transphobie d’un voisinage de primitifs, dans les premières années de ma transition, et j’en étais restée traumatisée. À présent que je profitais enfin de l’anonymat de la grande ville, je ne demandais qu’à passer inaperçue. Je faisais ma petite vie tranquille sans déranger personne; personne ne me dérangeait – et nous parlions d’autre chose.

J’avais la plus vive admiration pour les militant.e.s queers et transgenres, même si je trouvais parfois que certaines de leurs revendications et de leurs tactiques n’avaient guère de sens. Mais qui étais-je pour juger? Je n’avais ni leur courage ni leur détermination. De plus, je n’oubliais pas que les droits dont je jouissais à présent, y compris celui de changer officiellement d’identité de genre, je les devais aux batailles que des militant.e.s avaient livrées.

Je leur en étais reconnaissante; mais moi, je ne voulais pas me battre. J’avais un tel besoin d’acceptation! Je voulais qu’on m’appelle madame, ma toué, ma fille, ma belle amie. Je voulais qu’on me dise que j’étais brillante, que j’avais de la valeur non pas en tant que trans, mais comme femme et comme être humain. Je voulais qu’on me dise, une fois de temps en temps, que je n’étais pas trop moche et qu’à défaut d’inspirer le désir, ma compagnie, au moins, était agréable. Je voulais, au fond, qu’on oublie que je suis trans. Peut-être que j’en avais honte?

Les réseaux sociaux m’ont donné tout ce dont j’avais rêvé. Facebook m’a mise en contact avec des êtres qui avaient beaucoup à m’apporter et qui m’ont prise telle que j’étais, et m’ont réconciliée avec l’humanité. Plusieurs de ces personnes sont devenues des amies très chères que je fréquente dans la vraie vie; d’autres me sont aussi précieuses, bien que nos rapports demeurent virtuels.

Peu à peu, mon cercle s’est élargi et j’ai pris plaisir à débattre de différents sujets avec des gens issus de tous les horizons. J’acceptais toutes les demandes d’amitié, flattée de ce qu’autant d’inconnu.e.s s’intéressent à moi et aient envie d’échanger sur ma page. Plusieurs ne semblaient pas comprendre que j’étais transgenre. Il faut dire que j’en parlais de moins en moins, trop heureuse de pouvoir enfin assumer ma persona féminine, et d’être reconnue et acceptée comme femme. Je ne m’étais jamais sentie aussi vivante.

Bien sûr, je n’ai pas tardé à découvrir la face sombre de Facebook. Les débats qui se polarisent et dégénèrent en batailles rangées. Les insultes; les menaces; la bêtise et la méchanceté des trolls. Les haineux qui attaquent en meute pour intimider les gens qu’ils n’aiment pas ou pour faire suspendre leurs comptes à coups de signalements groupés. Jusqu’aux menaces de mort que j’ai subies plus souvent qu’à mon tour, particulièrement à l’époque du débat sur la charte des valeurs.

Néanmoins, même alors, on me reprochait d’être inclusive, d’être une idiote utile de l’islamisme, d’être une féminazie : ça peut sembler bizarre, mais tant que les injures restaient au féminin, je pouvais m’en accommoder. J’éprouvais même une certaine fierté à être taxée à la fois de féministe et d’inclusive : c’était en flagrante contradiction avec le principal argument des islamophobes qui accusaient tou.te.s les musulman.e.s, de même que ceux et celles qui les défendaient, de vouloir faire reculer les droits des femmes.

Inévitablement, j’ai été confrontée à des féministes moins ouvertes d’esprit que celles qui étaient devenues mes amies. J’ai échangé avec des femmes comme Rhéa Jean pour qui j’étais un homme sexiste perpétuant les pires stéréotypes sur la féminité, et qui voyaient en moi le stade suprême du patriarcat (sic!). Je suis sortie fort ébranlée de ces débats; mais j’ai découvert la fonction bloquer et j’ai mis peu à peu ces pénibles séances de flagellation derrière moi, comme un cauchemar glauque. J’ai continué à m’illusionner avec mes 1 500 ami.e.s Facebook, parlant de tout et de rien mais le moins possible de ma condition. On pouvait m’insulter tant qu’on voulait, pourvu que personne ne s’avise de me mégenrer, ça m’allait encore.

J’ai voulu croire que la partie était gagnée; que les transidentités étaient désormais largement admises comme un fait de société, et même un fait de nature, dûment observé et décrit par des scientifiques rigoureux. En juin 2016, j’ai reçu mes papiers d’identité à mon nom, ornés d’un beau F, et j’ai pu croire que j’en avais fini avec la transphobie. Plus personne ne pourrait me contester mon identité féminine, désormais, puisque même l’État la reconnaissait. J’allais enfin pouvoir mener une vie normale.

Je suis tombée de haut. Il a suffi d’un article, un infâme torchon publié dans un journal vomitif par une personnalité médiatique flamboyante, pour ramener sur la place publique les débats acrimonieux que j’avais subis quelques mois plus tôt en me frottant à un petit groupe d’universitaires obtuses. Dans son brûlot, l’Infâme (que je me refuse à nommer ici) s’en prenait violemment à la personne de Gabrielle Bouchard, nouvellement élue à la tête de la Fédération des femmes du Québec (FFQ), au motif qu’il s’agissait non d’une femme, mais d’un homme plus ou moins métamorphosé par la chirurgie, et que son nouveau poste était donc usurpé.

Ce texte au vitriol a libéré un discours transphobe que la rectitude politique avait mis sous le boisseau depuis un certain temps. Du jour au lendemain, la haine et le mépris dont j’avais cru m’être libérée ont jailli comme un diable de sa boîte, criblant de feux ardents mon fil d’actualité Facebook. À travers le procès de Madame Bouchard, c’était celui de toutes les femmes trans qui s’étalait ainsi sur la place publique – et l’acte d’accusation était particulièrement chargé. Nous étions, au mieux, des affabulateurs et des mythomanes – mais en aucun cas des femmes. Même opérées et hormonées jusqu’aux yeux, il fallait être fou pour voir en nous des femmes.

Mais ce qui m’a vraiment brisé le cœur, c’est que même parmi mes ami.e.s Facebook, il s’en est trouvé plus d’un.e pour adhérer à ce discours stigmatisant. L’un comparait les femmes trans à un pauvre débile qui se prenait pour un chien. Une autre se disait heurtée, comme femme, de ce qu’un homme (un homme!!!) puisse prendre la place d’une femme, à la FFQ ou ailleurs.

Je comprends aujourd’hui que j’ai eu grand tort de balayer ma transidentité sous le tapis. Je me suis bercée d’illusions en voulant croire qu’on m’acceptait comme femme et que je n’avais plus à me battre pour être reconnue. Je découvre avec amertume que pour une majorité de mes contemporains, sans doute, je ne suis pas une femme et je n’en serai jamais une, quoi que je dise, quoi que je fasse, quels que soient les secours de la médecine et de la science. Je suis livrée à moi-même comme je l’étais au premier jour de ma transition.

C’est un dur constat. Il m’oblige à un douloureux examen de conscience : combien de manifestations de transphobie ai-je feint d’ignorer, et quelle dose de transphobie intériorisée me suis-je infligée à moi-même? En aurais-je accepté autant si, au lieu d’être transgenre, j’avais été Noire ou Arabe, par exemple? Mes héros – Rosa Parks, Nelson Mandela, Martin Luther King, Malcolm X, Geronimo, Toussaint Louverture – se sont dressés devant l’adversité, et se sont battus pour leur dignité et pour celle de leur peuple : c’est bien pourquoi je les admire tellement. Il est temps que je cesse de me mentir à moi-même. Comme femme trans, je suis au fond du gouffre et personne ne m’en sortira. Je vais devoir me battre aux côtés de mes sœurs et mes frères transgenres : notre combat n’est pas achevé, il commence à peine.

Je suis allée au front pour mes ami.e.s musulman.e.s, pour les étudiant.e.s du printemps érable, pour les réfugié.e.s haïtien.ne.s. Je l’ai fait de grand cœur et je le referais n’importe quand. Mais il y avait aussi, dans cet engagement, une stratégie d’évitement; une forme de déni. Me battre pour la cause des autres me permettait d’oublier la mienne. Je me demande même s’il n’y avait pas un relent de néocolonialisme bon teint dans cette propension à prendre fait et cause pour d’autres groupes vulnérables – la bonne Blanche occidentale qui défend les pauvres immigrants… Je reste solidaire de leurs combats, bien sûr, mais il m’apparaît à présent que la meilleure façon de les aider est de me battre d’abord et avant tout pour ma tribu, pour l’acceptation sociale et la dignité des trans et des queers. Parce qu’on n'est guère en position de tendre une main secourable quand on rampe sous les pas de la foule. C’est un luxe que seuls les privilégiés, déjà bien intégrés à leur société, peuvent se permettre – et je n’en fais pas partie.

Je n’ai pas voulu de la bagarre : c’est elle qui est venue à moi. Je sais, désormais, où mon devoir m’appelle.