Orange Julep 28 juillet 1964 Photo Maurice Macot VM94-A0162-018.jpg

Quelque part au Québec en 1984. Vingt ans plus tard, vingt petites années seulement. J’ai 14 ans, mai-68, Apollo 11, octobre-70, le flower-power, les Rolling Stones, Expo 67, les Jeux olympiques, Harmonium, le PQ et le référendum, le disco et Michel Foucault ont fait l’effet d’un bulldozer culturel et idéologique. C’est l’époque du SIDA, du bloc de l’Est qui est devenu une caricature, de Freddy Mercury, du punk et du New Wave. Vingt ans, vingt petites années et la fin d’une époque. La loi 101 est passée par là, aussi, les femmes ont fait massivement leur entrée sur le marché du travail, l’avortement ni les relations homosexuelles ne sont plus des actes criminels. Les boats-people vietnamiens ont été accueillis il y a déjà un moment, on retrouve maintenant sur le marché des kiwis moins chers à la livre que les pommes cueillies non loin de chez-nous et les sushis deviendront bientôt aussi familiers que les falafels et les hamburgers.

Quelque part au Québec en 2004. Vingt ans plus tard, vingt petites années seulement – c’est quasiment hier. On est passé par le 11-septembre, le référendum de 1995 semble avoir renvoyé aux oubliettes pour un bon moment, du moins, le projet indépendantiste. J’ai 34 ans, je suis au cœur de ma vie professionnelle. Ma mère approche de sa retraite, mon père mourra deux ans plus tard, très jeune. Le visage sociologique du Québec a radicalement changé en deux fois vingt ans. Le véganisme prend une place politique de plus en plus grande, la globalisation des marchés et le pouvoir des immenses entreprises transnationales constituent la norme. Les personnes immigrantes au Québec ne sont plus issues maintenant d’Irlande, d’Italie ou de Haïti: elles sont de plus en plus originaires du Maghreb ou de la Chine.

Elles sont de moins en moins «comme nous», ces personnes immigrantes. Ces hommes portent le turban, ces femmes le hijab ou le tchador – mots jusqu’à récemment absents de notre vocabulaire. Nous avions l’habitude des habits des bonnes sœurs, des cols romains et même de la petite kippa des hommes de confession juive. Mais le turban ou le hijab demeuraient réservés à l’imaginaire des bandes dessinées de Tintin ou des reportages du National Geographic. Maintenant, nous les voyons dans les autobus, dans les supermarchés ou à l’école.

Nous sommes en 2017, ma mère a eu 70 ans cette année et j'approche du demi-siècle de vie sur cette planète. S’il lui reste aisément au moins une vingtaine d’années devant elle, elle est tout de même au soir de sa vie. Une vie qui en aura vu passer des transformations radicales et profondes. Jeune adulte, ses droits fondamentaux étaient asservis au pouvoir de son père ou de son mari – quelques années plus tard, à peine, la voilà en mesure de révolutionner sa société.

Des petits blocs de vingt ans – c’est si peu de temps dans la durée d’une vie, mais également, beaucoup! Pensez à ça: en vingt ans, on passe de 15 à 35 ans, de 45 à 65. Ça va vite, la vie. Et pendant ce temps, nos sociétés changent encore plus rapidement. Profondément.

J’ai parlé de ma mère et de moi parce que je crois qu’il nous faut comprendre et prendre acte de la vitesse à laquelle s’opèrent les changements dans notre société, littéralement sous nos yeux. Je veux dire, par rapport à notre biographie, à notre histoire personnelle. Il y a un grand nombre de nos concitoyennes et concitoyens qui sont dépassés par les événements – tout ceci va vraiment trop vite. Il nous faut accueillir tous ensemble ce mélange d’inconforts, d’incompréhensions et de craintes.

Parce que l’évolution d’une société ne fait pas l’économie de tensions parfois difficiles et complexes à surmonter. Lorsqu’elle réussit à le faire, elle montre, toutefois, sa grandeur et son humanité. Ce que nous sommes profondément en mesure de réaliser.