Partie II - Médiations sur le mémoire de Mélanie Beauregard

Publié initialement sur le blog de l’auteur

Comme je l’ai indiqué dans mon précédent billet, j’aborderai maintenant mes réflexions de fond sur le mémoire résumé dans la première partie. Si vous avez lu ce billet, vous savez que mon appréciation est positive. Il s’agit d’un travail qui apporte une pierre utile à l’édifice des études sur l’islamophobie dans ses mécanismes discursifs, notamment dans le cadre québécois. Étant donné que les études sur l’islamophobie au Québec accusent un certain retard par rapport à d’autres pays, il faut saluer cette évolution. Il n’existe toutefois pas de travail intégral, et il s’agit ici de réfléchir sur la méthode, ses limites, ses potentialités et d’autres enquêtes qui permettraient de la compléter. Lors d’un échange avec l’autrice il y a quelques mois, elle m’a dit que son mémoire était loin d’être parfait, et que je ne devais pas hésiter à le critiquer. Dont acte. J’essaierai ici de faire une critique constructive dans la mesure de mes moyens, en gardant à l’esprit que je dois franchir la frontière disciplinaire de l’historien à la sociologue et que la méthode utilisée par Mélanie Beauregard ne m’est pas particulièrement familière. L’exercice de la critique consiste aussi, à mes yeux, à réfléchir tout haut pour éclaircir mes impressions.

La méthode, ses risques et son potentiel

J’avouerai d’emblée ne pas être friand des approches lexicographiques qui analysent un corpus textuel à partir de sélections de mots dont on calcule les occurrences et les interactions à partir d’indices mathématiques. « Ne pas être friand » ne signifie toutefois pas que je n’en admets pas l’utilité. La mathématisation peut être une manière de vérifier ou d’infirmer des impressions, d’appuyer des arguments et de se prémunir contre les accusations de sélections arbitraires. En somme, elle appartient à l’arsenal d’objectivation auquel peut recourir le chercheur et la chercheuse en sciences sociales. Il faut d’ailleurs souligner que les critiques qui ont cru pouvoir accuser Mélanie Beauregard de fabriquer des critères pour accommoder une conclusion décidée d’avance se sont manifestement fourvoyés. L’examen attentif du mémoire ne permet pas de soutenir une telle assertion, puisque :

  1. Le choix des critères n’a pas été fabriqué ad hoc pour cette recherche et provient d’études sur l’islamophobie réalisées par des gens qui n’avaient pas le Québec et encore moins Martineau comme sujet de préoccupation. Il se trouve simplement que ces critères ne décrivent pas Martineau à son avantage.
  2. L’autrice n’hésite pas à réfuter l’une de ses hypothèses initiales lorsqu’elle constate que l’analyse du corpus ne permet pas de la soutenir.

Ces points démontrent que le travail d’objectivation possède une certaine efficacité dans les contraintes qu’un chercheur ou une chercheuse peut s’imposer à soi-même.

Pour revenir à l’approche lexicographique, peut-être que je m’en méfie, parce que les historiens y ont peu recours et que j’en ai donc peu l’habitude (ça n’empêche pas certains historiens quantitativistes de recommander la méthode – on peut se reporter à cet égard à la pertinente introduction de Claire Lemercier et Claire Zalc[1]). Bien sûr, ce type de méthode ne rend pas la forme particulièrement agréable à consulter, mais c’est un reproche peu valable : ce n’est ni de la poésie ni un roman. Je m’interroge en revanche sur les effets d’un tel degré de formalisation de l’analyse.

Un premier danger est évité : l’autrice semble avoir lu une à une chacune des chroniques, avoir codé dans un logiciel d’analyse qualitative les procédés identifiés, puis avoir utilisé les codes pour procéder à la construction des indices statistiques sur lesquels elle appuie son analyse. C’est un bon point, car cela signifie que la mathématisation et le logiciel ne se substituent pas à la lecture proprement dite, comme il arrive parfois lorsque des corpus très volumineux sont examinés, mais ils viennent s’y surajouter pour appuyer l’analyse. Il y a donc possibilité, lors de l’analyse du corpus, de rajuster le tir, par exemple pour prendre en compte des paraphrases qui n’incluraient pas les mots-clés attendus. Par ailleurs, ce haut degré de formalisation de l’analyse peut-il faire passer sous le radar des procédés de contournement?

La question se posera surtout à l’avenir, si les chroniqueurs, politiciens et intellectuels en venaient à se familiariser avec les critères en vertu desquels ils seront analysés et éventuellement jugés, arrivant alors à élaborer des procédés pour parvenir à leurs fins sans être repérés. Noiriel a bien souligné ce problème dans les sondages qui, trop prévisibles, sous-représentent le racisme des personnes lettrées et sur-représentent celui des personnes pauvres et moins éduquées[2]. Une analyse sociologique trop formalisée risque-t-elle de prêter flanc à ce problème? Elle y est moins vulnérable, car la sociologie, contrairement aux maisons de sondage, n’est pas une entreprise commerciale. Elle pourrait s’y exposer si la méthode était régulièrement reprise. Pour l’heure, le problème mérite sans doute d’être discuté, mais n’est pas trop immédiat.

Un enjeu plus pressant est celui-ci selon moi : l’analyse des textes comme corpus où il s’agirait de repérer des processus discursifs me paraît occulter les contextes d’énonciation et les rapports entretenus entre les textes. Les polémiques autour de l’islam qui surviennent dans la sphère publique ont souvent une durée de quelques jours à quelques semaines. Il doit donc, au sein du corpus, y avoir des « chaînes de chroniques », dotées d’une dynamique propre, à analyser en fonction de codes spécifiques et d’une diachronique liée à l’événement auxquels elles font référence. L’étude de ces séquences pourrait être riche d’enseignements sur les modèles discursifs de Martineau, en mettant en lumière non pas seulement des procédés discursifs, mais des stratégies de positionnement. À un autre égard, les explications méthodologiques ne m’ont pas beaucoup aidé à comprendre la dimension cognitive de l’approche de l’autrice, qu’elle qualifie de « sociocognitive ». Peut-être les commentaires finaux sur la subtilité et la probable inconscience des usages identifiés relèvent-ils de cet aspect?

Après avoir exprimé ces réserves, la méthode utilisée m’a semblé convaincante pour mettre en lumière les cohésions discursives du corpus et les logiques qui les sous-tendent. La mathématisation permet de toujours connaître le poids des observations avancées et, à l’intérieur de ses limites d’observation, autorise la présentation d’une preuve rigoureuse. Elle permet d’identifier l’islamophobie et de la situer en fonction d’un profil discursif donné. La cohérence de cette analyse devrait d’ailleurs faire réfléchir certains des critiques de Martineau, qui l’accusent de soutenir une idée et son contraire, sans fil conducteur : cela ne semble pas être le problème de ce monsieur, du moins pour la période ayant fait l’objet de l’étude. Le profil islamophobe qui ressort est celui d’un auteur certes réactif (il réagit à l’actualité davantage qu’il ne prend d’initiatives, contredit davantage qu’il n’émet d’idées), mais relativement cohérent.

Je soulignerais également que c’est dans cette capacité à forger des profils variés que je vois l’une des potentialités principales de la méthodologie utilisée par Mélanie Beauregard. Celle-ci permet l’élaboration d’une typologie de discours islamophobes. L’autrice utilise en effet une grille en treize procédés. Qu’elle en repère cinq sur les treize peut correspondre à un profil. Si elle étend son analyse à un plus grand nombre de chroniqueurs pour sa thèse de doctorat, comme elle le suggère dans son mémoire, il sera assurément intéressant de voir combien de profils discursifs d’islamophobes elle peut identifier.

Quelques limites en amont et en aval

Cette dernière remarque sur la possibilité d’élaborer une typologie des profils discursifs islamophobes me permet de signaler deux limitations imposées par une approche d’analyse du discours. L’une de ces deux limites est signalée par l’autrice dans sa conclusion : il nous manque une étude de réception des discours pour aller au-delà de la logique interne de celui-ci et en saisir l’impact réel sur les différents lectorats qu’il touche. La seconde limite concerne l’étude de la configuration du champ médiatique. En effet, si les profils identifiés peuvent être compris selon leurs logiques discursives internes, comprendre pourquoi un acteur médiatique (Martineau ou un autre) opte pour un discours, ou une stratégie discursive, donné suppose de comprendre sa trajectoire individuelle, les contraintes qui pèsent sur lui et son positionnement au sein du champ médiatique. En élaborant une typologie en fonction de groupes de procédés, on avalise deux types d’enquêtes qui viendraient combler ces lacunes. En amont du discours, des enquêtes sur les acteurs islamophobes du champ médiatique qui permettraient de déterminer si des types de profils donnés correspondent à des types d’acteurs spécifiques. En aval du discours, des enquêtes sur les diverses réceptions possibles à ceux-ci : quels types de récepteurs réagissent de quelles manières à quels profils de discours? En font-ils une reproduction active ou passive? Ou alors, le combattent-ils? Le détournent-ils? En élargissant ainsi l’éventail des enquêtes, nous aurions véritablement les moyens de comprendre quel rôle le champ médiatique joue dans les enjeux ayant trait au racisme et à l’islamophobie.

Enfin, c’est la dernière voie que j’aimerais voir explorée, il faudrait pour élargir l’analyse examiner les interactions du discours islamophobe avec d’autres types de discours, car ce discours n’existe pas en vase clos. Prenons par exemple le cas de Martineau et du féminisme. À la page 89 de son mémoire, Beauregard cite un extrait de chronique de Martineau où il dénigre une journaliste qui a dit : « Il est vrai qu’il y a des gens au Québec qui se servent du droit à l’égalité pour cacher leur intolérance. Qui se découvrent féministes soudainement quand il est question d’islam. » Martineau tourne la remarque en dérision, mais elle correspond au sentiment de bien des féministes qui voient leur cause instrumentalisée au service de l’intolérance, mais elle fait aussi l’objet d’une captation, dans la mesure où ceux qui se la réapproprient ainsi se servent de leur féminisme autoproclamé pour attaquer les organisations féministes. Celles-ci sont ainsi sommées de ne s’intéresser qu’aux thèmes qui intéressent les islamophobes et à rien d’autre. Un autre sarcasme de Martineau, cité à la page 99 du mémoire, exprime cette logique : « Au lieu d’écrire de longs manifestes contre les dangers du rouge à lèvres et du g-string, nos amies de la FFQ devraient plutôt lire Ma vie à contre Coran de Djemila Benhabib […]. » Cette logique croise la hiérarchisation des musulman·e·s identifiée par Mélanie Beauregard avec une autre hiérarchisation, celle des féministes cette fois, et ce, avec des résultats semblables. Mais la représentation du féminisme dans les chroniques de Martineau ne faisant pas l’objet du mémoire, il est impossible d’affirmer avec certitude que ce procédé est utilisé de manière systématique. D’autres discours pourraient en règle générale être analysés dans leurs interactions avec l’islamophobie : sur les élites, les immigrants, les religions et les mouvements sociaux dans leur ensemble.

Acte d’accusation ou exercice de compréhension?

La réception médiatique du mémoire m’incite à aborder un dernier thème : ce mémoire peut-il se comprendre comme un acte d’accusation? C’est largement ainsi qu’il a été reçu, tant par Martineau lui-même que ses alliés, mais aussi par ses adversaires qui ne se sont pas gênés pour brandir triomphalement le mémoire (ou, plus souvent, les articles traitant de celui-ci) contre le chroniqueur honni. Les journalistes eux-mêmes, sans forcément prendre parti, semblent avoir estimé que l’intérêt principal du mémoire était d’affirmer que Martineau est islamophobe. Cette réception reflétait-elle la démarche de l’autrice? Est-ce là le principal intérêt de ce travail? Pour articuler ma réflexion, je commencerai par interroger la réponse que Mélanie Beauregard donne aux questions structurant sa problématique, puis je me tournerai vers l’adéquation entre l’argumentation déployée et les attentes du milieu médiatique.

Comme je l’ai indiqué dans mon premier billet, l’autrice présente son mémoire comme une sociologie des médias, en se demandant quel est le rôle des médias dans le discours public islamophobe : agissent-ils en structurant un discours préexistant, éventuellement en le banalisant ou, au contraire, en sont-ils les producteurs et les piliers? À cette question, nous n’avons pas de réponse tout à fait claire dans la conclusion de l’étude, mais nous obtenons certainement des éléments de réponse dans son cheminement. Interprétons un peu : d’une part, on aura appris que l’argument d’autorité est l’un des traits centraux de la rhétorique de Martineau, et d’autre part, on aura appris que les traits centraux de son profil islamophobe sont les procédés rhétoriques les moins directs (sauf un), traduisant une islamophobie vraisemblablement inconsciente et produite par l’intériorisation d’éléments structurels. Ces deux traits, l’usage de l’argument d’autorité et les procédés indirects et structurels favorisent l’hypothèse d’un profil médiatique qui structure et catalyse une islamophobie ambiante, plus que celle d’un profil produisant et implantant le discours. Le corpus se centrant sur un seul chroniqueur, cependant, cette conclusion ne peut être généralisée à l’ensemble des médias : on peut estimer par exemple que certaines « autorités » invoquées par Martineau sont actrices du champ médiatique et y sont productrices de discours islamophobes.

Au-delà de ces indications, la méthodologie étant construite autour d’une série de critères associés à l’islamophobie, elle peut permettre d’identifier celle-ci et d’analyser les mécanismes internes du discours. Elle peut plus difficilement saisir les déterminants du rôle joué par les médias. Qu’il s’agisse de mettre en forme l’islamophobie ou de la produire, des questions continuent à se poser : pourquoi et comment des acteurs favorisant celle-ci parviennent-ils à se tailler une place de choix dans le milieu médiatique? Qu’est-ce qui pousse les médias à favoriser ce type de discours? Pour articuler le discours aux conditions de son émergence, d’autres méthodes devront être utilisées, notamment l’analyse des configurations et de l’économie des médias.

La réception du mémoire lui-même a été soumise aux configurations du champ médiatique. Le mémoire de Mélanie Beauregard a beau donner des indications pertinentes pour répondre à la question posée au début, parce que l’autrice ne fait que les esquisser en conclusion pour s’attarder plus longuement sur les traits islamophobes qu’on retrouve chez Martineau, cela a sans doute favorisé sa récupération médiatique. D’une part, puisqu’on ne peut en tirer de conclusions définitives sur l’ensemble des médias, les journalistes qui l’introduisent dans l’espace public ne se sentent pas forcément appelés à faire leur propre examen de conscience. D’autre part, le fait que le corpus était centré sur un chroniqueur particulier très prolifique (de par le simple volume de sa production) en faisait un instrument aisément utilisable pour quiconque souhaite s’attaquer à lui. Dans un champ médiatique marqué par des affrontements constants, cela n’a pas manqué.

La réception médiatique du mémoire s’est faite sur un mode proche du fait divers : crime — identification du méchant – procès (j’ai pris quelques notes à ce sujet ici). Très vite, les adversaires de Martineau ont construit « l’affaire » en mettant Martineau dans le rôle du méchant, tandis que Martineau lui-même et ses alliés ont retourné l’histoire pour mettre Mélanie Beauregard, qu’ils ne nommaient pas par son nom en parlant plutôt de « l’étudiante en sociologie de l’UQAM », dans le rôle de la méchante. Ce retournement était d’autant plus aisé pour eux que le mémoire était construit sur un terme déjà intégré aux stratégies rhétoriques de Martineau : l’islamophobie. Ironiquement, la première réaction du chroniqueur était conforme à un schème analysé à la page 63 du mémoire : se poser en victime de la « menace de l’islamophobie », de censure (il y a eu beaucoup de réactions sur Facebook, mais sa principale réponse a été formulée dans sa chronique du 7 mars 2017, une réponse qui épousait plusieurs des schèmes analysés par Beauregard dans son mémoire, comme quoi celui-ci semble avoir quelques qualités prédictives). Les critères sur lesquels elle se fonde pour discuter de ce qu’est l’islamophobie ont été négligés par les deux camps, l’un étant certain que l’islamophobie n’existe pas, l’autre tout aussi convaincu du contraire. Il importe pourtant de rappeler que ces critères, elle ne les a pas inventés et qu’ils n’ont pas été établis ad hoc pour fabriquer une accusation. Dans cette mise en récit médiatique du mémoire, les deux camps ont négligé bien des éléments du mémoire.

Le caractère indirect et inconscient de l’islamophobie de Martineau s’accordait assez mal, par exemple, avec l’une et l’autre narrativité. La proposition voulant que ce mémoire soit un jalon d’une étude plus vaste de l’islamophobie a également été négligée par les deux camps.

Ces brefs commentaires sur la réduction du contenu du mémoire à ce qui pouvait simplement servir à alimenter les luttes préexistantes au sein de l’espace public paraissent renvoyer les deux camps de la réception dos à dos. Cela est juste, mais pour un critère précis, celui de la réduction du contenu. Comme je l’ai indiqué au début du premier billet, il faudrait une petite étude, autrement dit un examen attentif des acteurs de la réception et des étapes de celle-ci, pour aller plus loin et dégager les asymétries entre ceux-ci. Il faudrait notamment faire la part des logiques militantes, idéologiques et carriéristes qui y ont présidé. Je ne dispose pas du temps nécessaire pour me livrer à cet exercice. Par ailleurs, je laisserai à l’autrice elle-même la possibilité de se prononcer, si elle le souhaite, sur les usages publics qu’elle souhaiterait qu’on fasse de son travail. Je me suis contenté ici d’essayer de rendre compte du travail de la chercheuse dans son ampleur et avec ses subtilités. Ma lecture met sans doute davantage l’accent sur certains aspects que sur d’autres, et il est probable que d’autres lecteurs préféreront accorder un peu plus d’importance à certains aspects, un peu moins à d’autres. J’ai cependant voulu en discuter plus longuement pour que toute l’ampleur de l’étude soit intégrée à la discussion, plutôt que de centrer celle-ci sur la seule personne de Richard Martineau.

Notes

[1] Claire LEMERCIER et Claire ZALC, Méthodes quantitatives pour l’historien, Paris, Éd. La Découverte, coll. « Collection Repères », n˚ 507, 2008, p. 49.

[2] Gérard NOIRIEL et Bertrand RICHARD, Racisme, la responsabilité des élites, Paris, Textuel, coll. « Conversations pour demain », 2007, p. 17 à 22.