C’est une question un peu rhétorique selon moi. Le Canadien français est devenu un peu plus québécois, les médias ont changé de plateformes mais, lui, il demeure toujours aussi accro à l’actualité. Les médias sociaux lui donnent un sentiment de pouvoir, parce qu’il a la possibilité d’être écouté par des milliers d’inconnus. Et les nouvelles qu’il préfère, ce sont celles qui choquent, qui dérangent. Dans les années 1970-1980, les faits divers du Allô Police lui étaient particulièrement croustillants. Est-ce que ce type de personnage a délaissé les médias papier pour les mèmes choc qui se partagent si bien quand on veut réveiller notre entourage sur les dangers de l’immigration?

Il ne faut pas tomber dans le piège de la caricature. Le personnage que je vous présente ici n’est pas généralisable. C’est un phénomène que l’on peut observer au fil des archives de Radio-Canada, un phénomène que l’on peut clairement voir évoluer pour prendre une forme que je qualifierais d’identitaire. Il faut être conservateur pour voyager tout en conservant ses habitudes, sa langue et récompenser le Mexicain qui nous dit un mot ou deux en québécois. Il faut être également conservateur pour exiger que des personnes ayant grandi dans une culture autre que la nôtre s’assimilent à nos coutumes. Le danger, c’est quand le Los Tabarnacos devenu, possiblement, un Québécois identitaire s’isole davantage, et que la peur de l’autre commence à prendre le dessus.

Mais pourquoi aurions-nous peur de perdre nos racines? La culture québécoise actuelle n’est plus celle de nos grands-parents, et la leur n’était déjà plus la culture de leurs grands-parents à eux. Il me semble que nous nous attachons à des valeurs qui nous rendent nostalgiques de notre enfance, et en ce sens, nous perdons l’élément clé qui fait de l’enfance une période magique : l’ouverture et la curiosité sur un monde qui s’ouvre à nous dans toute la splendeur d’une découverte de l’inconnu. Est-ce que devenir adulte doit vouloir dire se fermer à cette magie de l’apprentissage? Est-ce qu’on devient plus sage à jouer les jeux de la tromperie, du mensonge et de la complaisance dans le confort de l’indifférence?

Je n’ai pas peur de voir mon Québec disparaître avec l’arrivée de migrants, et je ne voudrais pas voir, dans mon Québec, disparaître la beauté des cultures autochtones. Pourquoi ne se doterait-on pas d’un projet social pluriculturel? Si le multiculturalisme se comprend dans la valeur quantitative du nombre, cohabitant en harmonie, le pluriculturalisme suggère une cohésion du nombre, ensemble dans l’unité de nos différences. Pas un Québécois n’a converti un Mexicain à sa culture en visitant Acapulco dans les années 1970-1980. Le tourisme servant de nombreuses familles, l’illusion de leur intérêt envers ce que nous avions à leur apprendre leur rapportait bien des pesos. L’illusion d’importance et de grandeur est un marché lucratif. Le piège, c’est quand ce narcissisme devient un projet politique.

La tendance à la fermeture devant l’incompréhension d’une culture est-elle liée à l’insécurité? Est-ce qu’on se sent plus en confiance en se repliant sur ce que l’on connaît le mieux? Comme voir Johnny Farago (paix à son âme) signer des autographes, entouré de matantes groupies qui ignoreraient le passage de Frida Kahlo dans l’histoire de l’art, elle qui a pourtant tant contribué à la culture identitaire mexicaine. Je suis donc d’avis que cette fermeture à l’autre est le point commun entre les Los Tabarnacos de jadis et les identitaires d’aujourd’hui, ces Québécois dits de souche. Je me demande, d’ailleurs, comment des Québécois de souche peuvent rire d’un Elvis Gratton fier d’être un Canadien français d’Amérique française, Française, sans voir le ridicule du parallèle que l’on pourrait faire avec un Québécois qui rejette les valeurs d’un Marocain musulman, sans histoire et pratiquant. Est-ce que le Québécois d’il y a trente ans, rejetant la dictature Speak White d’un Canada anglais omniprésent dans les cercles du pouvoir, pourrait se reconnaître dans un Québécois musulman de maintenant?

À mon avis, l’élitisme n’est ni de droite ni de gauche, c’est une erreur d’orgueil. Si les Los Tabarnacos d’hier étaient devenus les identitaires de maintenant, est-ce que Falardeau (paix à son âme) critiquerait La Meute ou ses opposants?

J’ai mon idée, mais je vais la garder pour moi.