Des déclarations incohérentes

Selon le moment, le média ou encore la personne qui parle, les chiffres que La Meute avance concernant ses propres effectifs varient grandement :

  • Sylvain Brouillette, porte-parole et chef de l’organisation, quand il évoque spontanément le sujet, parle parfois de 40 000 membres environ, parfois de 60 000
  • Quand nous l’avons interrogé pour notre article précédent, il a certes confirmé le chiffre de 60 000 membres, sans indiquer comment il parvient à ce résultat, mais il a surtout avancé un chiffre vingt fois plus faible : 3 000 militants
  • Sur Twitter, Sébastien Chabot[1], un cadre de La Meute[2] avance d’autres chiffres encore. Il s’appuie sur les statistiques internes de Facebook pour évoquer le chiffre de « 29 300 membres actifs »

Ces déclarations incohérentes appellent plusieurs remarques :

  • L’absence d’une adhésion en bonne et due forme, s’appuyant par exemple sur une cotisation ou une inscription officielle, permet à La Meute d’avancer des chiffres farfelus, sans se sentir obligée de les justifier outre mesure. S’ils ne sont certainement pas les seuls à user de ce genre de stratagèmes, personne n’oblige ni la presse, ni les citoyens à les croire sur parole.
  • La Meute est avant tout un groupe sur Facebook. Elle a même été principalement cela pendant deux ans, avant de faire sortir quelques militants dans la rue, lors de rares manifestations. Voilà pourquoi il est crucial de distinguer les membres réellement actifs dans leur groupe de ceux dont l’inscription ne signifie rien,
  • L’adhésion à un groupe Facebook privé ne permet pas de déduire l’engagement des membres, comme nous l’avons expliqué dans notre article précédent, puisqu’il est très facile d’y inscrire des personnes sans leur consentement. Le fait de suivre un groupe public encore moins, évidemment. Les chiffres fournis par Sébastien Chabot, s’ils ne permettent pas de montrer grand-chose de plus[3], suffisent à démontrer que les inscriptions au groupe, elles, ne démontrent rien de pertinent.
  • Pour évoquer « 29 300 membres actifs », Sébastien Chabot s’appuie sur les statistiques internes des groupes Facebook. Ces statistiques, certes instructives pour qui anime un grand groupe, ne doivent pas être mal interprétées. Elles mesurent[4] le nombre de personnes qui auraient lu les publications du groupe, sans autre interaction avec la page. En pratique, cela signifie qu’au cours du mois de décembre, 29 300 personnes ont vu les publications de La Meute apparaitre dans leur fil de nouvelles, sans interagir avec celles-ci. Pensez à votre propre fil de nouvelles, et demandez-vous si vous êtes un « membre actif » de toutes les pages dont les publications apparaissent au moins une fois à votre écran au cours du mois? Non? Moi non plus!

Enfin, en nous appuyant sur les déclarations de La Meute, aucune donnée fiable ou cohérente ne permet d’aller au-delà des 3 000 personnes inscrites dans les groupes locaux[5], évoquées par Sylvain Brouillette. Considérant l’importance médiatique croissante de l’organisation d’extrême droite et de ses thèmes, nous ne pouvons pas nous satisfaire de médias qui reprennent sans les interroger des chiffres aussi farfelus que 40 000 ou 60 000 membres.

Une estimation basée sur des faits

C’est en partant de ce constat précis que nous avons décidé d’aller chercher des données plus fiables. Comme nous l’indiquions précédemment, nous avons compté, à l’aide du travail de plusieurs personnes inscrites au groupe secret de La Meute, les interactions réelles et mesurables des inscrits avec la page.

Ces interactions[6], il y en a eu environ 36 000[7] pour l’ensemble des 119 publications du mois de décembre. Parmi ces 36 000 interactions, 16 500 sont des Likes et des interactions apparentées, alors que 19 500 sont des commentaires.

Le décompte des personnes ayant produit ces interactions donne 4 085 comptes actifs pour le mois de décembre. Cette estimation n’est sans doute pas parfaite, mais elle nous semble déjà beaucoup mieux étayée que les 60, 40 ou 29 000 membres évoqués par La Meute, un nombre qui ne suppose strictement aucun engagement des personnes.

Nous considérons d’ailleurs qu’il s’agit d’une estimation haute, puisque notre critère de comptabilisation est remarquablement faible : un unique like au cours du mois suffit.

Il est compréhensible que La Meute ne soit pas satisfaite de ce chiffre, qui est plus de dix fois inférieur à celui qu’elle avance habituellement. Libre à eux de se doter d’un moyen convaincant de comptabiliser leurs membres, s’ils estiment que notre résultat est faux.

À ce jour, notre estimation est très probablement le chiffre le plus près de la réalité, comme l’a reconnu par exemple une ancienne garde lors d’une discussion à propos de notre article, sur une page personnelle liée à l’extrême droite[8] :

Le détail des résultats

Depuis notre premier article, nous avons pu appliquer à nos données un traitement statistique plus approfondi, et les résultats détaillés sont également intéressants. Il apparait notamment qu’au sein de La Meute, comme dans de nombreuses organisations, seule une petite partie des membres est réellement active.

Sur les 4 201 comptes actifs du groupe secret La Meute comptabilisés en décembre :

  • 70 % ont interagi avec la page de 1 et 4 fois seulement, et plus de la moitié de ceux-ci (1/3 des membres), à une seule reprise;
  • 389 personnes, soit moins de 10 %, ont interagi 20 fois et plus avec la page;
  • 121 personnes, soit 3 % environ, 50 fois et plus.

À la lumière de ces résultats, nous pouvons affirmer que La Meute compte environ 4 000 membres actifs, et que le noyau militant, engagé dans les débats et les échanges internes de l’organisation, est d’environ 400 personnes, et ce, il faut le souligner, à la grandeur du Québec. On est très loin des 60 000 ou 40 000 membres annoncés, des chiffres qui sont repris dans les médias.

Cela situe l’effectif militant de La Meute à peu près au niveau de la population du village de Grosses Roches, soit de quoi remplir la moitié du théâtre Granada, à Sherbrooke, ce qui devrait nous inciter à grandement en relativiser la représentativité.

Cela étant, un groupe de 400 militants racistes, islamophobes et organisés reste extrêmement préoccupant. Nous appelons les médias et les politiques à ne pas leur accorder plus de légitimité qu’ils n’en méritent[9], mais certainement pas à ignorer le danger qu’ils représentent non plus.

Par Ianik Marcil, Jeff Ray et @LetroupeauQC

Notes

[1] @TrutHurtU

[2] Garde et membre des renseignements interne

[3] Voir point suivant

[4] Sans que Facebook ne précise très bien sa méthode, d’ailleurs

[5] Les 17 clans

[6] Le clic sur une réaction, comme le Like ou le Grr, ou le fait de déposer un commentaire

[7] pour faciliter la lecture, j’arrondis ici au demi-millier le plus proche

[8] Sur cettte capture d’écran, modo signifie modération

[9] Aucune, selon nous