Le lendemain du 20 août

Le lendemain, le maire de Québec Régis Labeaume était ulcéré après avoir vu les images des suites de cette manifestation disgracieuse de l’extrême droite dans la capitale nationale, ces néo-fascistes vêtus de noir qui sont sortis triomphants du stationnement, bien encadrés par le service de police, une fois que les antiracistes eurent été « dégagés » au gaz lacrymogènes par l’anti-émeute. Si le maire Labeaume semblait s’en prendre de façon égale à La Meute et à Jaggi Singh, ses mots à l’endroit de l’activiste allaient porter à conséquence :

« Le comportement tellement crétin des casseurs et des provocateurs de la bande de Jaggi Singh »

« Pour ce qui est du groupe de Singh, ce sont (…), des gens dont on n’a pas besoin dans la société »

Le 27 août, après avoir obtenu un mandat d’arrestation signé par un juge de Québec, des policiers sont allés appréhender Jaggi Singh dans un restaurant de Montréal, alors qu’il déjeunait, lui ont passé les menottes, comme s’il était un dangereux criminel. Des accusations d’entrave et de supposition de personne sont déposées contre lui, cette dernière accusation étant portée parce qu’il avait donné comme identité et adresse aux policiers lors de son arrestation, Michel Goulet, Colisée de Québec.

Le SPVQ contre Jaggi Singh

Dans quelle mesure le maire Labeaume et la hiérarchie policière se sont-ils impliqués afin que des accusations, des accusations lourdes, soient déposées contre le militant de Montréal? C’est une des choses que celui-ci entendait apprendre grâce à sa requête en divulgation de la preuve recueillie contre lui. Comme il en a fait la remarque sur sa page, le lendemain de l’audience, autant la police que la poursuite, quatre mois après le dépôt de ladite requête, donc en janvier dernier, avaient négligé de présenter cette preuve, toute la preuve, ce qui a allongé indûment les procédures. Au mois de mars, le juge est forcé de parler d’informations qui « sortent à la graine », et il admet ne pas trouver édifiant le témoignage du policier.

Ce qu’on apprend après trois audiences seulement sur la divulgation, à travers les médias qui rapportent le témoignage du témoin principal, le sergent-détective Stéphane Noël, c’est que la police de Québec n’a pas l’intention de livrer facilement la preuve qu’elle détient contre l’accusé.

Comme Jaggi Singh le fait remarquer, une requête en divulgation de la preuve, c’est tout à fait habituel et normal. Il a fait parvenir sa requête à la cour en septembre dernier. La poursuite et le SPVQ étaient au fait depuis plusieurs mois déjà. Quels sont ces éléments de preuve problématiques? Des documents vidéo et audio, des photos, des rapports d’enquêtes. Il semble qu’une bande audio des communications entre les policiers présents lors des événements du 20 août ait tout bonnement disparu. Comme le rapporte une journaliste dans un article du Soleil : « c’est bien pratique ».

On apprend que le témoin a été cuisiné sur la présence de policiers du SPVQ en civil, sur la différence entre policiers en civil et policiers en infiltration, sur la présence d’un homme sur le toit d’un édifice face au Complexe G qui filmait toute la scène.

D’autre part, au sujet des policiers en civil et/ou infiltrés dans la contremanifestation antiraciste du 20 août, Jaggi Singh fait remarquer que :

« au départ, le sergent-détective directement responsable de mon affaire a affirmé que de 5 à 10 flics en civil étaient présents autour de l’endroit où j’ai été arrêté, mais pour lui, en civil et en infiltration, c’est la même chose »

Le chef du SPVQ sur place

Et il poursuit : « Curieusement, j’ai dû indiquer qu’un flic en civil c’est différent d’un flic infiltré, à ce moment-là, le policier a prétendu qu’aucun agent infiltré du SPVQ n’était présent. »

Pour le sergent-détective du SPVQ Stéphane Noël, un policier en civil du SPVQ présent sur les lieux, ce n’est pas un infiltré. On le conçoit aisément si de plus ce policier est le chef de la police lui-même, Robert Pigeon. Peut-on penser que cet extrait sonore des communications de la journée entre les policiers sur place, s’il existait encore, prouverait l’implication d’officiers haut gradés dans cette arrestation abusive?

Comment imaginer qu’il n’était pas impliqué dans la direction des opérations? Or personne n’en a parlé dans les médias, et le SPVQ ne s’en est pas vanté non plus après le cafouillage de l’opération rapporté dans de nombreux médias.

Le 8 mars, à son audience, l’activiste Jaggi Singh a appris quelque chose dont il fait part dans ses remarques sur sa page le lendemain, pour compléter le reportage du journal Le Soleil :

« Au moins quatre flics de la Ville de Québec ont été impliqués dans mon affaire (y compris celui qui a spécifiquement demandé des poursuites criminelles contre moi), ce qui semble être un peu exagéré pour deux charges sommaires mineures devant une cour municipale, mais ça a du sens lorsque vous considérez que le maire voulait essentiellement que cette arrestation se produise. »

En ce 20 août 2017, qui donc a décidé de faire arrêter Jaggi Singh sur les lieux, alors qu’il ne commettait aucun acte de violence, alors qu’il chantait, dansait et scandait des slogans, au vu et au su de tout le monde?

Le rôle du SPVQ le 20 août

Toute la journée, la police de Québec a gardé ses effectifs massés autour du complexe G, où se terraient les centaines de sympathisants et d’organisateurs de La Meute, et ce, selon certaines sources, à la demande même de la police. En aucun moment le SPVQ n’a déployé ses forces plus loin pour tenter de « protéger » les commerces de la Grande Allée, dont un conteneur à déchets a été incendié devant les policiers immobiles et les journalistes très intéressés par la chose. De même, les rues avoisinantes ont été bloquées à la circulation par des policiers en moto, ce qui fut la seule action policière en dehors de la protection du groupe La Meute, autour du complexe G.

Le maire Régis Labeaume n’a de cesse de se poser en grand défenseur des grands principes de la démocratie et des bonnes valeurs quand se produisent des événements médiatisés, par exemple l’attentat à la mosquée de Québec et sa commémoration, mais en pratique, que fait-il contre les radios haineuses de sa ville qui font la promotion des idées et groupes d’extrême droite? Rien du tout. Il a lui-même tenu à plusieurs reprises des propos assez controversés qui laissent supposer qu’il ne se positionne pas clairement contre le racisme et l’extrême droite. Il n’est donc guère étonnant qu’il puisse soutenir un corps policier et un chef de police qui sont si complaisants face à l’extrême droite et si intransigeants à l’endroit des antiracistes.

L’extrême droite bienvenue à Québec

Après la manifestation du 20 août, le maire a fait de grandes déclarations pour encore féliciter son service de police (et son chef?), parce que le maire félicite toujours la police, quoiqu’elle fasse, et il a aussi fait des déclarations contre La Meute, affirmant que ses membres ne sont pas les bienvenus dans sa ville. Or, trois mois plus tard, le 25 novembre, non seulement sa police a été mise au service de La Meute et d’autres groupes nettement plus marqués néonazis, mais en plus, la police a marché avec ces troupes, leur a ouvert le chemin, a matraqué et gazé des manifestants pacifiques, sous les vivats du groupe Atalante et des Soldiers of Odin juchés sur les remparts, a arrêté « préventivement » une vingtaine de manifestants sous le prétexte qu’ils auraient eu l’intention de contrer 600 racistes, et a aussi arrêté une vingtaine d’autres personnes devant l’Assemblée nationale, après que la manif raciste se soit dispersée.

De plus, ces arrestations se sont soldées par des accusations au criminel à l’endroit de la plupart de ces personnes, ce qui est assez troublant. Encore là, la police a admis avoir eu des discussions avec les groupes de droite des semaines avant la manif du 25 novembre, mais elle a prétendu n’en avoir gardé aucune archive quand un média a fait une demande d’accès à l’information.

On se rend très bien compte que divers corps policiers font preuve de laxisme ou d’autre chose - peut-on appeler cela de la complaisance, voire de la complicité? - envers la mouvance d’extrême droite partout au Québec.