Le jour de ton retour au travail, j’eus beau essayer de te saluer comme à l’ordinaire, je sentais bien que j’en mettais un peu. Et puis ton espace de travail s’est rempli de celles et ceux qui n’ont pu se résigner à taire leur curiosité, par-dessus leur sollicitude. On voulait savoir. Il y avait une odeur d’indiscrétion dans l’air, mais toi, tu as généreusement tout raconté, sans épanchement, sans rancœur ni rengaine. Ton calme et ta sobriété m’ont jeté par terre. C’est que les détails que tu racontais n’en finissaient plus de nous dévoiler l’immensité du geste. Tu n’as tout de même pas dissimulé le fait que tu étais, comme chacun ce soir-là, proprement terrorisé. Le loup solitaire avait atteint son but. C’est ça le terrorisme.

Je trouve qu’on ne dira jamais assez que tu es un survivant. Et tu n’as jamais insisté là-dessus. La seule fois où j’ai entendu de toi un sursaut, une protestation, c’est lorsqu’on a dit que les radios d’opinion clamaient déjà que ce n’était pas un attentat terroriste. Tu as réagi de manière brève, et j’ai compris qu’il était inutile d’en rajouter.

Au fait, je ne t’ai jamais demandé où tu étais né. Ce genre de curiosité ne m’occupe jamais longtemps l’esprit. Je sais qu’avant de travailler avec nous, tu habitais Montréal, comme je sais que Boucar Diouf habitait le Bas-Saint-Laurent. La question des origines se perdra avec le temps, se perdra dans le temps. Elle ne sera plus essentielle, elle ne sera plus au cœur des préoccupations. Un jour, elle n’aura plus de fondement. Elle sera une relique, témoin d’une époque où la crainte de disparaître obsédait les intolérants. Cette phobie cédera enfin la place à la tâche de survivre en tant qu’habitants d’une planète meurtrie. Terrorisée, elle aussi.

J’aimerais partager ma foi avec toi, comme tu partages la tienne bien au-delà, ou en deçà, de ta confession. J’essaie de contourner un point sensible, un point qui touche au rapport que chacun-e entretient, ou pas, avec sa divinité. La foi dont je te parle n’est pas cette disposition par laquelle on cherche à se relier au divin. Celle-là est du domaine de l’ineffable. Non. Je parle plutôt de cette foi qui nous transporte et nous fait vivre, de ce souffle que tu retrouves chaque jour depuis cette effroyable soirée et qui, moi-même, me traverse le corps et l’âme. Je parle de cet infime et irréductible espoir que toi et moi nous entretenons et qui concerne cet espace de paix que tu occupes et aménages chaque jour, et où tu convies chacun de tes semblables.

Et c’est là le mystère de la fraternité. Pourquoi dis-je mystère, mon frère? Parce que depuis le temps qu’on charrie ce concept, qu’on lui accole toutes les vertus et qu’on le galvaude (sans parler de sa connotation masculine bien embarrassante: frères comme dans frères d’armes, mais quand parle-t-on de sœurs?), depuis ce temps qui l’a même vue flotter avec quelque étendard, depuis lors on s’en émerveille car on en a perdu de vue le sens. On l’évoque, cette fraternité, on la convoque, pas seulement dans les beaux moments. Permets-moi de la relier à cette foi, comme ce lieu que nous avons rêvé et rêvons encore de bâtir, ce monde auquel nous appartenons. Fraternité, foi et espoir sont sœurs et frère, en fin de compte.

S’agira-t-il d’une fraternité combative, comme celle dont se sont réclamées naguère plusieurs révolutions ? Je ne t’ai jamais vu combatif, ni en colère, pas même un peu fâché… Tu n’as sans doute pas remarqué, mais rien ne t’y oblige, à quel point tu fais du bien, pas juste à moi. Ta présence est comme une effluve subtile et enveloppante qui, au moment où on l’a oubliée, se rappelle à soi en une persistance à la fois secrète et ouverte. Tu rends l’atmosphère familière. Fraternelle.

Ce que j’appelle fraternité, tu peux l’appeler amitié si tu veux, si cela te permet de préserver la réserve que j’admire tant chez toi. Ton ouverture sera la mienne, et nous n’avons rien à nous imposer l’un à l’autre. Mais s’il te plaît, reste dans mon entourage.