Tout le Québec s’indigne, à juste titre, de la mort de Joyce Echaquan, une Attikamekw de Manawan, mère de sept enfants, qui est décédée à l’hôpital de Joliette à la suite des mauvais traitements que lui ont fait subir une infirmière et une préposée aux bénéficiaires, en lui administrant, notamment, des médicaments en possible surdose, dont de la morphine, substance à laquelle elle était allergique. La malheureuse a eu le réflexe – incroyablement courageux – de filmer son agonie et de la diffuser en direct, ce qui a permis à tout le monde de constater la violence qu’elle subissait et d’entendre les propos orduriers dont elle était la cible, ne laissant guère de doutes sur le racisme ignoble et la probable négligence criminelle qui ont mené à sa mort.

Cette scène atroce n’a laissé personne indifférent. La plupart des gens ont du cœur, à n’en pas douter. On pleure le martyre de cette pauvre femme, et on imagine, avec des raffinements de cruauté, les punitions toutes plus horribles les unes que les autres qu’on aimerait infliger aux coupables…

Ce qui me désespère, c’est justement ce réflexe de dire « c’est pas moi, c’est des méchantes et il faut les punir », comme si ce type de propos et de comportements naissaient spontanément dans le cerveau fêlé d’un individu! Comme si ces aides-soignantes, qui ont torturé cette pauvre femme mentalement et physiquement, étaient d’horribles tueuses en série qui s’étaient levées, ce matin-là, avec la ferme intention de faire mourir quelqu’un dans des souffrances atroces. Comme si les propos effroyablement racistes qu’elles proféraient ouvertement devant leur victime leur étaient venus par génération spontanée, et qu’elles ne les avaient jamais tenus ni entendus ailleurs!

Si elle avait été blanche, cette femme ne serait pas morte, et nous le savons fort bien.

J’ai dû attendre l’âge adulte pour commencer à découvrir la réalité des Premiers Peuples (je dis bien « commencer », parce que j’ai encore tout à apprendre). À l’école, on ne m’en avait rien dit. L’histoire du Canada, ça commençait avec l’arrivée de Cartier, puis la fondation de la Nouvelle-France, Champlain, Frontenac, Maisonneuve, Jeanne Mance, tout ça… Jusqu’à la conquête, alors que les méchants Anglais avaient vaincu les gentils Français. Les Premiers Peuples, on en parlait à peine, et seulement en termes d’ennemis ou d’alliés des Canadiens. À croire que nos ancêtres avaient débarqué sur des territoires quasi déserts, où une poignée seulement de guerriers et de coureurs des bois les attendait pour les guider dans la forêt et pour se battre sous leurs ordres.

La première fois que j’ai entendu Max Gros-Louis parler de génocide, je me suis fâchée tout rouge! Comment pouvait-on accuser mes charmants ancêtres, si courageux et résilients, si tristement vaincus et conquis, de génocide, alors que dans notre roman national, c’était nous, les grandes victimes de l’histoire!

Dans mon enfance, j’ai souvent entendu parler des Premiers Peuples en termes de « sauvages ». On les disait ivrognes, chapardeurs, paresseux. On n’essayait même pas de comprendre leur culture, leurs traditions et leur réalité : on les regardait uniquement par le petit bout de la lorgnette, d’un point de vue de blanc·he·s privilégié·e·s. On s’indignait du sort des Noir·e·s d’Afrique du Sud qui ployaient sous le joug de l’apartheid, pour mieux oublier que nous vivions, nous aussi, sous un régime d’apartheid, et que nous ne traitions par les premier·ière·s occupant·e·s de notre pays beaucoup mieux, tout compte fait, que les blanc·he·s sud-africain·e·s ne traitaient celleux du territoire qu’iels s’étaient approprié.

Nous avons beaucoup, énormément de chemin à faire, dans ce pays, avant d’être capables de nous parler entre peuples conquérants et conquis… Nous n’avons même pas commencé à amorcer un début de dialogue honnête et franc. Et surtout, nous autres, blanc·he·s, avons encore tout à apprendre sur l’art de fermer nos grandes gueules et d’écouter ce que l’autre a à dire – à plus forte raison quand cet·te « autre » a été réduit·e au silence depuis des siècles.

Le racisme, il n’est pas seulement systémique : il est dans l’ADN du peuple québécois et canadien. Il est le socle sur lequel nous avons bâti ce pays. Et à moins d’un effort conscient pour l’extirper en chacun·e de nous, au lieu de désigner des boucs émissaires, ce fléau n’est, malheureusement, pas près de disparaître.

La mort de Joyce, comme celle de tant d’autres avant elle, nous, les blanc·he·s, en sommes tous·tes un peu complices, ne fût-ce que par notre silence et notre indifférence. Arrêtons de nous voiler la face, ce sera déjà un pas dans la bonne direction.