Ce que nous ne sommes pas

Nous ne sommes pas une organisation : nous n’avons pas de chef, pas de président, pas d’assemblée, pas d’instance d’aucune sorte. Notre groupe est informel et à géométrie variable. Certain.e.s sont très engagé.e.s, d’autres très peu, et toutes les nuances entre les deux. Certain.e.s nous ont quittés, d’autres le feront, d’autres encore ont pris le train en marche. Nous ne pouvons pas et ne voulons pas prendre de décision ou de position collective qui nous engagerait tous et toutes.

Nous ne sommes pas une revue dotée d’un comité de lecture ou d’une ligne éditoriale. Ne cherchez pas d’unité entre nos textes et nos auteurs et autrices, vous n’en trouverez pas.

Nous ne sommes pas naïfs : il ne suffit pas d’écrire un blog en commun pour effacer les différences profondes qui séparent les gauches. Nous ne cherchons pas une synthèse ou un juste milieu illusoire. Nous connaissons nos différences, et nous les chérissons.

Nous ne sommes pas interchangeables : chaque auteur et autrice est responsable de ses textes, de ses prises de positions, et assume ses propos.

Nous ne sommes pas un club restreint : pour écrire sur On Jase !, il n’y a pas de diplôme minimal requis, d’auteur à maîtriser, de code à connaître. La volonté de s’opposer à l’extrême droite et à toutes les ségrégations suffit.

Éloge du conflit

À gauche, nous avons l’habitude de camper sur nos positions. Ici, des fans de Bernie Sanders s’en prennent à ceux qui ne croient pas que les élections puissent changer quoi que ce soit. Là, des militants anarchistes reprochent à la gauche parlementaire sa mollesse et ses compromissions. Ailleurs, des électeurs de centre-gauche regardent avec dédain tout ces radicaux qui ne veulent décidément pas être raisonnables.

Beaucoup se désolent de ces divisions, les pensent néfastes et souvent les vivent comme indépassables. On en vient même à les nier et à regarder celles et ceux qui assument l’affrontement comme des nuisibles ou des importuns. Les grévistes, les féministes, les opposants, les grandes gueules, les rebelles et les réfractaires sont montrés du doigt. Les dissidents, les déviants, ceux qui nous détournent du combat principal, les moralistes, les vieux cons, les-c’est-p’us-comme-dans-le-temps, les boomers, les intersectionelles, les soce-dems, les antifas, les radicaux : tous ceux-là refusent de rejoindre ma belle bannière, et c’est de leur faute si on n’avance pas.

Chacun dans notre coin, nous scandons nos injonctions au refoulement des différences, sans voir la violence qu’elles contiennent. Avec Miguel Benasayag[1], je crois que « l’assomption des conflits constitue la tâche même de notre existence ». N’est-ce pas le moteur principal de la gauche que de prendre parti contre les puissants, dans les conflits qui opposent des intérêts divergents? N’est-ce pas l’essence même de la démocratie que de permettre l’expression et le traitement des conflits?

Comment permettre cette assomption des conflits, si nous ne nous dotons pas d’espaces où les verbaliser? Comment réduire nos divergences sans les exprimer, sans les critiquer et en discuter? Comment créer des alliances qui dépassent nos chapelles respectives, si chacun s’en tient à son mantra? Malgré nos vives oppositions, qu’avons-nous à perdre à confronter toutes les hypothèses d’émancipation?

En participant à fonder On Jase!, j’espère apporter ma mince contribution à faire vivre le conflit au sein des gauches, dans les champs de la lutte contre l’extrême droite et pour l’inclusion des différences.

Des limites claires

Je vois déjà se lever les objections : non, je ne suis pas en train de mettre toutes les opinions sur un pied d’égalité. Je ne suis pas en train d’agiter le chiffon rouge de la liberté d’expression pour faire taire les minorités. Au contraire. C’est le refoulement de nos différences qui favorise le statu quo, ainsi que le chacun-dans-son-coin, qui empêchent de créer les nouvelles alliances qui nous permettront de faire les gains politiques que nous espérons.

Mais ne soyons pas naïfs : il y a nos différences, et il y a nos adversaires. Il y a nos oppositions sur les modes d’action, les priorités, les choix stratégiques, et il y a ceux qui s’opposent à notre existence même. Avec ceux-là, il n’y a évidement pas de dialogue possible.

Tout virulents et fratricides que puissent être nos conflits, ils n’ont rien à voir avec l’opposition radicale entre les idées de l’extrême droite et celles du camp progressiste. Nous ne sommes pas dupes des appels à la liberté d’expression de l’extrême droite, nous voyons ceux qui masquent leur haine derrière les oripeaux d’une prétendue laïcité ou d’un universalisme frelaté.

Pour que notre espace de conflit soit sain et fécond, il nous faut être très fermes sur les limites qui ne peuvent en aucun cas être franchies. Il nous en faut peu, mais qu’elles soient claires. En aucun cas, On Jase ! ne publiera de texte qui remette en cause la dignité, l’identité, le droit des personnes à exister telles qu’elles l’entendent, qui nie leur capacité d’autodétermination, ou qui prétende mieux connaître leurs intérêts qu’elles-mêmes.

En deçà de cette limite, tout peut être discuté, débattu, confronté, que l’on finisse par tomber d’accord ou pas. Mais au-delà, la lutte politique vient remplacer le conflit des idées. C’est l’existence même de certains d’entre nous qui est remise en question, et ce n’est pas acceptable.

Une plateforme ouverte

On Jase! à été conçu comme une plateforme collaborative et ouverte, pour permettre à toutes celles et ceux qui se reconnaissent dans nos valeurs de publier et diffuser facilement des contributions de qualité au combat contre l’extrême droite et en faveur de la diversité.

Nous avons mis en place une série d’outils qui permettent de relire, corriger, réviser, illustrer, mettre en forme, publier et diffuser vos contributions, qu’elles soient consensuelles, radicales, naïves, drôles, sérieuses, pertinentes ou impertinentes.

Beaucoup écrivent, certain.e.s dessinent, mais toute autre forme de contribution est envisageable. Vos coups de gueules, vos photos, vos articles, vos dessins, vos vidéos sont les bienvenus, même – et peut être surtout – s’ils sont conflictuels.

La porte est ouverte.

Note

[1] Éloge du conflit, La Découverte, 2007