Pas moyen de s’ennuyer avec les groupuscules d’extrême droite au Québec. Pour remobiliser ses troupes après le départ de son leader Dave Tregget, la Storm Alliance (SA) s’est lancée dans une croisade contre la DPJ, une décision liée aux parcours de vie de certains de ses membres. C’est ici que les Hells Angels entrent en scène, semant la zizanie parmi les membres de la SA.

On vous raconte :

Acte 1 : le départ du fondateur

David Tregget, après avoir quitté la direction des Soldiers of Odin - Québec en décembre 2016, fonde la Storm Alliance dans le but d’adoucir l’image de l’extrême droite et de l’unir. Quand il évoque ses motivations, il explique qu’il était gêné par « l’idéologie finlandaise » et la mauvaise image que cela donnait à l’organisation. En effet, les Soldats d’Odin, organisation fondée en Finlande par Mika Ranta, un suprémaciste blanc assumé, a largement mérité sa réputation de proximité avec l’idéologie néo-nazie, aussi bien en Finlande qu’au Canada et au Québec.

À peine un an plus tard, c’est un échec patent. Il quitte la direction de l’organisation qu’il a fondée, dans un climat de querelles intestines, de conflits entre les membres des différents groupes d’extrême droite, en étant de plus accusé publiquement d’avoir profité de sa position pour obtenir des faveurs sexuelles, bien qu’il nie formellement ces faits.

Ce départ a pris l’organisation au dépourvu le 10 février, alors qu’elle fêtait sa première année d’existence dans le sous-sol d’une église de Québec. Un nouvel exécutif est rapidement mis en place, avec Éric Trudel à sa tête. Ce dernier n’a pas l’autorité ni la vision qu’avait Dave Tregget, et cela va très vite se faire sentir.

Acte 2 : quand la SA embrasse la cause anti-DPJ

Le 25 février, un rassemblement se tient à Montréal, dans une brasserie du quartier Anjou. Il est important à plusieurs titres. D’abord, c’est le plus important, numériquement parlant, à avoir eu lieu depuis la fondation de l’organisation[1]. Ensuite, il signe la naissance d’un chapitre montréalais autonome : jusque là, les Stormers de Montréal pouvaient choisir de se rattacher soit au chapitre des Laurentides, soit à celui de la Montérégie.

Enfin, c’est à cette occasion que Mario Roy convainc Éric Trudel d’engager toutes les forces de la Storm Alliance dans sa lutte contre la DPJ.

Entracte : Mario Roy et la lutte contre la DPJ

Mario Roy est un étrange personnage. Il est membre de la SA depuis peu, mais il a déjà fait parler de lui dans le passé. Considérant avoir subi une injustice quand un juge de la Chambre de la jeunesse l’a privé du droit de visite de sa fille, il s’est lancé dans une croisade juridique, d’abord pour lui-même, pour ensuite proposer son aide aux parents qui contestent les décisions de la DPJ à leur endroit.

Il est l’une des figures les plus en vue dans le petit milieu des parents et enfants qui se disent victimes de la DPJ, et sa persévérance dans cette lutte l’a amené à se présenter, dès 2017, dans la circonscription de Johnson, sous les couleurs du parti Citoyens au pouvoir, en vue de l’élection générale de 2018.

Le milieu dans lequel il évolue est largement composé de personnes fragiles, qui ont connu un parcours de vie difficile, et qui sont concernées d’une façon ou d’une autre par la protection de la jeunesse. On y trouve aussi bien des personnes victimes, que ce soit de leur famille ou de l’incurie des institutions, que des pères proches de groupes masculinistes ou encore des personnes ayant été condamnées pour violence ou négligence.

Les victimes y côtoient les contrevenants, et tous se réunissent dans une critique peu cohérente et souvent complotiste du système judiciaire et politique ainsi que de la DPJ. Aux côtés de Mario Roy, le survivaliste Thao Neth, son bras droit dans sa lutte contre la « corruption », intègre également la SA. Ce dernier est connu en particulier pour une affaire de coups de feu échangés avec la police.

Acte 3 : la Storm Alliance se jette dans la bataille

Dans une vidéo de mobilisation, postée sur le groupe Facebook de la SA, Éric Trudel raconte qu’il a été « profondément touché » par le témoignage et le combat de Mario Roy, et qu’il a décidé de conjuguer toutes les forces de son organisation pour le soutenir. La Storm Alliance s’engage alors à participer à une manifestation le 20 mars, organisée par Javier Elias Riofano Rojas[2], ainsi qu’à aller appuyer Mario Roy lors de son procès à Drummondville les 30 avril et 1er mai. En effet, celui-ci est poursuivi par le Barreau pour « avoir agi de manière à donner lieu de croire qu’il était autorisé à remplir les fonctions d’avocat ou à en faire les actes », une accusation qui porte sur « l’assistance » fournie par Mario Roy aux « victimes » de la DPJ.

Difficile de croire que l’émotion ressentie par le chef soit la seule raison qui préside à ses choix, même dans le cas d’Éric Trudel, qui est devenu chef un peu par hasard et qui n’a pas (encore?) exposé sa vision politique. Matthieu Galerneau, le président du chapitre montréalais de Storm Alliance m’a confirmé que la décision avait été prise après un vote du comité directeur de la SA, ce qui exclut a priori la simple décision émotive. Considérant le contexte, on peut avancer deux hypothèses, qui ne s’excluent pas l’une l’autre.

1. Comme l’essentiel des organisations d’extrême droite, la SA ne souhaite pas être cantonnée à cette étiquette et cherche à se donner une couleur sociale en embrassant une cause apparemment apolitique. C’est ce que font, par exemple, les Soldats d’Odin, dont la Storm Alliance est issue, avec leurs patrouilles sur le thème « Les nôtres avant les autres », qui visent à porter assistance aux personnes sans abri « de souche » exclusivement. Ici, la Storm Alliance exploite le thème de la protection des enfants et des familles, au profit de son combat populiste contre l’élite, les Libéraux, le gouvernement…

Éric Trudel le confirme avec maladresse dans une de ses vidéos récentes, dans laquelle il insiste sur le fait qu’il n’y a « pas que les causes de l’islam et de l’immigration » et que, pour la SA, « nos femmes et nos enfants, c’est sacré ». Mathieu Galerneau me tiendra les mêmes propos, insistant sur le fait qu’ils ne sont pas islamophobes et anti-immigration, en ajoutant que cette position les « sépare profondément de La Meute ».

2. Éric Trudel et le nouvel exécutif ont souhaité utiliser ce thème à leur profit, afin de solidifier leur fragile leadership. J’ai été surpris de constater l’immense enthousiasme que cette cause a suscité dans le groupe Facebook de la Storm Alliance, et le peu de réactions négatives, ou même simplement de doute face à cette proposition. Ces dernières semaines, les témoignages de membres de la SA qui ont été pris en charge par la DPJ quand ils étaient enfants, ou dont les enfants l’ont été, ont en effet fleuri. A contrario, je n’ai aperçu qu’une seule réaction un peu circonspecte, celle de William Dou, le « chef de la sécurité » de la SA.

Nous avons pu vérifier que plusieurs dizaines de membres de la SA participent à des groupes Facebook comme ceux-ci : PARENTS EN ACTION POUR NOS ENFANTS D AUJOURDHUI 2018, Dpj Ta Pris Ma Vie, Mouvement parents ,enfants du qc, ENQUÊTE PUBLIQUE SUR LA dpj ou encore JE SUIS ! CONTRE LES abus de la DPJ. Soulignons en particulier la présence active de Ritchie Bee, responsable de La Fondation des VingtCœurs pour Enfants, un autre activiste bien connu dans le petit milieu des opposants à la DPJ.

Mathieu Galerneau, lui-même placé enfant dans un foyer de la DPJ, me confirme au téléphone que dans la Storm Alliance :

plus on en parle, plus on gratte le bobo, plus on s’aperçoit que tout le monde est concerné, tout le monde a un témoignage

Acte 4 : quand les Hells Angels sèment la discorde

Outre le soutien à Mario Roy, la Storm Alliance avait annoncé sa participation à plusieurs autres manifestations contre la DPJ, notamment celle du 20 mars, la Manifestation Légal Pour Exiger Une Enquête Publique Sur La Dpj, organisée par Javier Elias Riofano Rojas, lui aussi un membre récent de la SA.

Cependant, le 13 mars, Éric Trudel annonce qu’il n’appuie plus cette manifestation :

S’il reste vague dans ce message, Éric Trudel a par ailleurs confirmé que le « groupe criminel » évoqué pour retirer son appui n’est autre que support 81, un groupe de soutien aux Hells Angels!

Pourtant, plusieurs membres de la Storm Alliance ne cachent pas leur sympathie à leur endroit, et jusque là, cela n’avait jamais posé de problème à l’organisation, ni sur le plan de l’image, ni pour accéder à des postes de responsabilité, ainsi que le montre cette saisie d’écran des propos de William Dou[3], « chef de la sécurité » de la Storm Alliance [4], ou ces photos de David Tregget, alors chef de la SA, et Mario Roy, aux côtés de Josée Rivard affichant fièrement sa tuque « support 81[5] » :

Au téléphone, Matthieu Galerneau m’explique que le retrait de cet appui s’explique avant tout du fait que cette manifestation du 20 mars risque fort d’être un échec[6]. Il n’écarte toutefois pas l’explication fournie par Éric Trudel. Interrogé au sujet de la présence de personnes sympathiques aux Hells Angels au sein de son organisation, il affirme que cela va changer : « On veut rien savoir de ça » et ces personnes « risquent d’être bannies de la Storm Alliance » désormais. Il refuse cependant de commenter le cas précis de William Dou.

La situation semble confuse et le leadership fragile au sein de la SA. Verra-t-on le nouvel exécutif se saisir de cette question de la proximité de certains de ses membres avec une organisation criminelle et décider de les exclure? N’est-ce qu’un prétexte pour se retirer d’une cause farfelue et promise à l’échec?

Dans les deux cas, il semble que des membres importants et nombreux de la Storm Alliance soient impliqués personnellement, et la stabilité du nouvel exécutif pourrait en être perturbée. La Meute est en pleine crise d’effectif, et la Storm Alliance se cherche une identité : si les idées d’extrême droite ont le vent en poupe, ça n’est pas nécessairement le cas des organisations qui les incarnent au Québec.

Notes

[1] 50 personnes sont réunies, ce qui est un record qu’Éric Trudel, le nouveau chef, appelle à battre dans une vidéo annonçant le prochain rassemblement, au Saguenay

[2] Celui-ci a joint les rangs de la SA le 1er mars 2018, visiblement pour ce seul motif

[3] « le MC », raccourci pour l’emblème du Motorcycle Club

[4] et membre de La Meute

[5] il s’agit du groupe de soutien officiel aux Hells Angels, 81 parce que les 8e et 1re lettres de l’alphabet font HA

[6] comme expliqué ici par le collectif Emma Goldman