Décédé en 2015 à 91 ans, l’anthropologue et philosophe français René Girard avait élaboré une théorie des comportements humains d’une géniale simplicité.

La Bataille de Pharsallus - Apollonio di Giovanni

Selon cette théorie, baptisée « théorie mimétique », les rivalités à l’origine de la violence viennent de ce que le désir s’acquiert par imitation. Ainsi, les humains ne cessent, tout au long de leur existence, d’imiter inconsciemment le désir de l’autre, et de chercher à s’approprier ce que l’autre possède : c’est ce que Girard appelle le « désir mimétique ». Ce comportement est inné chez l’être humain, comme il le fait remarquer dans son maître ouvrage Des choses cachées depuis la fondation du monde :

« Mettez un certain nombre de jouets, tous identiques, dans une pièce vide, en compagnie du même nombre d’enfants : il y a de fortes chances que la distribution ne se fasse pas sans querelles. »

À l’âge adulte, cette rivalité mimétique est partiellement inhibée. Nous la sublimons dans la culture, la littérature, les arts; nous la balisons, avec plus ou moins de succès, par la religion, la politique, la loi, la société de droits. En situation d’équilibre, quand le désir de chacun est relativement satisfait, nous parvenons à peu près à réprimer les pulsions destructrices nées de nos rivalités mimétiques. Mais dans un groupe ou une société en crise, les tensions entre rivaux menacent à tout moment de dégénérer en une guerre ouverte de tous contre tous. Pour le dire autrement, la bête humaine n’est jamais loin de se réveiller.

C’est ici qu’intervient le mécanisme du bouc émissaire, qui va permettre de passer de « tous contre tous » à « tous contre un ». Pour freiner l’escalade de la violence qui finirait par décimer le groupe ou la société considérée, tous s’entendent tacitement pour désigner un bouc émissaire qui sera chargé de tous les torts et concentrera sur lui toutes les aigreurs, et dont le sacrifice apaisera les tensions et rétablira la cohésion de l’ensemble. Par souci d’épargner des vies humaines, le sacrifice sera par la suite ritualisé – c’est là le rôle principal des sacrifices d’animaux dans les religions archaïques.

Pour que le meurtre sacrificiel primordial joue son rôle, toutefois, il faut que tous soient persuadés de la culpabilité du bouc émissaire. Il importe donc de projeter sur lui toutes les craintes, toutes les colères, toutes les frustrations. C’est pourquoi on échafaude à son sujet un récit tissé de mensonges, de calomnies, d’exagérations et de détestation, propre à faire de lui une victime expiatoire opérante et crédible.

Cette mécanique victimaire se vérifie, avec une implacable logique, dans presque toutes les sociétés humaines à travers l’histoire, ainsi que dans la littérature et la mythologie. Elle est le fondement même des civilisations.

Girard voyait dans la Passion du Christ une rupture fondamentale en ce qu’elle met au jour, pour la première fois dans l’histoire, la scandaleuse innocence du bouc émissaire. On a beaucoup reproché à Girard son engagement chrétien. Les pages qu’il a consacrées au Nouveau Testament comptent pourtant parmi ses plus admirables; elles éclairent sa théorie avec panache et en constituent, en quelque sorte, le couronnement. Mieux encore, elles laissent entrevoir une issue au cycle infernal de la violence et du meurtre rituel, par la conscience qui permet de s’extraire de la rivalité mimétique et des tensions qu’elle génère.

Bien que certaines de ses conclusions puissent être contestées, la théorie de Girard est remarquablement cohérente et sa démonstration est convaincante. On peut fort bien, sans partager pour autant la foi chrétienne de ce brillant penseur, apprécier à sa juste valeur l’apport considérable de son œuvre à notre connaissance et notre compréhension des sociétés humaines.

Le Québec en crise

Enfonçons d’abord une porte ouverte : la société québécoise est en crise – l’aviez-vous remarqué? Ce peuple qui s’est renié deux fois lui-même en l’espace d’une génération, et dont l’élan émancipateur s’est heurté de plein fouet à la mondialisation des marchés, apparaît aujourd’hui déboussolé, son identité incertaine, son avenir compromis. L’État québécois, dont nous étions si fiers avec son filet de sécurité sociale et ses mesures progressistes, n’est plus que l’ombre de ce qu’il a été pendant la Révolution tranquille et le premier mandat du PQ. Les acquis s’effritent, les inégalités s’aggravent, les repères s’estompent dans les brumes de l’histoire. Comme l’avait si justement fait remarquer le cinéaste Denys Arcand, nous étions le peuple « du confort et de l’indifférence », mais à mesure que notre confort est menacé, notre indifférence devient intenable.

Bien que le mouvement indépendantiste soit en perte de vitesse, le problème de la place du Québec dans la Confédération canadienne reste entier, comme une plaie vive, et continue de diviser profondément la société québécoise. Tout cela dans un contexte où l’idée même d’État-nation fait figure d’archaïsme et se bute à la réalité implacable d’un monde en mutation, en voie de réaliser le « village global » que prophétisait Marshall MacLuhan dans les années 1960.

Cette culture française que nous avons préservée envers et contre tout, et qui constitue presque une anomalie, îlot perdu dans l’océan anglo-saxon de l’Amérique du Nord, survivra-t-elle encore longtemps face au rouleau compresseur néolibéral qui aplanit les cultures et impose partout dans le monde la même oligarchie financière et marchande, les mêmes bannières, les mêmes couleurs et la même langue? La question se pose, et un grand nombre de citoyen·ne·s de ce pays se la pose même avec angoisse.

À cela s’ajoutent la crise environnementale, la crise climatique, la crise financière, la crise des migrants – autant de drames qui ne sont pas spécifiquement québécois, mais qui ont plus ou moins le même impact ici qu’ailleurs dans le monde. Bref, les raisons ne manquent pas de se faire du mauvais sang au Québec par les temps qui courent.

La Chute des anges rebelles - Pieter Brueghel l'Ancien

La chasse est ouverte

Quel est le premier réflexe d’une société en crise? Ainsi que nous l’enseigne René Girard, elle se cherche des boucs émissaires. Depuis que nous ne croyons plus au progrès, nous avons perdu foi en nous-mêmes et en l’humanité. Incapables d’assumer l’inconséquence de nos deux référendums perdus, de nos compromissions et de nos reniements, nous cherchons des coupables à qui faire porter l’odieux de notre situation précaire en tant que peuple.

L’incompétence navrante et le manque de vision dont fait preuve notre classe politique depuis plus de vingt ans n’aident en rien. Nous sommes gouvernés par des gestionnaires à la petite semaine, dépassés par les événements, qui balaient les problèmes sous le tapis comme s’ils allaient se régler d’eux-mêmes, et qui dirigent le pays comme on gère une épicerie de quartier. Résultat : même les progrès réels, comme la reconnaissance des droits des communautés LGBTQ+ ou les efforts en faveur de l’équité salariale ou de l’intégration des immigrants, sont désormais perçus négativement par une grande partie de la population, pour qui rien de bon ne peut plus sortir de nos institutions démocratiques.

Le long et patient travail de sape de l’extrême droite anti-étatique et conspirationniste, amorcé il y a plus de trente ans à la faveur des politiques reaganiennes et thatchériennes qui ont sonné le glas de la social-démocratie, et décuplé par l’avènement du Web, porte aujourd’hui ses fruits vénéneux. À présent, l’idée même de progrès révulse et est considérée comme décadente. On va jusqu’à parler de « gauche régressive » – un oxymore caractérisé : en effet, la gauche peut être inefficace, maladroite, irréaliste, excessive et irritante tant qu’on veut, mais, prônant le progrès et défendant les droits des minorités et des exclu·e·s, elle ne peut en aucun cas être « régressive ». C’est plutôt la droite conservatrice qui, en réclamant un retour à des valeurs et des modes de vie traditionnels (par exemple, en s’opposant au mariage entre personnes du même sexe), se fait la championne d’une régression culturelle et sociale.

La sécurité sociale est désormais « un fardeau » (le fardeau fiscal!) et les personnes qui en bénéficient, « des parasites ». On inverse l’ordre des facteurs : tous les programmes qu’on avait adoptés, toutes les mesures qu’on avait prises pour corriger certaines injustices et garantir une meilleure équité sociale sont aujourd’hui pointées elles-mêmes comme des « injustices ». On parle d’un « racisme anti-Blancs » comme si des Caucasiens, majoritaires en pays caucasien, pouvaient réellement être victimes de racisme chez eux. On qualifie « d’oppresseurs » les membres des minorités les plus opprimées; à la moindre protestation, on accuse de « censure » ceux et celles qu’on diffame sur toutes les tribunes et qu’on refuse d’entendre.

La plus timide mesure destinée à favoriser l’intégration sociale des exclu·e·s – un stage rémunéré pour immigrant·e·s de fraîche date, un poste ouvert aux femmes seulement, une bourse réservée aux artistes autochtones, une simple marque de respect à l’endroit des personnes transgenres – fait pousser les hauts cris à tout ce que la province compte d’apoplectiques professionnels et de singes hurleurs médiatiques, vite relayés par les médias sociaux qui semblent n’exister que pour souffler sur les braises de nos indignations collectives, justifiées ou non.

Telle une meute de loups hallucinés, nous hurlons à la lune en espérant la faire disparaître, sans comprendre qu’elle nous éclaire et que sans elle, la terre ne serait qu’un caillou stérile.

Le voile de la discorde

Outre la gauche et les excès réels ou supposés de sa « rectitude politique », dont on use et abuse pour la discréditer et la faire détester des masses, la bonne vieille xénophobie – la peur de « l’étranger », de celle ou celui qui vient de loin, d’ailleurs, d’un autre monde – fournit à cette société en crise un réservoir inépuisable de boucs émissaires désignés. Les musulman·e·s font particulièrement les frais de cette mécanique victimaire depuis la révolution islamiste de 1978 en Iran, et plus encore depuis les attentats du 11 septembre 2001 aux États-Unis.

Depuis cette date fatidique, chaque nouvel attentat djihadiste commis dans un pays occidental (car ceux qui ont lieu dans le tiers-monde, il faut bien le dire, n’attirent pas autant notre attention, même s’ils y font beaucoup plus de victimes) relance pour des mois nos sempiternels débats sur la présence musulmane dans la société québécoise. Débats de plus en plus acrimonieux où chacun campe sur ses positions, et qui se cristallisent sur le voile porté par quelques femmes musulmanes pour indiquer leur piété ou leur attachement à leur communauté, accessoire vestimentaire qu’on pare de tous les vices ou de toutes les vertus, selon le camp dans lequel on se situe.

Les musulman·e·s, rappelons-le, ne comptent que pour un peu plus de 3 p. 100 de la population du Québec… et de ce nombre, la majorité n’est pas pratiquante. Comment une si petite frange de la population peut-elle mobiliser 200 p. 100 de notre conversation démocratique?

Le processus par lequel le voile islamique (et non « islamiste », la nuance est importante) en est venu à faire l’objet d’une véritable psychose collective au Québec, symbolisant aux yeux de plusieurs l’oppression des femmes, voire la menace d’une islamisation sournoise de l’Occident, est une parfaite illustration du mécanisme victimaire décrit par René Girard. L’essentiel n’étant pas que le bouc émissaire soit réellement coupable, mais qu’on y croit. Le récit associé à ce controversé morceau de tissu atteint des proportions délirantes, sans commune mesure avec ce qu’il peut vraisemblablement signifier pour les femmes qui le portent – auxquelles, d’ailleurs, on se garde bien de demander leur avis. Après tout, on ne demande pas à l’agneau du sacrifice à quelle sauce il désire être mangé.

La gauche ayant pour vocation de se porter à la défense des opprimé·e·s, elle s’est rangée massivement aux côtés des femmes dites « voilées », bien que la question du port du voile ait aussi divisé la gauche jusqu’à un certain point. C’était un peu le monde à l’envers, car en des temps plus sereins, c’était plutôt la gauche qui fustigeait les religions et tout ce qui s’y rattachait, tandis que la droite était farouchement attachée à la liberté de culte et à ses manifestations.

Quoi qu’il en soit, cette association circonstancielle a fourni aux contempteurs de la gauche l’occasion de forger un curieux néologisme désignant un courant politique imaginaire : « l’islamo-gauchisme ». Réunissant en elle ou en lui toutes les tares qu’on attribue aux musulman·e·s prétendument « intégristes » et toutes celles qu’on impute à la gauche, l’islamo-gauchiste représente en quelque sorte le bouc émissaire ultime, la victime expiatoire idéale. Et ce, au prix d’un discours de moins en moins vraisemblable qui n’hésite plus à amalgamer les forces progressistes, égalitaires et inclusives de la gauche avec les valeurs inégalitaires, misogynes et rétrogrades de l’islamisme radical.

La curée

L’hallali est ce moment de la chasse à courre où, répondant à l’appel des cors, les chasseurs se ruent sur leur proie à bout de forces pour l’abattre.

La faune médiatique québécoise ne manque pas de cornistes qui jouent horriblement faux, mais qui s’arrogent néanmoins le rôle de veneurs dans la chasse aux boucs émissaires, et dont les appels sont – hélas! – largement entendus. S’en prenant qui aux personnes transgenres, qui aux femmes musulmanes qui se voilent, qui aux féministes intersectionnelles, qui aux homosexuel·le·s, aux bénéficiaires de l’aide sociale, aux réfugié·e·s ou à quelque autre cible que leur inspire leur humeur du moment, ils dictent le motif d’indignation du jour et attisent la vindicte populaire contre les têtes de Turc qu’ils lui jettent en pâture.

Fait troublant, on trouve parmi ces sinistres cerbères des gens qui enseignent dans les cégeps et les universités du Québec, ce qui ne laisse pas d’être inquiétant pour l’avenir de la vie intellectuelle de ce pays.

Chasse au sanglier et au lièvre - Auteur inconnuCe n’était pas encore l’hallali, la semaine dernière, pour Ève Torrès, brillante jeune femme qui se présente à l’investiture de Québec solidaire dans la circonscription de Mont-Royal-Outremont. On l’a présentée partout comme « la femme voilée qui se présente pour Québec solidaire » (alors qu’elle n’est encore, rappelons-le, que candidate à l’investiture), à l’exception notable du journal Métro[1]. Pourquoi tient-elle tant à se couvrir la tête? Ses raisons n’appartiennent qu’à elle, mais il ne faut vraiment pas la connaître pour y voir un symbole de soumission ou d’humiliation! On a tenté de l’associer aux Frères musulmans et à l’islamisme radical, mais ça ne tient pas la route. Ève est une féministe affirmée et engagée depuis de nombreuses années et, à ce titre, elle est l’ennemie jurée de ces misogynes qui la détestent.

Non, ce n’était pas encore l’hallali pour elle; ce n’était qu’un coup de semonce, le début de cette construction narrative qui prélude au mécanisme victimaire proprement dit. On lui suggère « charitablement » de se retirer avant qu’il ne soit trop tard. Elle ne le fera pas. Ève est une femme déterminée, opiniâtre et courageuse, et elle ne cédera pas à l’intimidation. Elle aura toutefois besoin de beaucoup de soutien et d’amour. Par sa seule présence dans l’arène politique québécoise, elle s’expose comme victime expiatoire potentielle de notre catharsis identitaire collective.

En revanche, c’est bien l’hallali qui a sonné pour Nora Loreto, cible depuis quelques jours d’une campagne de haine sans précédent dans les médias populistes et sur les réseaux sociaux. Torontoise de naissance et Montréalaise d’adoption, cette journaliste pigiste et blogueuse, féministe de gauche, a été la cible ces derniers jours de centaines de milliers de messages d’une extrême violence, allant jusqu’à la menacer de mort et de sévices divers, en plus de s’en prendre à ses proches et de faire pression sur le MacLean’s et le Globe and Mail, avec lesquels elle collabore régulièrement, pour qu’ils n’utilisent plus ses services – la privant ainsi de son gagne-pain.

Quel crime abominable a bien pu commettre la malheureuse pour s’attirer autant de haine et de ressentiment? À la suite du tragique accident d’autocar qui a frappé l’équipe de hockey junior des Broncos de Humboldt, une petite ville de la Saskatchewan, et qui a coûté la vie à seize personne, elle s’est étonnée de ce qu’on ait amassé en vingt-quatre heures la somme faramineuse de quatre millions de dollars pour les familles des victimes, et elle a opiné sur Twitter que le fait que ces dernières soient de jeunes joueurs de hockey blancs n’avait sûrement pas nui à cet impressionnant résultat, et qu’il était dommage que la même compassion ne s’applique pas à d’autres communautés frappées par la tragédie.

En somme, elle a fait son devoir de femme de gauche engagée en rappelant certaines vérités qu’on tend à passer sous silence, et en profitant pour ce faire d’un événement fortement médiatisé. Mal lui en a pris : les réactions extrêmement émotives, presque unanimement négatives et hostiles, se sont abattues sur elle avec la force d’un ouragan, faisant d’elle, en l’espace de quelques heures, l’ennemie publique numéro un au Canada. Même à gauche, des voix – surtout masculines, il faut bien le dire – se sont élevées contre elle avec une violence, une férocité, une cruauté abominables. On pouvait même craindre qu’elle ne soit assassinée, tant la vague était forte et, à maints égards, terrifiante. On avait rarement vu, ici, un tel déferlement de haine s’abattre sur une seule personne en aussi peu de temps. (On sait à présent que cette campagne de haine d’une rare efficacité a été orchestrée par l’alt-right canadienne)

Pour avoir osé écrire, dans un moment tragique il est vrai, qu’elle rêvait d’un Canada plus compatissant, plus équitable et plus juste, Nora Loreto a cristallisé en elle, en un instant, toute la charge émotionnelle et narrative accumulée contre le féminisme et contre la gauche au cours des vingt dernières années. Elle est devenue le bouc émissaire désigné, l’agneau du sacrifice, l’objet de l’hallali du jour.

La mécanique du crime

Toutes les sociétés ont du sang sur les mains, et le Québec ne fait pas exception à la règle. On répète à l’envi que les premiers colons de la Nouvelle-France se sont alliés aux premiers occupants du territoire, mais ce n’est vrai qu’en partie. Je viens moi-même d’une famille d’origine acadienne qui s’est liée d’amitié avec les Mi’kmaqs de la région et qui, pour autant que je sache, les a toujours traités avec respect.

Néanmoins, les Iroquois, eux, avaient toutes les raisons du monde de se méfier des Français. En 1534, à son premier voyage, Jacques Cartier avait convaincu le chef Donnacona de le laisser emmener ses deux fils en France, en lui promettant de les lui ramener sains et saufs. Mais le marin malouin n’a pas tenu parole et les deux fils du chef sont morts pendant le voyage, vraisemblablement de virus contre lesquels ils n’étaient pas immunisés. Plus tard, l’inénarrable Dollard des Ormeaux, bandit de grands chemins qui assassinait les trappeurs iroquois pour leur voler leurs fourrures, et qui a fini par être pris avec sa bande en embuscade au Long-Sault, a passé longtemps pour un héros avant d’être démasqué dans les années 1960, notamment grâce à la redécouverte des relations des Jésuites. On s’étonnera, après ça, de ce que les Mohawks de la région de Montréal – pour eux, Hochelaga – ne voient aucun intérêt à apprendre le français.

Plus près de nous, l’épisode honteux des pensionnats autochtones n’a constitué ni plus ni moins qu’un ethnocide à l’échelle d’un continent. Nous avons beau nous évertuer à ne pas voir l’éléphant au milieu de la pièce, il est là, et les Premières Nations sont l’obstacle majeur auquel nous nous butons sur la voie de notre émancipation. Si nous ne trouvons pas le moyen de les inclure pleinement et en égales dans notre projet de pays, ce grand rêve ne pourra qu’être voué à l’anéantissement qui attend les projets illégitimes, fondés sur un mensonge.

Chose certaine, ce n’est pas en nous coupant de notre époque et du reste du monde, ni en nous repliant sur un passé illusoire et fantasmé, que notre culture, notre langue et nos traditions auront quelque chance de survivre à long terme. Nous devrons nous montrer accueillants, ouverts aux autres et résolument modernes, si nous voulons offrir aux francophones du monde entier un attrait suffisant pour assurer notre pérennité en Amérique. Et dans cette optique, nous avons tout intérêt à accueillir à bras ouverts les immigrants maghrébins – qui parlent un excellent français et sont souvent des gens supérieurement intelligents, éduqués et cultivés – en facilitant leur intégration à notre société pour profiter au plus tôt de leur apport et de leurs compétences, foulard islamique ou pas.

Le récit qui se construit autour de la présence musulmane au Québec est toxique et dangereux. Il a déjà tué, et il tuera encore si nous n’y prenons garde. La virulence des attaques que subissent certains groupes féministes, la gauche inclusive ou les communautés LGBTQ+ est aussi sans commune mesure avec ce qu’on pourrait réellement reprocher à ces minorités sans grande influence et sans pouvoir réel, qu’on dépeint comme des bandes criminelles et des tyrans.

Cultiver la haine ne peut déboucher que sur la violence. Souvenons-nous que l’antiféminisme a aussi tué quatorze jeunes femmes chez nous il n’y a pas si longtemps. Les mots ne sont pas innocents, et le jour n’est peut-être pas loin où un autre Alexandre Bissonnette ou un autre Marc Lépine décidera de faire un carton sur des féministes, des immigrant·e·s, des militant·e·s antiracistes, des écologistes ou des personnes transgenres, voire sur des bénévoles du secteur communautaire.

Enrayer le mécanisme victimaire

Le triomphe de la mort - Pieter Brueghel l'Ancien

La dérive de notre société est déjà bien amorcée, mais il est encore temps de nous ressaisir. Je ne crois pas que la violence et la haine soient inscrites dans notre ADN collectif; de fait, elles sont remarquablement absentes de notre histoire. Nous sommes, historiquement, un peuple pragmatique, résigné, plutôt bonasse, qui craint les conflits et déteste la violence. Nous n’avons rien d’un peuple révolutionnaire. Et pourtant, c’est peut-être notre attitude détachée qui passera un jour pour la vraie révolution; celle qui aura changé le cours de l’histoire.

René Girard interprétait ainsi la parole biblique : « Tends l’autre joue. » Pour désamorcer le conflit qui peut naître de la rivalité mimétique, il faut tout abandonner à son agresseur; lui concéder la victoire sans combattre. Il s’attend à une escalade entre lui et vous : en refusant d’entrer dans son jeu, vous le déstabiliserez aussitôt. Il faut renoncer à rivaliser; se retirer avant l’affrontement. C’est le seul moyen d’y échapper.

Néanmoins, malgré sa foi, le philosophe n’était guère optimiste vers la fin de sa vie. La société de consommation est la plus formidable fabrique de désirs mimétiques de l’histoire de l’humanité, avec son lavage de cerveau publicitaire permanent, mais elle a pour corollaires un individualisme forcené et une rivalité de tous les instants, ingrédients explosifs d’un conflit généralisé. Il constatait la popularité des leaders forts et impitoyables, le déclin des institutions démocratiques et des idéaux collectifs, l’aggravation des tensions et des fractures sociales, et il y voyait réunies toutes les conditions d’une guerre ouverte de tous contre tous, ou d’une multiplication de boucs émissaires innocents d’une ampleur comparable à celle de la Shoah, voire pire encore.

Que ça nous plaise ou non, nous ne vivons plus au vingtième siècle, et nous ne pouvons plus ignorer les flux migratoires. Le Québec est un immense territoire, relativement peu peuplé, qui dispose des plus vastes réserves d’eau douce au monde. L’actuelle « crise » migratoire n’est rien comparée à la crise des réfugiés climatiques qui s’annonce. Et si nous persistons dans cette mentalité d’assiégés, dans une logique de confrontation et de rejet, nous ne ferons pas le poids et serons très vite balayés par les vagues à venir.

La gauche elle-même n’est pas au-dessus de tout soupçon, loin s’en faut : là aussi, la mécanique victimaire est enclenchée et la chasse aux boucs émissaires est ouverte. Le traitement qu’une part importante des forces progressistes a réservé à Nora Loreto ne devrait nous laisser aucun doute à ce sujet : la gauche est fort capable de puiser d’éventuelles victimes expiatoires dans ses propres rangs, et les femmes ne doivent pas trop compter sur la solidarité de leurs camarades masculins en cas de crise.

La gauche ne comprend pas pourquoi elle suscite tant de méfiance dans la population, y compris dans des classes sociales qui devraient être tout naturellement ses alliées, parce qu’elle ne se rend pas compte qu’elle les méprise ouvertement en les écrasant de sa supériorité morale. Dans les débats, quand on est de gauche, on confond facilement amour de sa patrie avec xénophobie, défense de sa langue et de sa culture avec intolérance et fascisme. En refusant de prendre acte des inquiétudes légitimes de la population, et en taxant de racisme et de fascisme ses questionnements identitaires, la gauche s’est coupée de sa base et condamnée à une certaine marginalité, en plus de paver la voie à l’extrême droite et à ses réponses toutes faites pour canaliser la colère et la peur. Le mensonge qui construit le bouc émissaire n’est pas l’apanage de la droite. Il sévit aussi à gauche, dans une logique d’affrontement et de conflit qui ne peut que mener au désastre collectif.

Le Québec présente en ce moment tous les signes d’une société en état de panique. Il peut et doit échapper à cette mécanique infernale. Pour cela, il lui faut devenir une société moderne, inclusive, ouverte, plurielle, accueillante, où il fera tellement bon vivre qu’on y viendra de partout et qu’on sera ravi d’y parler français, parce que l’effort sera largement récompensé par la chaleur et la générosité des habitants du pays, et par la richesse de leur culture et de leurs traditions. Un peuple fier, sûr de lui, rempli d’un amour contagieux pour son héritage culturel et son apport au monde, qui ne se sentira pas constamment menacé dans son identité. Une population dont les Premières Nations seront membres à part entière et auront leur mot à dire sur la gouvernance du territoire. C’est ainsi que j’aime à imaginer le peuple auquel j’appartiens, un peuple qui aura fait la paix avec son passé et qui jouera résolument la carte de l’avenir, sur une planète qui ne sera plus jamais ce qu’elle a été aux siècles derniers.

C’est à cette condition, j’en suis sûre, que nous garderons vivante la seule société d’expression française d’Amérique au nord du 45e parallèle. Et non en continuant à nourrir des théories du complot sur l’islamisation imminente du Québec ou sur un méchant lobby transgenre qui chercherait à déviriliser le mâle occidental, voire à miner les mouvements féministes de l’intérieur. Chose certaine, ce pays ne survivra pas en assassinant celles et ceux qui ne demandent qu’à l’aimer.