Nous considérons cela comme extrêmement problématique pour au moins deux raisons :

  • D’abord, l’absence quasi complète de recherche et de vérification quant à la réalité de ces chiffres dénote, au choix, une paresse journalistique inquiétante ou une complaisance étonnante envers le principal groupe d’extrême droite au Québec.
  • Ensuite, laisser ainsi La Meute multiplier par 10[1] le nombre de ses membres, sans interroger ou remettre en question le chiffre avancé, nous semble participer dans une très large mesure de la propagande de ce groupe, qui parvient peu à peu à se donner une légitimité dans l’espace public en s’appuyant sur de tels chiffres, alors qu’en réalité, il représente quelques milliers de membres.

Des chiffres multipliés par 10

Pour avancer le chiffre de 43 000 membres, La Meute s’appuie sur le décompte des inscrits de son groupe secret. Le nombre précis est d’ailleurs actuellement plus proche de 42 600 membres, soit une perte nette de prés de 400 membres depuis le début du mois de décembre[2].

On imagine aisément que lorsque le chiffre de 60 000 est avancé, il s’agit d’additionner les membres du groupe public, soit 20 000 environ, à ceux du groupe privé. Ce chiffre n’a pas grand sens, considérant qu’une grande partie des membres du groupe public sont aussi membres du groupe secret, et que rien n’indique qu’ils se considèrent comme des membres de la Meute, plutôt que des observateurs.

Cependant, en nous appuyant sur le travail de plusieurs sources au sein du groupe secret, nous sommes en mesure d’affirmer que le chiffre de 40 000 membres ne peut pas être considéré comme réaliste lui non plus.

En effet, au mois de décembre 2017, qui fut pourtant un mois particulièrement chargé pour La Meute (notamment au vu de l’affaire de la fake news de TVA, l’intervention hostile dans une soirée du Bloc Québécois, de la crise de leadership, de la fausse démission de Sylvain Maikan et Stéphane Roch et de l’expulsion d’Éric Proulx du conseil) à peine un inscrit sur dix a été véritablement actif.

Pour obtenir ce chiffre, nous avons compté l’ensemble des personnes ayant réagi[3] au moins une fois à une des 119 publications du mois de décembre.

Nous avons ensuite fait le décompte de l’ensemble des personnes ayant commenté les mêmes 119 publications, avons fusionné les deux séries et avons supprimé les doublons, afin d’obtenir le nombre de personnes ayant interagi au moins une fois avec le groupe secret de La Meute du début à la fin du mois de décembre.

Sur cette base, nous pouvons affirmer qu’en décembre, seulement 4 085 personnes[4] ont été actives dans le groupe secret de La Meute.

Considérant de plus que nous avons choisi un mois particulièrement animé pour le groupe d’extrême droite, que nous avons choisi un critère d’activité particulièrement peu exigeant (une seule réaction, quelle qu’elle soit), et que nous n’avons retranché aucun membre actif pour les personnes utilisant plusieurs comptes[5], nous considérons que ce chiffre est une estimation haute.

Pourquoi une telle différence?

Comment expliquer une telle différence entre le nombre de membres actifs de La Meute et le nombre de membres inscrits à leur groupe secret? Cette question mérite d’autant plus qu’on s’y attarde que les chiffres annoncés par La Meute sont le plus souvent repris par les médias sans autre forme de procès.

Bien entendu, nous ne pouvons pas répondre à cette question à la place des dirigeants de La Meute eux-mêmes. Nous avons cependant formulé plusieurs hypothèses qui pourraient expliquer la disparition de prés de 90% des supposés membres :

  • Comme nous l’avons évoqué précédemment, nombreux sont les membres du groupe secret qui utilisent des comptes multiples, et ce, pour différentes raisons : pour contourner le fait que leur comptes sont parfois bloqués[6] ou encore pour s’acquitter de différentes tâches au sein du groupe sans interférer avec leurs comptes personnels : portiers[7], gardes[8]…). Cependant, bien que non négligeable, cette pratique ne représente sans doute pas plus d’une centaine ou deux de profils abonnés au groupe secret, et il est probable que la majorité d’entre eux soit comptée parmi les membres actifs.

  • Soulignons aussi la présence de quelques journalistes et « observateurs » comme Éric Duhaime, Richard Martineau et Myriam Ségal. Ces derniers, s’ils sont inscrits au groupe secret en toute connaissance de cause, n’y participent jamais. Cette catégorie est cependant négligeable en nombre, et s’ils sont probablement plus nombreux que les trois personnes mentionnées ici, il est peu probable qu’on dépasse quelques dizaines de profils[9].
  • Le groupe secret de La Meute est aussi abondamment infiltré par des taupes, inscrites pour observer ce qui s’y raconte et en extraire l’information pertinente. Ce sont certaines de ces taupes qui nous ont permis d’obtenir les chiffres présentés ici. Cependant, là encore, il est peu probable que cela représente plus de quelques dizaines de profils.
  • Il est évidemment possible que nous ayons omis dans notre décompte quelques membres actifs de La Meute, qui se seraient tenus éloignés de Facebook durant tout le mois de décembre. Là encore, il est peu probable que cela représente une portion significative des profils de membre manquants.
  • Enfin, et c’est selon nous cette dernière catégorie qui pourrait bien être la plus importante, il est possible d’inscrire des membres dans un groupe secret sans obtenir leur accord au préalable. Faites l’essai vous-même : dans un groupe secret, ajoutez quelques-uns de vos amis, puis allez voir la page des membres. Vos amis y apparaitront immédiatement. Ils recevront bien sûr une notification les avisant de cette inscription, et ils pourront alors choisir de se retirer du groupe s’ils le souhaitent. Cependant, nous avons constaté que plusieurs personnalités étaient inscrite sans même le savoir, n’ayant probablement pas vu ou su interpréter la notification en question. Lorsqu’ils ont été avertis, ceux-ci se sont en règle générale aussitôt retirés du groupe. Pensez par exemple à Éric Bédard, qui dès qu’il fut mis au courant, s’est désolidarisé publiquement de La Meute.

Nous pensons que de très nombreux « membres » de La Meute sont dans cette situation : ils ont été inscrits au groupe sans en faire la demande, sans passer par le filtre d’un portier, puis ils n’ont soit pas vu ou pas compris la notification d’abonnement[10], soit pas jugé utile de se désabonner[11].

Si cette dernière hypothèse est juste, il reste à déterminer la raison de ces invitations en très grand nombre qui ne servent qu’à créer des membres complétement passifs[12] et à produire un chiffre qui ne représente absolument pas la réalité de La Meute.

Sylvain Brouillette, à qui nous avons posé la question, confirme le chiffre de 60 000 membres, tout en reconnaissant que les clans ont un membership plus limité d’environ 3000 membres.

Pourquoi s’appuyer publiquement sur un chiffre si loin de la réalité militante ? Pourquoi ne jamais parler de seulement 3000 militants  ? On ne peut éviter de penser qu’il s’agit de gonfler délibérément les chiffres afin d’acquérir une légitimité et un poids politique injustifiés.

Quoi qu’il en soit, il semble que la direction de la Meute connait la situation et avait même pensé faire le ménage en juillet dernier, avant de se raviser, visiblement.

Dans tous les cas de figure, il est impératif de faire savoir que les chiffres avancés sont très largement faux, surestimés par un facteur de 10 environ.

Des données qui seront étoffées

Nous considérons que les chiffres que nous avançons sont tout à fait fiables. En effet, outre la solidité de notre décompte, le recoupement avec l’évaluation faite en additionnant les membres des divers clans[13] est cohérent et permet d’étayer notre chiffre de 4 000 membres actifs environ.

Par ailleurs nous sommes en train de mettre au point des outils qui nous permettront de simplifier le dénombrement, avec plus de précision, de détails, et de façon suivie dans le temps, aussi bien pour La Meute que pour d’autres groupes d’extrême droite.

Aussi longtemps que cela sera utile, nous publierons régulièrement ces données et des analyses fondées sur celles-ci. Nous les mettons à disposition de la presse, des médias et de toute personne intéressée sur demande, en décrivant la méthodologie employée pour obtenir ces chiffres[14].

Appel à un traitement réaliste de l’extrême droite dans les médias

Nous souhaitons que l’extrême droite, dans son ensemble, et La Meute, en particulier, soient traitées à leur juste mesure dans les médias. Dans les faits, cela signifie :

  • Une couverture relative à leur importance : s’il est indéniable que la montée de l’extrême droite et de ses thèmes est un sujet préoccupant qui doit être traité dans les médias, il nous semble problématique d’accorder une couverture démesurée à une organisation qui compte à peine plus de 4 000 membres actifs[15] sur Facebook, et dont les manifestations n’attirent au plus que quelques centaines de personnes. On risque sinon de leur donner une représentativité et une légitimité qu’ils n’ont de toute évidence pas.
  • Une couverture qui dit clairement de quoi il en retourne, et surtout, une couverture explicite quant au fait qu’il s’agit d’un groupe d’extrême droite, ce qui est loin d’être toujours le cas. En effet, comment qualifier autrement un groupe qui a accueilli en son sein Michel Larocque, ancien leader du Ku Klux Klan au Québec? Ou qui s’est donné comme membre du conseil Myriam Voyer, auparavant administratrice de PEGIDA-Québec?

Par Ianik Marcil, Jeff Ray et @LetroupeauQC

Notes

[1] explications ci-dessous

[2] Cette baisse est particulièrement importante, surtout si on la rapporte au nombre de membres actifs, car on atteint alors près de 10%

[3] J’aime, J’adore, Haha, Whaou, Triste, ou Grrr

[4] 4 085 comptes Facebook, ce qui signifie en réalité probablement moins de personnes réelles

[5] Que ce soit pour contourner les blocages de Facebook, pour assumer des rôles différents (comme garde ou portier) au sein du groupe ou pour toute autre raison, nombreux sont les membres à utiliser plusieurs comptes sur le groupe secret

[6] Ils sont en effet régulièrement signalés à Facebook pour des propos offensants, racistes ou misogynes

[7] Les portiers « accueillent » les nouveaux membres et s’assurent de leur conformité aux canons meutiers avant de les inclure dans le groupe secret et les groupes des clans

[8] Les gardes portent la patte rouge sur leur photo de profil, leurs casquettes et leurs écussons. Ils sont les modérateurs du groupe et des cadres du mouvement

[9] en comptant large et en faisant l’hypothèse que plusieurs recherchistes et travailleurs des médias sont concernés

[10] Dans ce cas, ils figurent sur la liste des membres mais ne voient passer quasi aucune publication dans leur fil de nouvelles

[11] Par curiosité ou par simple ignorance de ce qu’est La Meute, ce qui est d’autant plus probable quand leur ajout a eu lieu avant que l’organisation n’acquière de la notoriété

[12] alors qu’aujourd’hui, s’abonner au groupe secret nécessite un entretien avec un portier et un screening de son profil, pour filtrer les membres inadéquats

[13] Les clans sont les groupes locaux de La Meute. Au 27 décembre 2017, 3 536 membres se répartissent dans les 17 clans de La Meute sur tout le territoire du Québec

[14] Sans pour autant mettre en péril nos sources, bien entendu

[15] Ce qui rend d’autant plus fallacieux leur argument qui prétend que les propos racistes parmi 60 000 membres seraient inévitables, et surtout, non représentatifs