L’engagement citoyen

Les notions gauche-droite sont en fait beaucoup plus riches qu’on ne le laisse entendre. Les gauches sont multiples et comportent divers degrés. Avoir des valeurs progressistes signifie espérer un monde plus juste, égalitaire, améliorant les conditions de vie du plus grand nombre de gens possible. Alors qu’être de droite, cela signifie vouloir préserver l’ordre établi, les hiérarchies inégalitaires, le patriarcat, les traditions, l’exploitation des classes inférieures. Qu’est-ce que le centrisme? Selon Wikipédia, il s’agit du « terme utilisé en sciences politiques pour désigner une position défendant un équilibre ou un compromis entre l’idéal de l’égalitarisme et la nécessité d’une hiérarchie sociale ». Autrement dit, les centristes sont plutôt des défenseurs du statu quo, qui ne souhaitent voir leur monde basculer ni vers la droite ni vers la gauche.

La gratuité scolaire et un salaire minimum à 15$? Ça risquerait de ruiner l’économie. Un Québec indépendant? Trop risqué. L’extrême droite? Elle fait peur également. Bref, nous serions en quelque sorte dans le meilleur ou le moins pire des mondes possibles. Suivant cette logique, les femmes n’auraient toujours pas le droit de vote et l’esclavage serait toujours légal…

Les luttes, paraissant radicales à leur époque, ont pourtant permis un avancement que les centristes d’aujourd’hui n’oseraient remettre en question. Et les luttes d’aujourd’hui servent à arracher de nouveaux gains face au pouvoir, ou du moins à empêcher des reculs et l’accélération des dérives environnementales. Le non-engagement du centrisme ne peut produire d’avancées progressistes.

Exemplification par le Printemps érable

La grève étudiante de 2012 initia un mouvement citoyen qui a permis de bloquer la hausse radicale des droits de scolarité (1 625 $ par année) décrétée par le gouvernement Charest.

Cet affrontement opposa le camp des « carrés rouges » à celui de conservateurs multiples (PLQ, CAQ, recteurs, patronat, « carrés verts », etc.).

Au sein du camp de gauche, on retrouvait des associations étudiantes plus modérées, réclamant des négociations de bonne foi, et la CLASSE, considérée plus radicale. Avec le recul, je crois qu’on peut affirmer sans trop se tromper que sans la pugnacité des grévistes, la hausse de 1 625 $ serait passée comme une simple formalité.

Tandis que si la CLASSE n’avait pas existé, une hausse moindre aurait probablement été prestement négociée par les associations modérées – par exemple 1 000 $ plutôt que 1 625 $ par année – et Jean Charest aurait pu terminer son mandat en toute tranquillité.

Rappelons d’ailleurs que ce bon vieux Charest ne ratait jamais une occasion de diaboliser les carrés rouges en les associant à la casse, la rue, le vandalisme, la violence et l’intimidation : de vrais extrémistes! Alors qu’il encensait ce qu’il appelait la « majorité silencieuse », c’est-à-dire celles et ceux qui s’engagent peu et à qui l’on peut faire dire n’importe quoi, puisqu’on ne les entend pas.

Y a-t-il une gauche régressive?

Peut-on être trop à gauche ou mal à gauche? De plus en plus de voix s’élèvent pour dénoncer la « gauche régressive ». Par cette épithète, on désigne une partie de la gauche qui se montrerait trop molle vis-à-vis de l’« islamisme ». Le premier à avoir popularisé cette notion serait Maajid Nawaz, un activiste britannique anti-islamisme (2012). Au Québec, l’expression est désormais utilisée par des chroniqueurs identitaires comme Richard Martineau.

Les progressistes sont toutefois moins bêtes qu’on ne le croit : ils savent très bien que ce n’est pas en persécutant des minorités culturelles qu’on fera avancer la justice sociale. Tout engagement à gauche doit tenir compte de la complexité de la réalité dans une perspective d’intersectionnalité (la complexité des formes de domination et discrimination). Et, surtout, la gauche refuse de s’enferrer dans les pièges de l’islamophobie, qui consiste à cultiver des préjugés anti-musulman.e.s.

Toute personne progressiste est humaine, peut parfois commettre des erreurs de parcours, mais me semble avoir raison de poursuivre la justice sociale, un monde plus juste et égalitaire.

Les progressistes modérés réclament de petits changements, alors que les progressistes radicaux aspirent à de grandes réformes, voire à une révolution.

En somme, pour répondre à M. Poirier, la gauche m’apparaît déjà un espace de dialogue qui tient compte de la diversité des points de vue. C’est le lieu de l’écoute respectueuse de l’altérité, des assemblées populaires, des structures horizontales et libertaires, plutôt que des structures hiérarchisées trop commodes où quelques-uns décident pour l’ensemble.

Au-delà des clichés, les progressistes ne sont pas à la recherche d’oppositions mais d’ouverture au changement, d’une meilleure qualité de vie pour toutes et tous.