À titre d’exemple, Collin réclame de l’auteur du tract qu’il lui explique les raisons qui l'amènent à penser, avec d'autres observateurs nationaux et internationaux, que certains facteurs politiques – la charte des valeurs du PQ, l’élection de Trump aux États-Unis et la montée des partis populistes en Europe – galvanisent l’extrême droite québécoise.

Comment répondre à cette déraison autrement qu’en rappelant, encore une fois, qu’il s’agit là d’un pamphlet, ou tract, qui plus est d’une demi-page?

Collin accuse ensuite malicieusement l’auteur du pamphlet de fourberie. Une accusation tellement malhonnête que l’on se demande si celle qui la profère comprend finalement la signification du terme qu’elle utilise. En effet, selon les dictionnaires, la personne fourbe procède par ruse pour tromper autrui dans le but de faire avancer ses intérêts. Est-ce le cas de l’auteur du texte ainsi dénigré?

Collin reconnaît elle-même que l’objectif du tract qu’elle discrédite est expressément exposé. Il s’agit de mobiliser des cégépiens en faveur d’une manifestation. Pour atteindre ce but, le texte soutient ensuite, tout aussi explicitement, que des facteurs politiques précis ont alimenté la montée de l’extrême droite québécoise.

Où est la ruse ici?

Encore une fois, être fourbe, c’est employer la ruse pour atteindre un objectif inavouable. Et ruser, c’est essentiellement masquer ses intentions dans le but de tromper. Alors, au regard de ces définitions, où se situe exactement la fourberie dont aurait fait preuve l’auteur du texte calomnié?

Si celui-ci avait dissimulé son véritable but – en agissant, par exemple, à la manière des groupuscules de l’extrême-droite, quand ils disent organiser des sorties publiques pour contrer une immigration illégale inexistante au moment où ils militent plutôt contre l’immigration tout court – on aurait pu parler de ruse. Mais ce n’est pas le cas de l’auteur du pamphlet attaqué par Collin. On peut être en désaccord avec l'objet et le point de vue de celui-ci sur le lien qu'il établit entre la Charte péquiste et la montée de l’extrême droite québécoise. On ne peut toutefois lui attribuer une volonté de tromperie, si ce n’est en vertu d’une bonne dose de mauvaise foi de la part de son accusatrice.

Descartes disait que l’idée vraie, c’est avant tout l’idée claire et distincte. Essayons dès lors d'éclaircir davantage cette notion de fourberie en montrant comment sa mystification fonctionne dans le propos même de Collin, qui, toujours en réaction au texte pamphlétaire, a également écrit:

Le Parti québécois n’est pas d’extrême-droite (…). Même prétendre que le projet du PQ a suscité le développement de l’extrême-droite est très audacieux, et insultant pour les membres du Parti québécois, ainsi que pour les électeurs qui votent pour ce parti (…). Ce passage du texte contribue à stigmatiser un groupe de gens en raison de leurs convictions, ce qui, bien que permis par la liberté d’expression, est problématique, et pas seulement quand c’est aux musulmans qu’on le fait. Je vois mal en quoi un péquiste qui s’oppose au racisme, à l’extrême-droite et à la haine devrait se sentir interpelé (sic) par cette manifestation qui diabolise le parti qu’il appuie.

L’auteure interprète ici l’affirmation du tract la charte des valeurs du PQ a participé à la galvanisation de l’extrême droite québécoise. Elle y voit un stigmate visant les membres et les électeurs de ce parti, voire un amalgame assignant une identité extrême-droitière à ce dernier. Selon cette lecture tendancieuse, le tract diabolise donc le PQ et ses membres.

C’est là un dribble rhétorique de la part de Collin. Certes, le tract évoque les effets tonifiants du projet de loi péquiste sur l’extrême-droite au Québec. Mais pour tromper son lecteur, Collin feint de comprendre que le tract stigmatise et insulte l’ensemble des militants et de l’électorat péquistes. Pour saisir pleinement le caractère malhonnête de ce détournement de sens, il suffit de rappeler que les progressistes considèrent aussi les politiques austéritaires du gouvernement libéral comme l’une des principales causes de la montée de l’extrême-droite. Dire cela revient-il à stigmatiser, insulter ou diaboliser l’ensemble de la députation, de la militance et des électeurs du PLQ? Poser la question, c’est y répondre.

La fourberie de Collin ne s’arrête cependant pas là. Elle poursuit en laissant croire que ce stigmate imaginaire cible les péquistes en raison de leurs convictions. En vertu de quelle perspicacité la critique d’un projet liberticide d’un parti politique se transforme-t-il ainsi en stigmate visant des convictions? Collin n’en dit mot. Au contraire, elle accentue la confusion dans l’esprit de son lecteur en lui servant un autre faux-semblant d’argument qui n'a aucun rapport avec le premier. Elle dit voir personnellement mal comment un péquiste antiraciste puisse se solidariser avec des gens affirmant que la Charte des valeurs de son parti a galvanisé l’extrémisme de droite. Or, depuis quand la cécité personnelle d’un.e auteur.e représente-t-elle un argument recevable contre ses adversaires politiques ou idéologiques?

En somme, et de manière plus fondamentale, Collin pèche tout au long de son article par une utilisation non rigoureuse des notions qu’elle mobilise. En effet, pour apprécier à sa juste mesure le propos du tract, il lui aurait fallu revenir d’abord au sens du verbe galvaniser. Celui-ci signifie donner une impulsion nouvelle ou communiquer une exaltation vive quoique passagère à un individu ou à un groupe.

Et oui, selon plusieurs observateurs de gauche comme de droite, il est incontestable que la défunte Charte des valeurs a eu cet effet sur l’extrême-droite québécoise. En libérant la parole islamophobe, elle a même encouragé l’apparition d’une islamophobie violente promue dorénavant par des groupuscules dangereux et excusée par des voix ultranationalistes tout aussi sinistres.

Malheureusement, on observe qu'il existe aujourd’hui parmi ces voix des professeur.e.s de philosophie qui non seulement possèdent des têtes mal faites, mais des cœurs à la mauvaise place et des langues fourchues.