Chère Michelle,

J’espère que tu ne m’en voudras pas de te tutoyer. Nous sommes presque du même âge – je ne suis que d’un an ta cadette – et nous avons plusieurs choses en commun, bien que nos parcours professionnels diffèrent. Je me suis accrochée à mon rêve d’être écrivaine et j’y arrive enfin, après bien des années – même si je sais que ma plume ne me permettra jamais d’échapper à la précarité.

Tu as fait des choix judicieux qui t’ont permis de gagner ta vie confortablement, et je t’admire pour cela. Atteindre à la respectabilité et même à la notoriété, pour une femme trans de notre génération, c’est véritablement un exploit. Je connais beaucoup de nos sœurs que leur transition a plongées dans la misère et l’isolement – et tu en connais sûrement aussi. Tu as su échapper à cette malédiction et, pour cette raison, tu es devenue un modèle et une source d’inspiration pour les autres.

Tu as même joué un rôle concret, sans le savoir, dans ma propre transition : la première fois que j’ai eu le courage de me présenter publiquement sous une apparence féminine, maquillée et coiffée, c’était à une soirée SoloVox, animée par mon ami Éric Roger, à laquelle tu étais invitée. Je l’avais fait en ton honneur, parce que ta présence m’en avait donné le courage. Je ne te remercierai jamais assez d’avoir été, ce soir-là, l’étincelle qui me manquait pour prendre finalement mon envol.

De nombreux passages de ta biographie par Jacques Lanctôt m’ont profondément touchée, et je m’y suis reconnue. Ce désir d’être plus virile que virile, pour enterrer ta féminité sous le mensonge d’une masculinité imposée. Les affres de la dysphorie de genre qui te ronge pendant des décennies, jusqu’au point où tu frappes le mur et es forcée de choisir entre t’assumer ou disparaître. Les réactions parfois hostiles de l’entourage, quand tu fais finalement le choix de vivre plutôt que de mourir.

Tout cela, je crois qu’il faut être soi-même une personne transgenre pour le comprendre pleinement; pour le ressentir jusque dans son ventre et sa chair.

Je ne suis pas une assidue des médias et les réseaux sociaux sont par nature chaotiques, mais chaque fois que je tombais sur une de tes interventions, je t’écoutais et te lisais avec attention. J’ai toujours été frappée par ta grande sensibilité. Je me souviens d’un de tes billets où tu relatais un voyage en Grèce au cours duquel on t’avait appelée « Monsieur », et que tu concluais en disant : « Je dois faire le deuil de la femme que je ne serai jamais. »

Ce deuil, j’ai dû le faire aussi lorsque ma dysphorie de genre, dont je croyais m’être définitivement débarrassée en « sortant du placard », est revenue au galop et a bien failli me tuer. J’ai dû admettre que je ne serais jamais la femme que j’avais rêvé d’être, et qu’il me fallait apprendre à aimer celle que je suis vraiment. Il y a des hauts et des bas, mais j’y travaille… et ton exemple continue de m’inspirer dans cette tâche difficile mais exaltante.

Ainsi, à travers ta propre fragilité et ta franchise, tu as souvent trouvé les mots qu’une femme comme moi avait besoin d’entendre pour garder la tête haute et affronter les embûches innombrables qui entravent le parcours d’une personne transgenre. Et je ne suis sûrement pas la seule pour qui tu as joué ce rôle de grande sœur éclairante et réconfortante, jusque dans la tristesse et la désillusion partagée.

Quand tu as annoncé que tu te lançais en politique sous la bannière du PQ, j’étais catastrophée. Non que je doute de tes capacités, mais la jungle impitoyable de l’arène politique n’est pas faite pour des êtres aussi sensibles que toi et moi. J’ai tout de suite pensé : « Mon Dieu, elle n’en sortira pas indemne! »

Depuis qu’elle a été élue à la présidence de la Fédération des femmes du Québec, Gabrielle Bouchard est attaquée de tous bords, tous côtés, excitant la haine des TERF[1], et de tout ce que le cyberespace et les médias compte de transphobes et de réactionnaires. Mais Gabrielle semble faite en téflon : tous ces déferlements de haine coulent sur elle comme de l’eau sur le dos d’un canard. Elle continue sa route, imperturbable, et paraît même s’amuser des arguments de ses pires détracteurs.

Je ne suis pas de cette trempe et je doute fort que tu le sois toi-même, si j’en juge au nombre de fois où tu t’es épanchée sur des manifestations de transphobie dont tu avais été la cible et qui t’avaient visiblement affectée. Je ne serais pas capable de supporter ce que Gabrielle endure, et je ne crois pas que tu y survivrais longtemps non plus.

Je te regarde te débattre dans l’arène politique depuis que tu y es entrée, et je souffre pour toi. Tu ne t’étais pas sitôt portée candidate que tu te rangeais déjà dans le camp de ceux qui voient dans l’immigration et les femmes voilées un grave danger pour la société québécoise. Cette attitude t’a valu une volée de bois vert que tu n’avais pas volée.

Pourquoi, grands dieux, t’en prendre à ces gens? Que t’ont-ils fait? Il me semble que tu es trop intelligente et que tu connais trop les médias sociaux pour te laisser séduire par les discours paranoïaques des conspirationnistes qui voient le mal partout.

Je peux comprendre, jusqu’à un certain point, les inquiétudes identitaires que suscitent, dans la population, les changements rapides qui caractérisent notre époque, mais ce n’est pas à toi que je vais apprendre que nous vivons à l’ère d’Internet et du village global, et que rien ne sera plus jamais comme avant. Comme peuple, il va falloir s’y adapter ou disparaître.

Il me semble qu’une femme de ta stature devrait être capable de prendre un recul sur le monde où elle vit, et de comprendre que l’immigration est une nécessité absolue dans nos sociétés occidentales à la population dramatiquement vieillissante : ne vois-tu pas que ces nouveaux arrivants et leurs enfants sont ceux qui, par leurs taxes et leurs impôts, vont financer nos retraites et nos soins de fin de vie? Ne vois-tu pas que notre seul espoir de préserver notre langue et notre culture à long terme, c’est d’accueillir ces gens à bras ouverts, pour leur donner envie de faire souche ici et de devenir nos sœurs et nos frères?

Et puisque, semble-t-il, tu crois à la démocratie, comment peux-tu remettre en question la liberté de culte, et exciter à la haine contre des femmes dont le seul « crime » est d’afficher leur identité religieuse en portant un foulard sur la tête? Ne vois-tu pas que les accusations délirantes dont elles sont la cible ne tiennent pas la route, et ne peuvent être le fait que de fanatiques pour qui tout ce qui diffère de la norme représente une « menace » pour la société?

Surtout, comment une femme trans, appartenant elle-même à une minorité opprimée, peut-elle ne pas être solidaire des autres minorités opprimées? Ne vois-tu pas que les arguments qu’on avance contre les femmes voilées sont, pour l’essentiel, les mêmes que contre les femmes trans? Que ce sont les mêmes thèses complotistes imbéciles, la même rage à désigner des boucs émissaires innocents?

Je ne sais pas dans quel état d’esprit tu es en ce moment, mais tu donnes des signes inquiétants de détresse et de panique. La foire d’empoigne du jeu politique commence à altérer ton jugement. J’en veux pour preuve tes récents propos diffamatoires contre Xavier Camus, un jeune homme que j’ai l’heur de connaître et dont j’admire l’intégrité.

Xavier s’est donné pour mission de débusquer les dérives de la droite et ne s’est pas fait que des amis, mais personne n’a jamais pu l’accuser formellement de diffamation, parce qu’il se contente de citer des faits. Tu peux ne pas aimer ton reflet dans le miroir qu’il tend, mais ce n’est que ça : un miroir.

Si j’étais toi, je me dissocierais beaucoup plus nettement des courants d’extrême droite et de leurs agitateurs patentés, parce que ça ne donne pas de toi une image bien flatteuse. Je me dresserai toujours contre les transphobes qui s’en prennent à toi, comme à Gabrielle et à n’importe quelle autre de nos sœurs, mais je ne cautionnerai jamais l’exclusion, la paranoïa et la haine envers quelque groupe social que ce soit. Parce que, vois-tu, je ne veux à aucun prix faire subir à d’autres ce que je déteste subir moi-même.

Mais si j’étais toi, à vrai dire, je ne me serais jamais embarquée sur cette galère, pour commencer. Je te souhaite sincèrement de perdre tes élections et de sortir de là au plus vite pour retrouver la sérénité de ta petite vie tranquille avec Bibitte Électrique, entourée de l’amour des tiens. Puisse-tu extirper de ton cœur ces pulsions haineuses que la politique partisane ne fait visiblement qu’attiser, et qui sont indignes de la dame respectable que ton parcours de vie a fait de toi.

Tu as encore beaucoup à dire et à donner, mais dans d’autres arènes, sur d’autres tribunes. J’espère que tu le comprendras très vite, avant que ton image ne soit irrémédiablement ternie par cette lamentable dérive où ton imprudence t’a menée. Prends des vacances, va te ressourcer, et laisse la politique à ceux qui se sentent de taille à lutter avec leurs pareils dans la fosse à purin.

Note

[1] « Trans Exclusionary Radical Feminists » : Courant du féminisme radical, apparu aux États-Unis, qui considère que le combat le plus important et le plus urgent du féminisme consiste à s’en prendre violemment aux femmes transgenres, et à les faire exclure de tout groupe de femmes en niant leur féminité.