En même temps, il faut se méfier de ce regard personnel. Parce qu’il est aussi le seul qui peut construire notre prison identitaire. Celle qui nous amène à juger les autres en fonction de ce qu’ils sont, au lieu d’apprendre à les connaître et à les apprécier à partir de ce qu’ils font.

En effet, aujourd’hui comme hier, c’est ce regard égocentrique qui forme le cœur de nos attitudes intolérantes.

Prenez mon cas. Vous pouvez me considérer comme un Québécois d’origine algérienne et de confession musulmane ou, si vous préférez, comme un Algérien musulman vivant au Québec.

Mais il faut savoir que quel que soit le choix que vous feriez, celui-ci, parce qu’il est le vôtre et non le mien, ne m’engage à rien. En ce qui me concerne, je me considère Québécois et, ce faisant, je suis Québécois, n’en déplaise à ceux et à celles qui ne seraient pas d’accord avec moi.

Je suis donc un Québécois, et ce, pour une raison très simple : je l’ai décidé pour moi-même. Sans parler des papiers officiels attestant ma québécitude, j’ai réussi grâce à mes efforts à m’installer au Québec où j’ai étudié, travaillé et fondé une famille.

Ainsi, même si je reconnais à tout un chacun le droit de me refuser mon appartenance québécoise, personne ne peut réellement me la retirer. Je l’ai d’abord choisie, et je l’ai ensuite acquise. Je la garde donc tant et aussi longtemps que j’en ai envie.

Autrement dit, et pour ainsi dire, mon appartenance québécoise m’appartient désormais de manière irréversible.

Bien entendu, les malveillants me refuseront obstinément cette appartenance choisie et assumée. Pour eux, je reste au mieux un néo-Québécois, c’est-à-dire un Québécois pas tout à fait québécois, et au pire, un immigrant, ce qui signifie, pour eux toujours, quelqu’un qui vient d’ailleurs pour profiter du bien-être d’ici.

Ces intolérants n’ont pas tout à fait tort. Je suis certes un immigrant et donc un néo-Québécois. Et oui, je n’ai à l’origine rejoint le Québec que pour mes propres intérêts.

En effet, j’ai d’abord quitté ma terre natale pour profiter du système universitaire québécois. Ce qui ne veut pas dire que le Québec m’ait fait la charité, puisque j’ai payé mes frais de scolarité au centime près.

J’ai ensuite décidé de demeurer ici parce que mon pays d’origine connaissait une période trouble, marquée par une violence meurtrière. Mais là encore, n’allez pas croire que ce fut facile. En contrepartie de ce que j’ai reçu en toute reconnaissance de ma nouvelle société, j’ai travaillé, j’ai consommé, j’ai voté, et j’ai offert autant que faire se peut en participation citoyenne.

Dans mon esprit, mon projet d’installation au Québec a été et reste du donnant-donnant. Je profite du Québec tout en lui étant profitable.

C’est là où les intolérants, prisonniers de leurs propres regards égocentriques, ramènent leur histoire à dormir debout de nos valeurs québécoises (par là, ils veulent en fait dire leurs valeurs québécoises).

Selon eux, je suis censé devoir intégrer ces valeurs faute de quoi je resterai à jamais un étranger au Québec, malgré mon établissement et ma participation à sa vie sociale, économique et politique depuis maintenant près de trois décennies.

Cette injonction à intégrer certaines valeurs, dont la définition peut d'ailleurs varier passablement selon les interlocuteurs, ne fait aucun sens à mes yeux. Elle démontre seulement à quel point la prison identitaire des personnes intolérantes est étroite et sombre.

J’expliquerai pourquoi dans un prochain texte.