Je ne m’occuperai pas des palabres internes du groupe Facebook dit privé de La Meute. Sur ce plan, fort intéressant d’ailleurs, Xavier Camus a su tirer profit des taupes qui ont infiltré le site et nous servir un savoureux portrait de son racisme ordinaire. Je parlerai plutôt d’un racisme plus subtil : le néo-racisme ou ethno-différentialisme. Il est à l’œuvre dans toute prise de position et toute action publiques du groupe, notamment et surtout à travers les interventions de son héraut officiel, Sylvain Brouillette, auto-dénommé Maikan (loup, en langue Innu).

L’ethno-différentialisme est un courant issu de la Nouvelle Droite, qui prône la reconnaissance d’un héritage culturel qui serait propre à une nation ou à une ethnie et qui mériterait d’être préservé par les institutions politiques. Sans biais hiérarchique a priori, cette vision du monde tend à maintenir la ségrégation sur les bases de la différence des provenances historiques et géographiques et à refuser toute forme de mélange.

On y reconnaît déjà l’idée du maintien de la culture québécoise (ou plutôt franco-canadienne), qui nous serait propre, défendue et claironnée par La Meute, ainsi que le motif de l’acceptation d’une immigration qui serait conditionnelle à la préservation de cette différence, laquelle nous définirait comme peuple (Nous sommes le peuple, nous sommes La Meute). Alors que jadis, on a cherché à fonder la ségrégation sur des bases biologiques, on tente aujourd’hui de la justifier à travers des considérations culturelles. C’est pourquoi on peut affirmer que l’ethno-différentialisme est un néo-racisme, ou racisme culturel.

Dans une publication récente, Sylvain Brouillette s’appuie sur un texte de Boucar Diouf pour réaffirmer une thèse récurrente dans le discours de ce qu’on appelle la droite identitaire : il faut choisir les immigrants qui sont les plus compatibles avec nos valeurs : Conclusion, choisissons plus d’immigrants francophones qui viennent d’une culture compatible avec la nôtre, etc. En fait, le texte de Diouf parle plutôt d’autre chose, et, comme il nous y a habitué, le propos y est plus nuancé.

Le maintien dans la marge des différences internes à un corps social fait aussi partie de ce discours qui, d’un ton péremptoire, ramène à l’ordre quiconque en dévie. Ainsi en est-il de cette publication qui, s’appuyant sur un article de Denise Bombardier dénonçant la nomination d’une femme transgenre à la tête de la Fédération des Femmes du Québec, nous rappelle que les marginaux ne doivent rien imposer à la majorité :

Les droits fondamentaux doivent s’appliquer dans le respect des valeurs démocratiques, de l’ordre public et du bien-être général des citoyens du Québec. Cela implique que les marginaux n’ont pas tous les droits

L’article de Denise Bombardier fut relayé par Richard Martineau dans une charge contre tout ce qui, se situant dans la marge, tente de faire œuvre d’intégration. Le discours de La Meute semble bien appuyé par une frange non négligeable de l’univers médiatique.

Les exemples de l’adhésion de La Meute à cette mouvance ne manquent pas. J’en indiquerai un dernier.

Le site Web de La Meute ne laisse aucune place à la nuance. Les inquiétudes au sujet de la préservation de la pureté culturelle sont justifiées en brandissant la menace que représenterait l’Islam. On y reconnaît l’écho de la théorie du Grand Remplacement. Le pamphlet mis en ligne est très clair :

Leur intention[1] est de mettre en place un système misogyne, homophobe, pédophile, barbare et archaïque, sous la tutelle d’un tribunal coranique. Sachez que, si nous les laissons faire, nos valeurs, nos lois, nos règles, nos droits, notre culture, notre liberté, notre démocratie ainsi que notre sécurité sont en péril

Renaud Camus n’eût pas mieux dit…

Je profite de ce vif aperçu du fantasme de l’islamisation pour reconnaître à Raphaël Liogier un courte dette. En effet, au delà de ses réflexions sur ce qu’il propose de nommer l’islamo-paranoïa, Liogier propose le concept de populisme liquide, lequel rejoint assez mon propos sur le plan de la redéfinition du peuple : celui-ci n’est plus à concevoir comme race, mais comme entité culturelle. Cette entité, essentiellement menacée par la mondialisation et le multi-culturalisme, trouve la justification de son affirmation dans sa défense contre un ennemi facilement identifiable. Dans le contexte européen (notamment français), l’extrême droite a su personnifier ce péril dans la population arabe (souvent maghrébine), qu’elle soit musulmane ou non, immigrante ou pas. Chez nous, au Québec, le discours de La Meute tend manifestement à reproduire à ce schéma.

Je conclurai de manière provisoire sur un bref rappel : les actions des derniers mois de La Meute ont toujours eu comme motif plus ou moins explicite l’expression du refus des particularismes et des singularités menaçant l’ordre général. Pensons notamment à la motion 103 du gouvernement Trudeau, à l’arrivée des demandeurs d’asile haïtiens et autres (les immigrants illégaux) et à une commission sur le racisme systémique qui, finalement, n’a pas eu lieu. Tous autant de thèmes qui ont servi de prétextes à l’exposition publique de la Meute lors de manifestations qui auront assez bien réussi le test médiatique.

La Meute se défend d’être xénophobe, islamophobe et raciste. Mais saura-t-elle répondre à l’accusation d’être une organisation néo-raciste, alors qu’elle cherche à normaliser son discours?

Note

[1] NDLR : celle des musulmans, des arabes ou des islamistes?